Logion 48¶
Lecture rapide : Si deux font la paix entre eux dans la même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi, et elle s'éloignera.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi, et elle s'éloignera.
Copte (translittéré)
peje IS je er¥a snau R eirhnh mN nouerhu xM peihei ouwt senajoos Mptau je pwwne ebol auw fnapw wne
English (Lambdin)
Jesus said, "If two make peace with each other in this one house, they will say to the mountain, 'Move Away,' and it will move away."
Notes de traduction
- Combine deux thèmes synoptiques : la puissance de l'accord (Mt 18, 19 : « si deux d'entre vous s'accordent sur la terre ») et la foi qui déplace les montagnes (Mt 17, 20 ; Mc 11, 23).
- « Dans cette même maison » : le copte insiste sur l'unité du lieu. La « maison » peut désigner le corps (cf. logion 21) ou la communauté. Faire la paix « en soi-même » ou entre deux personnes dans un même espace.
- Le logion 106 reprend la même idée avec une formulation légèrement différente, confirmant l'importance de ce thème dans la théologie de Thomas.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 48 est un dit conditionnel qui combine deux thèmes synoptiques : la prière en commun (Mt 18,19 : « Si deux d'entre vous s'accordent sur terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est dans les cieux ») et la foi qui déplace les montagnes (Mt 17,20 ; Mc 11,23 : « Si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Déplace-toi, et elle se déplacera »).
La forme est concise, une seule phrase conditionnelle. La condition est la paix intérieure (« deux font la paix entre eux dans cette même maison ») ; la conséquence est le pouvoir cosmique (« la montagne s'éloignera »).
Analyse et interprétation¶
La question centrale est : qui sont les « deux » qui font la paix « dans cette même maison » ? Trois interprétations ont été proposées. La première, communautaire (Patterson) : deux personnes se réconciliant dans une maison-communauté, la paix entre frères donne accès à la puissance spirituelle. La seconde, intérieure (DeConick) : les « deux » sont les deux dimensions de l'être humain (corps/esprit, mâle/femelle, dedans/dehors) qui doivent être unifiées dans la « maison » de l'âme. Le logion 48 serait ainsi une reformulation du thème de l'unité des contraires (logion 22). La troisième, mystique (Leloup) : les « deux » sont le disciple et Dieu, et leur « paix » est l'union contemplative, qui donne un pouvoir sur la matière.
Meyer note que le logion 106 reprend exactement le même thème : « Quand vous ferez les deux un, vous deviendrez fils de l'homme, et si vous dites : montagne, éloigne-toi, elle s'éloignera. » Le rapprochement confirme l'interprétation intérieure : c'est l'unification de l'être qui confère le pouvoir.
Gathercole, plus sobrement, note que le logion combine deux traditions synoptiques de manière originale et que la « maison » est probablement une métaphore de la communauté, deux disciples réconciliés ont la puissance de la foi.
Regard catholique¶
La prière en commun comme source de puissance est un enseignement canonique (Mt 18,19-20) que la tradition catholique a abondamment développé. Le CEC 2791 enseigne que la prière communautaire est « le lieu privilégié de la rencontre avec Dieu ». La puissance de la prière à deux, dans la réconciliation, dans l'accord, dans l'unanimité, est un thème central de la théologie de la communauté chrétienne.
L'interprétation intérieure (l'unification de l'être) est compatible avec la tradition mystique catholique, qui enseigne que l'unité intérieure est la condition de la puissance spirituelle. Le CEC 2711 décrit la prière contemplative comme « l'union de la volonté de l'orant avec la volonté de Dieu », une forme de « paix » intérieure qui débouche sur la puissance.
Le « déplacement de la montagne » est évidemment hyperbolique, mais il exprime une vérité que la tradition catholique reconnaît : la foi authentique rend possible ce qui semblait impossible.
Résonances¶
L'idée que la paix intérieure confère un pouvoir sur les circonstances extérieures est l'une des intuitions les plus constantes de la tradition spirituelle. Les Pères du désert enseignaient que le moine pacifié pouvait « apprivoiser les bêtes sauvages », la maîtrise intérieure se traduit en autorité extérieure. La tradition zen parle de l'état de mushin (sans-esprit) d'où jaillit l'action parfaite. Et la psychologie moderne confirme, à sa manière, que la cohérence intérieure démultiplie l'efficacité extérieure. Le logion 48 dit simplement : faites la paix en vous, et tout le reste suivra.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 17,20 :
« Si vous aviez de la foi comme un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : "Transporte-toi d'ici là", et elle se transporterait ; rien ne vous serait impossible. »
Matthieu 18,19 :
« Si deux d'entre vous, sur la terre, se mettent d'accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. »
Marc 11,23 :
« En vérité, je vous le dis, si quelqu'un dit à cette montagne : "Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer", et s'il ne doute pas dans son cœur mais croit que ce qu'il dit va arriver, cela lui sera accordé. »
Analyse comparative¶
Thomas combine deux traditions synoptiques distinctes : la foi qui déplace les montagnes (Matthieu 17,20 ; Marc 11,23) et la prière en commun (Matthieu 18,19 : « si deux d'entre vous se mettent d'accord »). La synthèse est originale : ce n'est pas la foi individuelle qui déplace la montagne, mais la paix entre deux personnes dans une même maison.
Le thème de la réconciliation comme condition du miracle est propre à Thomas. Les synoptiques traitent la foi et la prière en commun séparément ; Thomas les unit en faisant de la paix intérieure (entre les deux, mais aussi entre les dimensions de soi-même, cf. le thème du « deux devenu Un ») la source du pouvoir spirituel. Le logion 106 reprendra ce thème : « Quand vous ferez les deux un, vous deviendrez fils de l'homme, et si vous dites à la montagne : éloigne-toi, elle s'éloignera. »
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le logion combine deux traditions synoptiques distinctes, la prière en commun (Mt 18,19) et la foi qui déplace les montagnes (Mt 17,20 ; Mc 11,23), mais en les transformant. Chez Matthieu 18,19, la condition est l'accord entre deux disciples qui demandent quelque chose au Père ; chez Thomas, la condition est la paix entre « deux » dans « cette même maison », formulation qui ouvre la porte à une lecture intérieure (l'unification des contraires en soi) absente du texte synoptique. Chez les synoptiques, le pouvoir vient de la foi en Dieu (Mt 17,20) ; chez Thomas, il vient de la paix intérieure. Le glissement est subtil mais réel : d'une théologie de la prière confiante à une anthropologie de l'unification.
Interprétation directe¶
La lecture communautaire (deux personnes réconciliées obtiennent la puissance de la prière) est parfaitement orthodoxe et enrichit même le texte synoptique. La lecture intérieure (les « deux » comme dimensions de l'être à unifier) est plus spéculative mais compatible avec la tradition mystique catholique de l'unification de la volonté avec Dieu (CEC 2711). Le danger apparaît si l'on fait de la « paix intérieure » une technique humaine d'acquisition de pouvoir, plutôt qu'un fruit de la grâce. Le logion est sain dans sa lettre ; son interprétation gnostique (le pouvoir naît de la gnose) en fausse l'esprit.
À retenir¶
- Thomas unit deux traditions synoptiques séparées : la foi qui déplace les montagnes (Mt 17,20) + la prière en commun (Mt 18,19)
- La condition n'est pas la foi individuelle mais la paix, entre deux personnes ou entre les deux dimensions de soi-même
- Ce logion fait écho au logion 106 (« quand vous ferez les deux un »), la paix/unité comme source du pouvoir spirituel
- « Dans cette même maison » (xm̄ pihei ouwt) : l'unité de lieu n'est pas un détail, elle souligne que la réconciliation doit être totale, sans réserve, dans l'espace intérieur comme dans l'espace partagé
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.