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Logion 7

Lecture rapide : Heureux l'homme qui maîtrise ses passions (« mange le lion ») ; malheureux celui que ses passions dévorent. Dans les deux cas, quelque chose d'humain en sort, mais dans des états radicalement opposés.

Pourquoi ce logion est important - C'est l'un des logia les plus énigmatiques du recueil, aucun parallèle canonique, aucune interprétation consensuelle - Il illustre la méthode de Thomas : des images qui résistent, qui exigent un travail herméneutique - La structure chiasmatique (lion/homme, homme/lion) est délibérément symétrique et déstabilisante


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Heureux est le lion que l'homme mangera, et le lion sera homme ; et souillé est l'homme que le lion mangera, et le lion sera homme.

Copte (translittéré)

peje IS ou makarios pe pmouei paei ete prwme naouomf auw Nte pmouei ¥wpe Rrwme auw fbht Nqi prw me paei ete pmouei naouomf au w pmouei na¥wpe Rrwme

English (Lambdin)

(7) Jesus said, "Blessed is the lion which becomes man when consumed by man; and cursed is the man whom the lion consumes, and the lion becomes man."

Notes de traduction

  • L'un des logia les plus énigmatiques de l'Évangile de Thomas. Le lion symbolise traditionnellement les passions animales ou le monde matériel dans la littérature gnostique et patristique.
  • « Le lion sera homme » (p̄moui nar̄ rōme) : la même phrase conclut les deux parties, mais le sens diffère. Dans le premier cas, l'homme transforme (« consomme ») le lion/passions en humanité ; dans le second, les passions dévorent l'homme et le réduisent à l'animalité, tout en prenant forme humaine.
  • Le P.Oxy 654 (lignes 39-42) est extrêmement fragmentaire ; seuls quelques mots sont lisibles, mais ils concordent avec le copte.
  • Certains commentateurs (Valantasis, DeConick) interprètent le lion comme le yetzer ha-ra' (penchant mauvais) de la tradition rabbinique. D'autres y voient une allusion à l'archonte (le Démiurge) dans les systèmes gnostiques.
  • Mots clés coptes : moui (lion), rōme (homme), makarion (heureux/bienheureux, emprunt au grec), soouof (souillé/maudit)
  • Variantes textuelles : le P.Oxy 654 est trop endommagé pour une comparaison significative.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 7 est l'un des plus énigmatiques de tout le recueil, et peut-être de toute la littérature chrétienne ancienne. Il n'a aucun parallèle canonique ni extra-canonique identifié. La forme est celle d'un macarisme (béatitude) couplé à un malheur, structurés en chiasme autour de la figure du lion. La symétrie est troublante : dans les deux cas, « le lion sera homme », mais le jugement moral est inversé selon qui dévore qui.

Le texte copte présente une difficulté : la dernière clause (« et le lion sera homme ») semble identique dans les deux cas, ce qui a conduit certains traducteurs à proposer des corrections. Lambdin traduit fidèlement : « cursed is the man whom the lion consumes, and the lion becomes man. » L'ambiguïté est peut-être délibérée.

Analyse et interprétation

Les interprétations de ce logion se répartissent en trois grandes familles. La première, défendue notamment par Meyer, est allégorique : le lion représente les passions animales (la colère, la concupiscence, l'agressivité). Quand l'homme « mange » le lion, c'est-à-dire maîtrise et intègre ses passions, le lion « devient homme » : l'énergie animale est transformée en force spirituelle. Mais quand le lion « mange » l'homme, quand les passions dominent, l'homme perd sa dignité humaine.

La seconde interprétation, proposée par Valantasis, est ascétique : le lion symbolise le corps et ses appétits. L'ascète qui soumet le corps le spiritualise (le lion devient homme) ; celui qui se laisse asservir par le corps se dégrade.

La troisième interprétation, avancée par DeConick, est cosmologique : le lion est un symbole du Démiurge ou des puissances qui gouvernent le monde matériel, fréquent dans les textes gnostiques (le dieu-lion Yaldabaoth dans l'Apocryphon de Jean). L'adepte qui triomphe des puissances cosmiques les « humanise » ; celui qui en est vaincu est absorbé par elles.

Gathercole avoue que ce logion résiste à toute interprétation définitive et qu'il constitue un « authentique puzzle herméneutique ».

Regard catholique

L'image du lion dévorant est familière à la tradition biblique : « Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (1 P 5,8). La première interprétation (maîtrise des passions) est parfaitement compatible avec l'ascèse chrétienne : le CEC 2339-2340 enseigne que la tempérance et la maîtrise de soi sont des vertus nécessaires à la vie morale.

En revanche, l'interprétation cosmologique (le lion comme Démiurge) relève d'une vision dualiste du monde que la doctrine catholique rejette. Dieu est le créateur unique et bon de toutes choses (CEC 290-292) ; il n'y a pas de puissance cosmique maléfique rivale de Dieu.

Résonances

Les Pères du désert connaissaient bien cette image du combat intérieur. Évagre le Pontique, dans son Traité pratique, décrit les « logismoi » (pensées passionnelles) comme des bêtes sauvages que le moine doit apprivoiser. Antoine le Grand, selon la Vie d'Antoine d'Athanase, est littéralement assailli par des démons prenant forme animale. La psychologie moderne, avec Jung, parlerait de l'intégration de l'ombre. Quelle que soit l'interprétation retenue, le logion 7 touche à une expérience universelle : le combat entre ce qui est le plus humain en nous et ce qui est le plus sauvage.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.

C'est l'un des logia les plus énigmatiques de tout le recueil. L'image du lion dévoré par l'homme (et devenant homme) puis de l'homme dévoré par le lion (et le lion devenant homme, mais l'homme étant « souillé ») n'a aucun antécédent dans le Nouveau Testament ni dans la littérature rabbinique. Les interprétations sont multiples : le lion comme symbole des passions animales (tradition platonicienne), le lion comme le corps charnel, ou le lion comme puissance hostile. Le Livre de Thomas l'Athlète (Nag Hammadi II,7) utilise aussi l'imagerie animale pour désigner les passions corporelles, ce qui pourrait fournir un contexte de lecture. Mais aucune explication ne fait consensus parmi les chercheurs.

Tension avec les évangiles canoniques

Ce logion n'a aucun parallèle dans les évangiles canoniques. L'image du lion est utilisée dans le Nouveau Testament pour désigner le diable (1 P 5,8), ce qui ouvre une lecture possible, mais Thomas ne confirme pas cette identification. L'opacité est intentionnelle : ce logion est un exercice herméneutique pur, une invitation à chercher plutôt qu'une réponse claire.

Interprétation directe

La tradition ascétique catholique, maîtrise des passions, tempérance, combat spirituel, s'aligne parfaitement avec la lecture « intégration des passions ». La différence est que Thomas ne fournit pas de cadre christologique : il n'y a pas de grâce, pas de sacrements, pas d'aide extérieure dans ce combat. L'homme est seul avec son lion. La tradition catholique sait que ce combat existe et est réel, mais elle sait aussi qu'il ne se mène pas seul.


Erreur fréquente : Interpréter le « lion » comme le diable au sens chrétien classique. Rien dans le texte copte ne confirme cette lecture. Thomas n'a pas de démonologie développée, le lion est plus probablement une image des pulsions et des passions, pas d'une entité extérieure.


À retenir

  • Aucune interprétation définitive n'existe, c'est l'un des logia volontairement opaques de Thomas
  • L'interprétation la plus solide : l'homme qui intègre ses passions les spiritualise ; celui qui en est dominé se dégrade
  • La forme chiasmatique (« le lion sera homme » dans les deux propositions) suggère que l'issue de chaque combat est toujours humaine, pour le meilleur ou pour le pire

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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