Logion 26¶
Lecture rapide : Tu vois le brin de paille dans l'œil de ton frère, mais pas la poutre dans le tien. Retire d'abord la poutre, alors tu verras clair.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Le brin de paille qui est dans l'œil de ton frère, tu le vois, mais la poutre qui est dans ton œil, tu ne la vois pas. Quand tu auras rejeté la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour rejeter le brin de paille de l'œil de ton frère.
Copte (translittéré)
peje IS je pjh etxM pbal Mpekson knau erof psoei de etxM pekbal knau an erof xotan ek¥annouje Mpsoei ebol xM pek bal tote knanau ebol enouje Mpjh ebol xM pbal Mpekson
English (Lambdin)
(26) Jesus said, "You see the mote in your brother's eye, but you do not see the beam in your own eye. When you cast the beam out of your own eye, then you will see clearly to cast the mote from your brother's eye."
Notes de traduction
- Parallèle direct avec Mt 7, 3-5 et Lc 6, 41-42. La version de Thomas est la plus concise.
- « Brin de paille » (ḥrf̄) et « poutre » (soeit) : le contraste entre l'infime et l'énorme est identique dans toutes les versions. Le copte ḥrf̄ (fétu, brin) traduit le grec karphos du P.Oxy 1.
- Le P.Oxy 1 (lignes 1-4) contient un fragment grec de ce logion, très proche du copte : « ...et alors tu verras clairement pour retirer le brin de paille de l'œil de ton frère. » C'est l'un des rares cas où nous avons à la fois le texte grec et le texte copte.
- Mots clés coptes : ḥrf̄ (brin/fétu), soeit (poutre), bal (œil), nau (voir)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 1 (vers 200 apr. J.-C.) est très fragmentaire mais confirme le texte copte. Le fragment grec est plus proche de Luc que de Matthieu.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 26 est l'un des dits les plus directement synoptiques de Thomas. Le parallèle se trouve en Matthieu 7,3-5 et Luc 6,41-42 (source Q 6,41-42) : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? » La formulation de Thomas est quasi identique à celle de la source Q, ce qui alimente le débat sur la dépendance ou l'indépendance de Thomas vis-à-vis des synoptiques.
La forme est celle du mashal (proverbe sapientiel) fondé sur une image hyperbolique. L'exagération (une poutre dans un œil !) est typique de l'humour de Jésus tel qu'il transparaît dans les synoptiques, un humour mordant, concret, visuel.
Analyse et interprétation¶
Ce logion est l'un des rares cas où Thomas et les synoptiques transmettent essentiellement le même message. Koester et Patterson considèrent que la version de Thomas pourrait être indépendante de la source Q, puisqu'elle est légèrement plus brève et ne contient pas l'appellation « hypocrite » que l'on trouve en Matthieu 7,5. Gathercole et Goodacre arguent au contraire que Thomas a simplement condensé la version synoptique.
Meyer note que, dans le contexte de Thomas, le logion acquiert une dimension supplémentaire : la « poutre » dans l'œil n'est pas seulement un défaut moral mais l'ignorance de soi, le voile qui empêche de se connaître (logion 3 : « si vous ne vous connaissez pas, vous êtes dans la pauvreté »). Retirer la poutre, c'est entreprendre le travail de connaissance de soi qui est la condition de toute aide véritable à autrui.
DeConick situe ce logion dans la strate la plus ancienne du recueil, parmi les dits éthiques qui ne portent aucune marque gnostique.
Regard catholique¶
Ce logion est pleinement canonique et n'appelle aucune réserve doctrinale. Le CEC 1761 rappelle que « la prudence dispose la raison pratique à discerner en toute circonstance notre véritable bien ». Le jugement d'autrui, sans examen de soi préalable, est une forme d'orgueil que la tradition catholique dénonce avec constance. Le pape François, dans Amoris Laetitia (2016), rappelle que « le regard du Christ est un regard qui ne condamne pas d'abord mais qui éclaire ».
L'invitation à retirer d'abord la poutre de son propre œil est aussi un fondement de la pratique sacramentelle de la confession : l'examen de conscience précède le pardon et, a fortiori, tout jugement sur autrui.
Résonances¶
L'image de la paille et de la poutre est l'une des plus universellement reconnues de la tradition chrétienne, même ceux qui ne connaissent pas les Évangiles l'ont entendue. Les Pères du désert en ont fait un principe fondamental : Abba Moïse l'Éthiopien, convoqué pour juger un frère fautif, arrive au synode portant un sac percé rempli de sable, laissant une traînée derrière lui. « Mes péchés coulent derrière moi, et je ne les vois pas, et je viens juger mon frère ? » L'anecdote est le meilleur commentaire de ce logion.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 7,3-5 :
« Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère, alors que tu ne remarques pas la poutre qui est dans ton œil ? Ou bien, comment peux-tu dire à ton frère : "Laisse-moi ôter la paille de ton œil", alors qu'il y a une poutre dans le tien ? Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'œil de ton frère. »
Luc 6,41-42 :
« Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère, alors que tu ne remarques pas la poutre qui est dans le tien ? Comment peux-tu dire à ton frère : "Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil", toi qui ne vois pas la poutre dans le tien ? Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'œil de ton frère. »
Source Q : Q 6,41-42
Analyse comparative¶
Ce logion est l'un des plus proches des synoptiques dans tout l'Évangile de Thomas. Le contenu est quasi identique, avec les mêmes images (paille, poutre, œil) et la même structure argumentative (d'abord soi, ensuite l'autre). Les différences sont mineures : Thomas omet le mot « hypocrite » et condense légèrement la formulation.
Cette proximité étroite est utilisée dans les deux sens du débat : pour Goodacre, elle prouve que Thomas connaissait et copiait les synoptiques ; pour Patterson, elle montre que Thomas et les synoptiques puisent dans un même fonds de tradition orale dont la formulation était déjà fixée. Le fait que Thomas ne contienne ni le contexte du Sermon sur la montagne (Matthieu) ni celui du Sermon dans la plaine (Luc) plaide en faveur d'une transmission indépendante du logion comme unité isolée.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le parallèle avec Matthieu 7,3-5 et Luc 6,41-42 (Q 6,41-42) est quasi parfait. Les images sont identiques, la structure argumentative aussi. La seule différence textuelle notable est l'absence du mot « hypocrite » (hypokrita), que Matthieu utilise pour qualifier celui qui juge autrui sans s'examiner. Thomas condense légèrement, mais ne modifie ni ne contredit le message synoptique. C'est l'un des rares cas où la tension avec les canoniques est nulle, le logion est substantiellement identique à la source Q. La différence est contextuelle : chez Matthieu, ce dit fait partie du Sermon sur la montagne ; chez Thomas, il flotte comme une sentence isolée, ce qui lui confère une portée plus universelle.
Interprétation directe¶
Ce logion ne pose aucun problème doctrinal. L'examen de soi avant le jugement d'autrui est un principe éthique pleinement canonique, confirmé par la tradition de l'examen de conscience et de la confession sacramentelle. Dans le contexte spécifique de Thomas, Meyer note que la « poutre » prend une dimension supplémentaire : elle symbolise l'ignorance de soi, obstacle fondamental à la gnose. Cette lecture est intéressante mais n'altère pas le sens moral du logion, qui reste inchangé d'un évangile à l'autre. C'est un logion que le catholique peut citer tel quel, sans réserve, il est d'ailleurs attesté en grec (P.Oxy 1), ce qui confirme son ancienneté et sa stabilité textuelle.
À retenir¶
- L'un des logia les plus proches des synoptiques, quasi identique à la source Q, sans le mot « hypocrite » de Matthieu
- Dans le contexte de Thomas, la « poutre » devient métaphore de l'ignorance de soi, la connaissance de soi précède toute aide véritable
- Attesté à la fois en copte et en grec (P.Oxy 1), l'un des rares cas de double confirmation textuelle
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.