Logion 98¶
Lecture rapide : Le Royaume ressemble à un homme qui veut tuer un personnage puissant. Il s'entraîne chez lui, transperce le mur avec son épée, pour savoir si sa main est sûre. Puis il tue le puissant.
Pourquoi ce logion est important - Parabole entièrement propre à Thomas, la plus violente et la plus dérangeante du recueil - Elle enseigne la préparation comme condition de l'action décisive, une sagesse pratique sous une image radicale - Son originalité absolue est l'un des meilleurs arguments en faveur de traditions indépendantes dans Thomas
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Le royaume du Père est comparable à un homme qui voulait tuer un grand personnage. Il dégaina l'épée dans sa maison et transperça le mur afin de savoir si sa main serait sûre. Alors il tua le grand personnage.
Copte (translittéré)
peje IS tmNtero Mpeiwt estNtwn eurwme efouw¥ emout ourwme Mmegistanos af¥wlm N tshfe xM pefhei afjotS Ntjo je kaas efnaeime je tefqij natwk exoun tote afxwtB Mpmegistanos
English (Lambdin)
Jesus said, "The kingdom of the father is like a certain man who wanted to kill a powerful man. In his own house he drew his sword and stuck it into the wall in order to find out whether his hand could carry through. Then he slew the powerful man."
Notes de traduction
- Comme le logion 97, ce logion est propre à Thomas et sans parallèle canonique. C'est une parabole violente et dérangeante, rare dans la tradition évangélique.
- La parabole a une structure en trois temps : intention (vouloir tuer), préparation (tester sa force), exécution (tuer). Elle enseigne la nécessité de la préparation et de l'entraînement avant l'action décisive.
- Le « grand personnage » (copte ⲞⲨⲚⲞϬ ⲚⲢⲰⲘⲈ, ounoj nrōme) pourrait symboliser le pouvoir du monde, l'ego, ou les forces qui emprisonnent l'âme. Lambdin traduit par « a powerful man ».
- DeConick rapproche ce logion des paraboles de la « préparation au combat » que l'on trouve dans Luc 14,31-32 (le roi qui évalue ses forces avant la guerre).
- L'image de l'épée enfoncée dans le mur comme test de force est unique dans la littérature évangélique, canonique ou apocryphe.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 98 est, avec le logion 97, l'une des paraboles uniques de Thomas, sans aucun parallèle canonique ou extra-canonique. C'est aussi l'une des plus choquantes : le Royaume est comparé à un assassin qui prépare méthodiquement son meurtre. La forme est celle du récit parabolique en trois temps : le projet (tuer un puissant), la préparation (tester l'épée sur un mur), l'exécution (le meurtre).
L'utilisation d'une image violente pour décrire le Royaume est sans précédent dans la tradition synoptique, qui préfère les images agricoles et domestiques. Thomas choque délibérément, comme il le fait avec le logion 7 (le lion et l'homme) et le logion 10 (le feu sur le monde).
Analyse et interprétation¶
La parabole ne célèbre évidemment pas le meurtre, elle utilise l'image de l'assassin pour enseigner une vertu : la préparation. L'homme ne se lance pas dans l'action sans avoir vérifié sa capacité. Il s'entraîne, il teste sa force, il s'assure de sa compétence, puis il agit. Le message est celui du discernement pratique : ne rien entreprendre de décisif sans s'y être préparé.
DeConick rapproche cette parabole de celle de la tour à construire (Lc 14,28-30) et de celle du roi partant en guerre (Lc 14,31-32) : dans les trois cas, le message est le même, « comptez le coût ». Mais Thomas va plus loin dans le registre violent, ce qui suggère que la communauté thomasienne valorisait la résolution autant que le discernement.
Gathercole note que le « grand personnage » (rōme nouj) n'est pas identifié. Certains interprètes y voient une figure du Démiurge ou des puissances cosmiques que le gnostique doit vaincre. D'autres, plus simplement, y voient le monde, les obstacles à la vie spirituelle que le disciple doit « tuer » par la détermination.
Meyer insiste sur le détail du mur transpercé : l'assassin ne teste pas son épée sur un adversaire mais sur un mur, un objet inanimé. L'entraînement se fait dans le privé, dans le secret, avant l'épreuve publique. C'est une parabole de la discipline secrète, la préparation intérieure qui précède l'action décisive.
Patterson rapproche le logion de Matthieu 11,12 : « Le Royaume des cieux souffre violence, et les violents s'en emparent. » L'idée que le Royaume exige une forme de violence, non pas la violence contre autrui mais la violence contre soi-même, la détermination féroce, est commune aux deux traditions.
Regard catholique¶
L'image de l'assassin est, certes, déconcertante dans un contexte religieux. Mais la tradition catholique connaît bien le langage de la « violence spirituelle ». Matthieu 11,12 est canonique. Le CEC 2015 enseigne que « le chemin de la perfection passe par la Croix. Il n'y a pas de sainteté sans renoncement et sans combat spirituel ». Ignace de Loyola construit les Exercices spirituels comme un entraînement militaire de l'âme, avec des « stratégies », des « batailles », des « ennemis ».
L'insistance sur la préparation est aussi une valeur chrétienne. Le CEC 1693 rappelle que la vie chrétienne est un « combat » qui exige vigilance et préparation. Les Pères du désert comparaient la vie spirituelle à un entraînement athlétique (1 Co 9,24-27). Le logion 98, sous son image violente, enseigne une sagesse éminemment pratique : ne pas se lancer dans la quête du Royaume sans s'y être préparé.
Résonances¶
La tradition martiale, dans les cultures du monde entier, connaît cette sagesse de la préparation. Sun Tzu, dans L'Art de la guerre : « La guerre se gagne avant d'être menée. » Miyamoto Musashi, dans le Livre des cinq anneaux : « Entraîne-toi jour et nuit. » Et même dans la tradition monastique chrétienne, la conversatio morum (la « conversion des mœurs ») est un processus de longue haleine qui exige exercice, répétition et endurance. Le logion 98 est une parabole pour ceux qui veulent agir, mais qui savent que l'action décisive exige d'abord une préparation acharnée.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
C'est la deuxième parabole entièrement propre à Thomas, et la plus dérangeante. Le Royaume est comparé à un assassin qui s'entraîne chez lui avant de passer à l'acte. La violence de l'image est sans équivalent dans le Nouveau Testament canonique. Les paraboles synoptiques contiennent des éléments violents (les vignerons homicides, le roi qui fait la guerre), mais ils sont toujours au service d'une allégorie du jugement divin. Ici, c'est le protagoniste positif, celui à qui le Royaume est comparé, qui tue.
La parabole illustre la détermination : l'homme ne se lance pas à l'aveugle, il teste sa force (il transperce le mur), puis il agit. Pour Patterson, la parabole est analogue à Luc 14,28-31 (celui qui veut bâtir une tour calcule d'abord la dépense ; le roi qui marche en guerre évalue d'abord ses forces), mais avec une imagerie bien plus brutale. Le message serait : la quête du Royaume exige une préparation totale et une détermination sans faille, il faut savoir si sa main est sûre avant de s'engager.
Pour Gathercole, cette parabole est un argument contre l'angélisme de certains commentateurs : Thomas n'est pas un texte de sagesse douce, c'est un texte radical qui utilise la violence comme métaphore de l'engagement spirituel total. L'absence de tout parallèle dans la tradition chrétienne, comme pour le logion 97, plaide en faveur de l'originalité et de l'ancienneté de cette tradition.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le parallèle structurel avec Luc 14,28-32 (la tour et le roi en guerre) montre que les synoptiques connaissent aussi la logique de la préparation. Mais ils n'auraient jamais comparé le Royaume à un assassin. Thomas force le lecteur à dépasser l'image pour atteindre le message, c'est le principe herméneutique du logion 1 : l'interprétation exige un effort.
Interprétation directe¶
L'image de l'assassin qui s'entraîne avant de tuer parle de discernement préalable, savoir si on est prêt avant d'agir. La tradition ignatienne des Exercices spirituels est construite sur ce principe : avant de prendre une décision, s'assurer que sa volonté est bien orientée et que ses forces spirituelles sont suffisantes. Thomas utilise une métaphore violente pour dire quelque chose que la sagesse catholique confirme : ne pas s'engager à la légère dans le combat spirituel.
À retenir¶
- Parabole unique, et délibérément choquante : le Royaume comparé à un assassin méthodique
- La leçon est claire : l'action décisive exige une préparation sérieuse, un test préalable, une évaluation des moyens
- Thomas n'est pas un texte de sagesse angélique, il utilise des images dures pour dire des vérités dures
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.