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Chapitre 2. L'Évangile de Thomas : présentation

« Jésus a dit : Que celui qui cherche ne cesse pas de chercher jusqu'à ce qu'il trouve. Et quand il trouvera, il sera troublé. Quand il sera troublé, il sera émerveillé, et il régnera sur le Tout. »

Logion 2


Un évangile pas comme les autres

L'Évangile de Thomas ne ressemble à rien de ce que nous appelons habituellement un « évangile ». Pas de naissance à Bethléem. Pas de baptême dans le Jourdain. Pas de tentation au désert. Pas de miracles, ni eau changée en vin, ni aveugles qui voient, ni morts qui ressuscitent. Pas de Cène. Pas de Gethsémani. Pas de croix. Pas de tombeau vide.

Rien que des paroles.

114 logia, 114 « dits » de Jésus, introduits par la formule « Jésus a dit » ou encadrés par de brefs dialogues avec ses disciples. C'est tout. Le texte s'ouvre par un prologue et se clôt abruptement, sans conclusion narrative.

Ce format n'est pas un accident. C'est un choix. Thomas appartient à un genre littéraire que les spécialistes appellent l'évangile de paroles (sayings gospel), un recueil de sentences de sagesse attribuées à un maître. Ce genre existait dans le judaïsme (le Livre des Proverbes, le Siracide) et dans la philosophie grecque (les Sentences de Sextus).

Et c'est exactement le genre que les biblistes attribuent à la source Q, ce document hypothétique, aujourd'hui perdu, que Matthieu et Luc auraient utilisé comme source commune aux côtés de Marc. Si Q a existé, Thomas est le seul témoin survivant d'un genre littéraire chrétien qui a précédé les évangiles narratifs.

Qui est « Didyme Judas Thomas » ?

Le prologue identifie l'auteur : « Didyme Judas Thomas ». Trois noms, et les trois signifient la même chose.

  • Thomas vient de l'araméen tōmā : « jumeau »
  • Didyme est le grec didymos : « jumeau »
  • Judas est son nom propre

Il s'agit donc de « Judas le Jumeau », mais jumeau de qui ?

Dans la tradition syriaque, la réponse est claire : Thomas est le jumeau de Jésus. Non pas au sens biologique, mais au sens spirituel, celui qui, parmi les disciples, ressemble le plus au maître, celui qui a la compréhension la plus intime de ses paroles. Les Actes de Thomas (IIIe siècle), un texte syriaque, développent cette tradition : Thomas y est présenté comme le frère jumeau de Jésus, envoyé en Inde pour y porter l'Évangile.

Le logion 13 de Thomas illustre cette relation privilégiée :

Les disciples dirent à Jésus : Dis-nous à qui tu ressembles, pour que nous puissions te comprendre. Matthieu dit : Tu ressembles à un philosophe sage. Pierre dit : Tu ressembles à un ange juste. Thomas dit : Maître, ma bouche est tout à fait incapable de dire à qui tu ressembles. Jésus dit : Je ne suis pas ton maître, car tu as bu à la source jaillissante que j'ai mesurée. Et il le prit à part et lui dit trois paroles.

Thomas est celui qui sait, non pas par la doctrine, mais par l'expérience directe. C'est l'anti-Pierre, l'anti-institution : pas celui qui confesse une foi, mais celui qui reconnaît une vérité.

Quand a-t-il été écrit ?

C'est la question la plus disputée de toute la recherche sur Thomas. Les spécialistes se divisent en trois camps.

La datation haute : 50-80 ap. J.-C.

Pour Helmut Koester (Harvard), Stephen Patterson, et le Jesus Seminar, Thomas, ou du moins son noyau primitif, remonte aux années 50-80, contemporain de la source Q et antérieur aux évangiles canoniques dans leur forme finale.

Arguments : - Thomas n'emprunte pas la structure narrative des Synoptiques, il représente un stade antérieur de la tradition - Certaines paraboles de Thomas sont plus courtes, moins allégorisées que leurs parallèles synoptiques (signe d'une forme plus primitive) - L'absence de théologie paulinienne (croix, résurrection, justification par la foi) suggère un milieu indépendant de Paul

April DeConick va plus loin avec sa théorie du « rolling corpus » : un noyau de ~37 paroles daterait de 30-50 ap. J.-C. (la communauté de Jérusalem), autour duquel des couches successives se sont accumulées jusqu'à ~120.

La datation intermédiaire : 80-120 ap. J.-C.

Position majoritaire : Thomas a été composé après les Synoptiques mais avant la clôture du canon. Il connaît les évangiles canoniques (ou des traditions parallèles) et les retravaille dans une perspective théologique propre.

La datation basse : 120-180 ap. J.-C.

Pour Nicholas Perrin, Mark Goodacre et Simon Gathercole, Thomas est un texte tardif qui dépend des évangiles canoniques.

Arguments : - Certains logia montrent des traits rédactionnels propres à Matthieu ou à Luc (pas seulement la tradition commune), Thomas les aurait donc lus - Perrin argue que Thomas dépend du Diatessaron de Tatien (une harmonisation des quatre évangiles composée vers 170), ce qui placerait Thomas après cette date - Gathercole montre que Thomas a été composé en grec (pas en araméen ou syriaque), ce qui affaiblit l'hypothèse d'une tradition orale indépendante très ancienne

La question de l'indépendance

Au fond, le débat de datation repose sur une question plus profonde : Thomas est-il indépendant des évangiles canoniques, ou en dépend-il ?

Si Thomas est indépendant, il constitue un témoin supplémentaire de la tradition de Jésus, une fenêtre précieuse sur des paroles qui ont circulé en dehors de la filière Marc → Matthieu/Luc.

S'il dépend des Synoptiques, il est un texte secondaire, intéressant pour l'histoire de la réception, mais pas pour la reconstruction du « Jésus historique ».

La vérité est probablement entre les deux : Thomas contient vraisemblablement un mélange de traditions indépendantes anciennes et de matériau retravaillé à partir des évangiles canoniques.

Où a-t-il été écrit ?

Trois hypothèses principales :

  1. Édesse (aujourd'hui Urfa, en Turquie), l'hypothèse majoritaire. Édesse était le centre de la tradition thomasienne en Syrie, où Thomas était vénéré comme l'apôtre fondateur. Le terme monachos (« solitaire ») dans Thomas semble traduire le syriaque iḥidaya, un concept central du christianisme syriaque primitif.

  2. Jérusalem, l'hypothèse de DeConick pour le noyau primitif. Le logion 12 mentionne Jacques le Juste comme chef de la communauté, ce qui correspond à l'Église de Jérusalem avant 62 (date de la mort de Jacques).

  3. Égypte, puisque le manuscrit a été trouvé en Égypte et que les fragments grecs d'Oxyrhynque y circulaient dès ~200. Mais la plupart des spécialistes pensent que le texte a été importé en Égypte, pas composé sur place.

Gnostique ou pas ?

La réponse dépend de ce qu'on entend par « gnostique ».

Si l'on définit le gnosticisme au sens strict, un mythe cosmique avec un Démiurge mauvais qui crée le monde matériel, des éons célestes, une chute de la Sophia, et un salut par la connaissance de sa nature divine piégée dans la matière, alors Thomas n'est pas gnostique. Aucun de ces éléments mythologiques n'apparaît dans le texte.

Si l'on définit le gnosticisme plus largement, une tendance à privilégier la connaissance intérieure sur la foi institutionnelle, le monde spirituel sur le monde matériel, l'expérience directe sur la médiation sacerdotale, alors Thomas a des affinités gnostiques indéniables.

Stevan Davies (1983) a été le premier à proposer que Thomas n'est pas un texte gnostique mais un texte de sagesse (wisdom), dans la lignée des Proverbes et du Siracide, mais radicalisé par l'enseignement de Jésus.

La classification la plus nuancée est peut-être celle d'encratite : Thomas reflèterait un christianisme ascétique syrien, prônant le célibat et le détachement du monde, sans pour autant adhérer au mythe gnostique complet.

Mais la question « gnostique ou pas ? » est en partie un faux débat. Ce qui importe, pour le lecteur, n'est pas l'étiquette, c'est le contenu. Et le contenu de Thomas, qu'on le qualifie de gnostique, de sapientiel ou d'encratite, pose un problème théologique précis : il propose un salut par la connaissance intérieure, sans médiation christologique (la Croix), sans médiation ecclésiale (les sacrements), et sans grâce comme don extérieur. C'est ce programme, pas le label « gnostique », qui met Thomas en tension avec la foi catholique. Un texte peut être non-gnostique au sens technique et rester profondément incompatible avec le kérygme pascal. Thomas est dans ce cas.


Le chapitre suivant présente la méthode d'analyse adoptée dans ce livre : comment lire le texte copte, comment évaluer les traductions, comment comparer avec les sources canoniques.


Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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