Annexe : Chronologie
« Beaucoup de premiers se feront derniers, et ils seront Un. »
Logion 4
Cette chronologie organise en trois mouvements ce qui sépare la composition de l'Évangile de Thomas de sa lecture contemporaine : la rédaction et la diffusion antiques (I ᵉʳ - V ᵉ siècle), le silence de seize siècles (V ᵉ - XIX ᵉ siècle), puis les fragments d'Oxyrhynque, la jarre de Nag Hammadi et l'édition moderne (1897 - aujourd'hui).
I. Antiquité : Rédaction, circulation, occultation
Premier siècle
| Date |
Événement |
| vers 30 |
Mort de Jésus à Jérusalem, sous Ponce Pilate. |
| vers 35-50 |
Premières collections orales puis écrites de paroles de Jésus. C'est la période où, selon April DeConick, se forme le noyau primitif de Thomas (~37 logia, à rattacher à la communauté de Jérusalem). |
| vers 50-70 |
Lettres pauliniennes authentiques. La théologie de la croix paulinienne se cristallise, absente de Thomas. |
| vers 65-70 |
Composition probable de l'Évangile de Marc. |
| vers 70 |
Destruction du Temple de Jérusalem. Bascule du judaïsme et des communautés chrétiennes vers la diaspora. |
| vers 80-100 |
Composition de Matthieu et Luc, qui utilisent Marc et la source Q. |
| vers 90-110 |
Composition de l'Évangile de Jean. Pour Elaine Pagels, Jean polémique en partie contre une tradition thomasienne déjà constituée. |
| vers 95-130 |
DeConick situe ici les couches accumulées de Thomas : ajouts encratites, eschatologie réalisée, accent sur l'intériorité. |
Deuxième siècle
| Date |
Événement |
| vers 100-140 |
Datation médiane probable de Thomas dans sa forme reçue. Position majoritaire des chercheurs. |
| vers 140 |
Marcion à Rome ; Valentin à Alexandrie. Premiers grands systèmes gnostiques. |
| vers 150-200 |
Premières citations probables de Thomas : Hippolyte de Rome (Réfutation de toutes les hérésies) ; Origène (Homélies sur Luc). |
| vers 170 |
Tatien compose le Diatessaron, harmonie des quatre évangiles. Nicholas Perrin argue que Thomas dépend du Diatessaron, ce qui pousserait sa rédaction après cette date. |
| vers 180 |
Irénée de Lyon, Contre les hérésies. Première grande réfutation des gnostiques. Mentionne « l'Évangile de Vérité », pas Thomas explicitement. |
| vers 200 |
P.Oxy 1 : copie grecque de plusieurs logia de Thomas (26-33, 77), enfouie à Oxyrhynque. |
Troisième siècle
| Date |
Événement |
| vers 230-250 |
Origène, dans ses Homélies sur Luc (1, 1) puis dans le Contra Celsum, mentionne explicitement « l'Évangile selon Thomas » parmi les textes lus dans certaines communautés. C'est la première mention nominale conservée. |
| vers 250 |
P.Oxy 654 : copie grecque du prologue et des logia 1-7. P.Oxy 655 : copie grecque des logia 36-39. Tous trois enfouis à Oxyrhynque. |
| vers 250 |
Cyrille de Jérusalem mentionne un Évangile de Thomas (probablement le nôtre) et invite à le rejeter. |
| vers 290 |
Naissance de Pachôme, futur fondateur du monachisme cénobitique en Haute-Égypte. |
Quatrième siècle
| Date |
Événement |
| vers 320 |
Pachôme fonde le monastère de Tabennêsi, près de l'actuel Nag Hammadi. Plusieurs établissements pachômiens essaiment dans la boucle de Dishna. |
| 325 |
Concile de Nicée. Constitution doctrinale d'un christianisme désormais impérial. |
| 367 |
Athanase d'Alexandrie, dans sa 39ᵉ Lettre festale, fixe pour la première fois la liste exacte des 27 livres du Nouveau Testament et ordonne la destruction des écrits « apocryphes et hérétiques ». |
| vers 367-380 |
Hypothèse de James M. Robinson : c'est entre la 39ᵉ Lettre et la fin du IV ᵉ siècle qu'un moine, plutôt que de détruire ses livres, les enferme dans une jarre scellée et l'enterre au pied du Jabal al-Tarif, près de Nag Hammadi. Datation paléographique des codices : seconde moitié du IV ᵉ siècle. |
Cinquième siècle
| Date |
Événement |
| vers 405 |
Cessation progressive des copies de Thomas dans le monde chrétien grec et latin. |
| vers 450-500 |
Eusèbe (déjà au IV ᵉ siècle) et plus tard Cyrille de Jérusalem, Philippe de Side, Décret de Gélase (vers 500) inscrivent Thomas dans les listes officielles de livres rejetés. |
II. Silence : Seize siècles
Du V ᵉ siècle à la fin du XIX ᵉ, Thomas n'est plus connu en Occident que par les citations de seconde main dans les listes de livres rejetés et dans la patristique réfutative. Aucun manuscrit complet n'est accessible. Le texte est réputé perdu.
| Date |
Événement |
| VII ᵉ siècle |
Stichométrie de Nicéphore : Thomas mentionné comme apocryphe, sans extraits. |
| Moyen Âge |
Confusion fréquente entre l'Évangile de Thomas (paroles) et l'Évangile de l'Enfance selon Thomas (récits sur l'enfance de Jésus, complètement différent). |
| XIX ᵉ siècle |
Renouveau de la recherche sur les apocryphes (Tischendorf, Hilgenfeld). Mais Thomas, au sens où nous l'entendons, reste introuvable. |
III. Réémergence : De Grenfell et Hunt à aujourd'hui
Les fragments grecs d'Oxyrhynque
| Date |
Événement |
| 1897 |
Bernard P. Grenfell et Arthur S. Hunt entament les fouilles d'Oxyrhynque. Découverte du P.Oxy 1 : un feuillet grec contenant des « logia inédits de Jésus ». Publié la même année, il fait sensation, sans qu'on identifie alors leur source. |
| 1903-1904 |
Découverte des P.Oxy 654 et 655 par les mêmes Grenfell et Hunt. Publication en 1904. À nouveau, des paroles de Jésus dont la source reste inconnue. |
| 1904-1944 |
Quarante années de spéculation. Plusieurs savants pressentent qu'il s'agit d'extraits d'un évangile non canonique perdu, mais sans preuve. |
La découverte de Nag Hammadi
| Date |
Événement |
| Décembre 1945 |
Muhammad Ali al-Samman, paysan de l'al-Qasr, et son frère Khalifah, creusent le sabakh au pied du Jabal al-Tarif. Leur pioche heurte une jarre rouge scellée. Ils brisent le sceau : treize codices coptes, cinquante-deux textes. |
| Quelques semaines plus tard |
Vendetta familiale : Muhammad Ali et ses frères tuent l'assassin de leur père, Ahmad Ismail. Crainte d'une perquisition. Les codices sont dispersés dans le village. La mère de Muhammad Ali brûle des feuillets du Codex XII pour allumer le four à pain. |
| 1946-1947 |
Les codices passent par plusieurs mains : un instituteur copte (Raghib Andrawus), un prêtre, un antiquaire chypriote du Caire (Phokion J. Tano). |
| Octobre 1946 |
Premier codex au Musée copte du Caire. Le jeune égyptologue français Jean Doresse est l'un des premiers à examiner les textes. |
| 1947-1948 |
Doresse identifie Thomas. Premières publications partielles. |
| 1948 |
Albert Eid, marchand belge, exporte un codex (le futur « Codex Jung ») hors d'Égypte. Tractations avec la Fondation C. G. Jung de Zurich, conduites par Gilles Quispel. |
| 1952 |
Révolution égyptienne. Le roi Farouk renversé. Le nouveau gouvernement nationalise les codices restés en Égypte. |
| 1956 |
Le Codex Jung est acquis par la Fondation Jung à Zurich. |
Édition et publication
| Date |
Événement |
| 1958 |
Quispel rapproche les fragments grecs d'Oxyrhynque (P.Oxy 1, 654, 655) du texte copte de Nag Hammadi. C'est la jonction : Thomas existe enfin, en grec et en copte. |
| 1959 |
Editio princeps : The Gospel According to Thomas, par A. Guillaumont, H.-Ch. Puech, G. Quispel, W. Till et Y. 'Abd al-Masih (Brill / Collins / Harper). Texte copte, traductions en quatre langues, ~70 pages. |
| 1960-1965 |
Première vague de commentaires : Bauer, Doresse, Cullmann, Wilson. Le débat sur la datation et l'indépendance commence immédiatement. |
| 1975 |
Le Codex Jung est restitué à l'Égypte et rejoint les autres codices au Musée copte. |
| 1977 |
James M. Robinson publie The Nag Hammadi Library in English (Harper). Première traduction anglaise complète des cinquante-deux textes. Le grand public accède enfin à toute la bibliothèque. |
| 1989 |
Bentley Layton publie l'édition critique du Codex II : Nag Hammadi Codex II, 2-7 (Brill). Texte copte avec apparat critique, traduction anglaise par Thomas O. Lambdin. C'est aujourd'hui l'édition de référence académique. |
Les grandes thèses contemporaines
| Date |
Événement |
| 1983 |
Stevan Davies, The Gospel of Thomas and Christian Wisdom. Thèse pionnière : Thomas n'est pas gnostique, c'est un texte sapientiel. |
| 1992 |
Marvin Meyer, The Gospel of Thomas: The Hidden Sayings of Jesus. Édition accessible avec commentaire. |
| 1993 |
Stephen Patterson, The Gospel of Thomas and Jesus. Argumentation pour l'indépendance et la datation haute. |
| 2002 |
Nicholas Perrin, Thomas and Tatian. Argumentation pour la dépendance vis-à-vis du Diatessaron. |
| 2003 |
Elaine Pagels, Beyond Belief. Best-seller grand public. Thèse : Jean polémique contre Thomas. |
| 2005-2006 |
April DeConick, Recovering et The Original Gospel of Thomas in Translation. Théorie du rolling corpus. |
| 2008 |
Uwe-Karsten Plisch, The Gospel of Thomas: Original Text with Commentary. Édition allemande de référence. |
| 2012 |
Mark Goodacre, Thomas and the Gospels. Argumentation systématique pour la dépendance synoptique. |
| 2014 |
Simon Gathercole, The Gospel of Thomas: Introduction and Commentary. Commentaire critique le plus complet à ce jour. |
| 2014 |
James M. Robinson, The Nag Hammadi Story (Brill). Histoire détaillée et documentée de la découverte. |
IV. État actuel de la recherche
Trois questions restent disputées :
| Question |
Position haute |
Position basse |
| Datation |
50-100 ap. J.-C. (Koester, Patterson, DeConick pour le noyau) |
120-180 ap. J.-C. (Perrin, Goodacre, Gathercole) |
| Indépendance des synoptiques |
Indépendant ou partiellement (Koester, Patterson) |
Dépendant des synoptiques voire du Diatessaron (Goodacre, Perrin) |
| Caractère gnostique |
Sapientiel, non gnostique stricto sensu (Davies, Meyer) |
« Gnostisant », encratite, à rapprocher du gnosticisme du II ᵉ siècle (Gathercole) |
La position majoritaire actuelle se situe entre les deux extrêmes : Thomas contient probablement un mélange de traditions indépendantes anciennes et de matériau retravaillé à partir des évangiles canoniques, dans une rédaction qui s'étend du I ᵉʳ au début du II ᵉ siècle.
La datation de la rédaction n'épuise pas la question théologique. Même si l'on accepte la datation haute, le geste qu'opère Thomas, substituer la compréhension à la foi, l'intériorité à l'institution, la parole nue au récit pascal, pose les mêmes problèmes au lecteur catholique. La question n'est pas seulement : quand cela a-t-il été écrit ? Elle est aussi : qu'est-ce que cela dit , et qu'est-ce que cela ne dit pas ?
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.
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