Aller au contenu

Logion 81

Lecture rapide : Celui qui s'est fait riche, qu'il se fasse roi. Et celui qui a le pouvoir, qu'il y renonce.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Celui qui s'est fait riche, qu'il se fasse roi ; et celui qui a le pouvoir, qu'il renonce !

Copte (translittéré)

peje IS je pentaxR rMmao ma refR rro auw peteuNtaf Nouduna mis marefarna

English (Lambdin)

Jesus said, "Let him who has grown rich be king, and let him who possesses power renounce it."

Notes de traduction

  • Ce logion bref et paradoxal joue sur l'opposition entre richesse, pouvoir et renoncement. La structure en chiasme est typique du style thomasien.
  • Le terme copte pour « renoncer » est ⲀⲢⲚⲀ (arna), qui implique un acte délibéré de rejet ou d'abnégation.
  • Certains commentateurs (DeConick, Valantasis) lisent une ironie : celui qui possède le pouvoir mondain doit y renoncer précisément parce qu'il en a fait l'expérience. La richesse intérieure (gnose) rend roi ; le pouvoir extérieur doit être abandonné.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 81 est un dit à deux volets dont la structure syntaxique crée un mouvement ascendant puis descendant : enrichissement, puis royauté, puis renoncement. La forme est celle de la sentence sapientielle paradoxale, un genre dont Thomas est coutumier. Il n'a aucun parallèle synoptique direct, bien que le thème du rapport entre richesse et pouvoir traverse les Évangiles canoniques.

La brièveté de ce logion (deux propositions) le rapproche des sentences les plus ramassées du recueil (logia 42, 67, 74). L'absence de narratif ou de contexte dialogique suggère une formulation ancienne, peut-être issue d'une tradition orale indépendante.

Analyse et interprétation

Le logion se déploie en deux temps apparemment contradictoires. Le premier mouvement est positif : celui qui s'est enrichi doit exercer la royauté, c'est-à-dire assumer une autorité, un pouvoir sur soi-même et sur le monde. Le second mouvement est négatif : celui qui détient le pouvoir doit y renoncer. La juxtaposition des deux crée un paradoxe délibéré : le pouvoir véritable culmine dans son propre abandon.

DeConick rattache ce logion au thème de la royauté spirituelle qui traverse Thomas (logia 2, 3, 49). La « richesse » dont il est question n'est pas matérielle, c'est la richesse intérieure acquise par la connaissance de soi. Celui qui possède cette richesse est naturellement roi, au sens où il exerce une souveraineté sur son existence. Mais la dernière étape est le dépassement de cette souveraineté elle-même.

Gathercole note que l'injonction au renoncement (arneomai) est un terme fort qui implique un abandon total, non un simple détachement. Le mot est utilisé dans les synoptiques pour le reniement de Pierre (Mt 26,34) et pour l'appel au renoncement à soi-même (Mc 8,34). Thomas l'applique ici au pouvoir, non pas au pouvoir politique, mais à la tentation de se fixer dans une position de maîtrise.

Meyer interprète ce logion dans le cadre d'une sagesse du détachement progressif : on ne peut renoncer qu'à ce que l'on possède. Le renoncement sans possession préalable est vide ; la possession sans renoncement est servitude. Le logion décrit un itinéraire spirituel complet en deux phrases.

Patterson y voit un écho de la tradition des charismatiques itinérants qui avaient tout quitté pour suivre Jésus. Ils avaient « trouvé le monde » (logion 110), acquis une richesse spirituelle, et devaient maintenant renoncer à toute forme de pouvoir, y compris le pouvoir que confère la sagesse.

Regard catholique

Le thème du renoncement au pouvoir est central dans l'Évangile canonique. Le Christ lave les pieds de ses disciples (Jn 13,5) et enseigne que « le plus grand parmi vous se fera serviteur » (Mt 23,11). Le CEC 786 rappelle que les fidèles exercent leur royauté baptismale « par le service » et que le Christ « est venu non pour être servi, mais pour servir » (Mc 10,45).

La séquence richesse-royauté-renoncement trouve un écho dans la tradition de la kénose, le dépouillement volontaire dont Paul donne la formulation la plus puissante en Philippiens 2,6-7 : le Christ, « de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais se dépouilla lui-même. » Le mouvement est identique à celui du logion 81 : la plénitude précède l'abandon, et l'abandon est la forme la plus haute de la souveraineté.

Résonances

François d'Assise, fils d'un riche marchand, est l'incarnation historique de ce logion : il s'est « fait riche » par sa naissance, aurait pu se « faire roi » au sens social, et a choisi le renoncement radical, non pas par mépris du monde, mais par excès d'amour. Ignace de Loyola, dans la méditation des « Deux Étendards » des Exercices spirituels, décrit exactement ce mouvement : la richesse mène aux honneurs, les honneurs à l'orgueil, et seul le renoncement libère. Le logion 81 dit la même chose en treize mots.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.

Le paradoxe est dense : celui qui est riche doit devenir roi (accéder à la souveraineté spirituelle), mais celui qui a déjà le pouvoir doit y renoncer. La structure chiastique crée une tension entre acquisition et abandon, entre montée et descente. L'enrichissement dont parle Thomas n'est probablement pas matériel (cf. logia 56, 80, 110 : le monde est un cadavre/corps) mais spirituel : celui qui a accumulé la gnose intérieure est appelé à régner, thème du logion 2 (« il régnera sur le Tout »).

Le plus proche parallèle néotestamentaire serait Philippiens 2,6-7 : le Christ « de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu ; il s'est anéanti lui-même ». L'idée de la renonciation au pouvoir par celui qui le possède légitimement est fondamentalement kénotique, mais Thomas l'applique au disciple, non au Christ. Le logion pourrait aussi refléter des traditions cyniques sur la vraie royauté : Diogène de Sinope se disait « roi » précisément parce qu'il ne possédait rien.


Tension avec les évangiles canoniques

Ce logion n'a pas de parallèle canonique direct, mais le thème du renoncement au pouvoir est central dans les Évangiles : Mt 23,11 (« le plus grand se fera serviteur »), Mc 10,45, Jn 13,5 (le lavement des pieds). La différence tient à la source de la richesse : chez Thomas, l'enrichissement qui précède le renoncement est vraisemblablement la gnose (cf. logia 2, 49, 110), tandis que dans les canoniques, l'appel au service naît de la grâce reçue et de l'imitation du Christ (Ph 2,6-7). Thomas applique au disciple individuel un mouvement kénotique que Paul réserve au Christ seul. L'écart est christologique : dans les canoniques, c'est le Christ qui renonce à la gloire pour nous ; chez Thomas, c'est le gnostique qui renonce au pouvoir acquis par sa propre quête.

Interprétation directe

Ce logion est remarquable et, dans sa structure, théologiquement fécond. L'idée que le pouvoir véritable culmine dans son propre abandon est profondément chrétienne, elle rejoint la kénose paulinienne et la spiritualité ignatienne des « Deux Étendards ». Le danger est dans l'interprétation : si la « richesse » est la gnose individuelle et non la grâce du Christ, le renoncement devient un acte d'auto-dépassement héroïque, non une réponse à l'amour reçu. Un catholique peut recevoir ce logion avec profit, à condition de le relire à la lumière de Ph 2,6-7 : on ne renonce qu'à ce que l'on a reçu, et ce que l'on a reçu vient de Dieu.

À retenir

  • Structure chiastique en deux mouvements : enrichissement → royauté → renoncement, l'itinéraire spirituel complet en treize mots
  • La richesse est spirituelle (gnose), non matérielle : celui qui a « trouvé » (cf. logion 2) est naturellement roi, puis le renoncement à cette souveraineté est la dernière étape
  • Parallèle kénotique avec Ph 2,6-7 : Thomas applique à tout disciple ce que Paul attribue au seul Christ, le dépouillement comme forme la plus haute de la souveraineté

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

Acheter sur Amazon Retour au sommaire du livre