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Logion 15

Lecture rapide : Quand vous verrez Celui qui n'est pas né d'une femme, prosternez-vous et adorez-le : c'est votre Père.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Quand vous verrez Celui qui n'a pas été engendré de la femme, prosternez-vous sur votre visage, et adorez-le : c'est celui-là, votre Père.

Copte (translittéré)

peje IS je xotan etetN¥annau epete Mpoujpof ebol xN tsxime pext thutN ejM petNxo NtetNouw¥t naf petM mau pe petNeiwt

English (Lambdin)

(15) Jesus said, "When you see one who was not born of woman, prostrate yourselves on your faces and worship him. That one is your father."

Notes de traduction

  • « Celui qui n'a pas été engendré de la femme » : expression paradoxale qui renvoie à l'incréé, au divin non-engendré. Contraste avec la formule « nés de femme » (Mt 11, 11 ; Lc 7, 28 ; Jb 14, 1) qui désigne la condition humaine universelle.
  • « Prosternez-vous sur votre visage » (paḥtthuytn eḥrai ejen petho) : geste d'adoration absolue, la proskynèse, réservée à Dieu dans la tradition juive et chrétienne.
  • Ce logion implique que le Père est visible pour ceux qui ont atteint la gnose, ce qui contraste avec la théologie apophatique (Dieu invisible et inaccessible). Dans le cadre de Thomas, « voir » le Père est l'aboutissement de la quête de connaissance de soi.
  • Mots clés coptes : mise (engendrer), shime (femme), ouōšt (adorer/se prosterner), eiōt (père)
  • Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 15 est un dit de révélation à forme conditionnelle : « quand vous verrez… adorez-le. » Il est unique, aucun parallèle canonique direct. La formule « celui qui n'a pas été engendré de la femme » (petempoujouf ebol hn tsheeme) est négative et apophatique : Dieu est défini par ce qu'il n'est pas, il n'est pas né, il n'est pas engendré, il n'est pas issu du processus biologique.

L'expression « né de femme » est familière dans le Nouveau Testament. Matthieu 11,11 et Luc 7,28 : « Parmi ceux qui sont nés de femmes, il n'y a pas de plus grand que Jean-Baptiste. » Galates 4,4 : « Dieu envoya son Fils, né d'une femme. » Mais ici, Thomas désigne celui qui n'est pas né de femme, c'est-à-dire le Père, l'Inengendré, la source première.

Analyse et interprétation

Meyer interprète ce logion comme une instruction sur la reconnaissance du Père, le Dieu invisible qui ne peut être connu que par la vision intérieure. « Quand vous verrez » implique une perception spirituelle, non une vision physique. Le Père est « celui qui n'a pas été engendré de la femme », un être non conditionné, non déterminé par la biologie, la naissance ou la mort.

DeConick rapproche ce logion de la théologie du Père dans les textes valentiniens, où le Père est l'abîme (bythos) inengendré, la source de toutes les émanations. Mais elle note que l'expression peut aussi refléter une théologie juive de la transcendance divine : Dieu est au-delà de toute génération, de toute création.

Gathercole souligne que le logion est remarquablement bref et résiste à toute interprétation univoque. Il note que l'injonction à « se prosterner sur votre visage » est un geste d'adoration (proskynesis) réservé à Dieu seul dans la tradition juive et chrétienne, ce qui confirme que « celui qui n'a pas été engendré de la femme » est bien Dieu le Père, et non une autre figure.

Regard catholique

L'affirmation que le Père est « celui qui n'a pas été engendré » est parfaitement orthodoxe. Le Symbole de Nicée-Constantinople (381) confesse le Père comme « non-engendré » (agennētos), par opposition au Fils qui est « engendré, non pas créé ». Le CEC 245 rappelle que « le Père est tout entier dans le Fils, tout entier dans le Saint-Esprit » et que la propriété distinctive du Père est précisément d'être inengendré.

L'injonction à adorer le Père et lui seul est également conforme au premier commandement : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi » (Ex 20,3 ; CEC 2084). L'adoration (latria) est réservée à Dieu seul.

Ce logion est donc l'un des rares de Thomas qui soit pleinement compatible avec la doctrine catholique, sans tension ni réserve.

Résonances

La quête du Dieu « au-delà de tout », au-delà de la naissance, de la mort, du conditionné, est le cœur de la théologie apophatique que le Pseudo-Denys l'Aréopagite (Ve siècle) a transmise à l'Occident chrétien. Dans la Théologie mystique, Denys enseigne que Dieu est au-delà de toute affirmation et de toute négation. Maître Eckhart pousse cette logique jusqu'à parler de la « Déité au-delà de Dieu » (Gottheit über Gott), un abîme sans fond que nul concept ne peut saisir. Le logion 15, dans sa brièveté, pointe vers ce même vertige : il y a un Être qui n'est pas « né », qui ne procède de rien, et c'est lui qu'il faut adorer.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.

L'expression « né de femme » existe dans le Nouveau Testament (Matthieu 11,11 : « parmi ceux qui sont nés d'une femme, nul n'est plus grand que Jean le Baptiste » ; Galates 4,4 : « né d'une femme »), mais elle y désigne la condition humaine ordinaire. Thomas inverse la formule : celui qui n'est pas né de femme mérite l'adoration, une désignation qui renvoie au Père incréé, au Dieu non-engendré. Ce thème de l'agennètos (le non-engendré) est central dans la théologie des premiers siècles, depuis Justin Martyr jusqu'aux Cappadociens. La brièveté aphoristique du logion rend son interprétation délicate, mais l'orientation est clairement théologique : il s'agit de reconnaître le divin non-manifesté derrière le voile des apparences.


Tension avec les évangiles canoniques

Ce logion est propre à Thomas et n'a aucun parallèle canonique direct. La formule « celui qui n'a pas été engendré de la femme » inverse l'expression « né de femme » qui, dans les synoptiques, désigne la condition humaine universelle (Mt 11,11 ; Lc 7,28). La tension avec les canoniques est minimale : la désignation du Père comme inengendré est parfaitement nicéenne (agennētos), et l'injonction à l'adorer est conforme au premier commandement (Ex 20,3). La seule nuance tient à l'affirmation que le Père sera visible (« quand vous verrez ») : les canoniques insistent sur l'invisibilité de Dieu (Jn 1,18 ; 1 Tm 6,16 ; Ex 33,20), tandis que Thomas promet une vision directe du Père, une tension qui reflète l'ambition gnostique d'une connaissance immédiate du divin.

Interprétation directe

Ce logion est l'un des rares dans Thomas qui ne pose aucun problème doctrinal majeur. Le Père inengendré, à qui seul revient l'adoration (latria), est au cœur du Credo de Nicée-Constantinople. La théologie apophatique (Dieu défini par ce qu'il n'est pas) est une tradition vénérable, de Pseudo-Denys à Thomas d'Aquin. La seule réserve porte sur la promesse de voir le Père : la tradition catholique enseigne que la vision béatifique est un don eschatologique (CEC 1023), non un accomplissement gnostique accessible dès cette vie par la connaissance de soi. Mais la réserve est mineure. Ce logion peut être lu et médité par un catholique sans difficulté.

À retenir

  • « Celui qui n'a pas été engendré de la femme » : Dieu défini par la négative, l'incréé, au-delà de toute naissance et de toute mort
  • L'un des rares logia de Thomas pleinement compatibles avec la doctrine catholique : le Père inengendré (agennētos) est au cœur du Symbole de Nicée
  • « Quand vous verrez » : la vision du Père est l'aboutissement de la gnose thomasienne, une perception intérieure, non physique

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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