Logion 68¶
Lecture rapide : Soyez heureux quand on vous hait et persécute, on ne trouvera nul lieu à l'endroit même où l'on vous a persécutés.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Soyez heureux quand on vous hait, qu'on vous persécute, et on ne trouvera nul lieu à l'endroit même où l'on vous a persécutés !
Copte (translittéré)
peje IS je NtwtN xMmakarios xotan eu¥anmeste thutN NseRdiwke M mwtN auw senaxe an etopos xM pma entaudiwke MmwtN xrai Nxhtf
English (Lambdin)
Jesus said, "Blessed are you when you are hated and persecuted. Wherever you have been persecuted they will find no place."
Notes de traduction
- Parallèle avec Mt 5, 11-12 et Lc 6, 22-23 (béatitude des persécutés). Thomas présente une version plus courte, sans mention de la récompense céleste.
- La seconde partie est obscure. « On ne trouvera nul lieu » : le sens pourrait être que les persécuteurs ne trouveront pas de lieu (de repos ? de légitimité ?), ou que là où les disciples ont été persécutés, il n'y aura plus de « lieu » (la persécution se retourne contre elle-même).
- Certains traducteurs comprennent : « Là où vous avez été persécutés, ils (les persécuteurs) ne trouveront pas de place », c'est-à-dire que la persécution est vaine, elle ne peut atteindre le lieu véritable du disciple.
- Ce logion forme un diptyque avec le logion 69, qui développe le thème de la persécution intérieure.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 68 est une béatitude des persécutés, avec un parallèle synoptique en Matthieu 5,11 (« Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute ») et Luc 6,22 (source Q). La forme est celle de la béatitude classique, suivie d'une promesse énigmatique : « on ne trouvera nul lieu à l'endroit même où l'on vous a persécutés. »
La seconde partie est obscure et probablement corrompue. La traduction est incertaine : le texte copte peut se lire de plusieurs manières. Certains traducteurs interprètent : « là où vous avez été persécutés, ils ne trouveront pas de lieu » (les persécuteurs seront détruits) ; d'autres : « vous ne trouverez pas de lieu » (les persécutés sont des itinérants sans demeure fixe).
Analyse et interprétation¶
DeConick rattache ce logion au noyau primitif du recueil, reflétant l'expérience réelle des premiers disciples persécutés. La béatitude de la persécution est l'un des éléments les plus solidement attestés de l'enseignement de Jésus, elle figure dans les synoptiques, dans Paul (Rm 8,35-39) et dans les Actes (5,41 : « ils se réjouirent d'avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom »).
Patterson note que l'absence de contexte narratif dans Thomas rend la béatitude plus universelle : elle ne s'adresse pas à un groupe particulier de disciples mais à tous ceux qui souffrent persécution pour leur foi. La persécution, dans Thomas, n'est pas un événement historique particulier, c'est une condition permanente du disciple authentique.
Gathercole souligne que la version de Thomas est plus courte que celle des synoptiques : pas de « à cause de moi » (Mt 5,11), pas de « à cause du Fils de l'homme » (Lc 6,22). L'absence de cette clause est significative : dans Thomas, la persécution est béatifiée en elle-même, indépendamment de la raison de la persécution. Cette universalisation est caractéristique de l'approche thomasienne.
Regard catholique¶
Les béatitudes des persécutés sont au cœur de la spiritualité catholique du martyre. Le CEC 2473 enseigne que « le martyre est le suprême témoignage rendu à la vérité de la foi ». L'Église a toujours vénéré ses martyrs comme des modèles de fidélité, de saint Étienne (Ac 7) aux martyrs contemporains de l'Église persécutée en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique.
La version thomasienne, privée de la clause « à cause de moi », est théologiquement plus pauvre que la version synoptique : pour la tradition catholique, la persécution n'est béatifiée que si elle est subie pour le Christ (CEC 1816). Souffrir pour une autre raison peut être courageux, mais ce n'est pas le martyre.
Résonances¶
L'idée que la persécution, loin de détruire le croyant, le confirme dans sa vocation, est une constante de l'histoire chrétienne. Tertullien écrivait que « le sang des martyrs est une semence de chrétiens ». Et dans l'histoire récente, les chrétiens persécutés sous les régimes totalitaires, de Dietrich Bonhoeffer à Jerzy Popieluszko, de l'Église clandestine chinoise aux chrétiens d'Irak, témoignent que la béatitude de la persécution n'est pas une parole abstraite mais une réalité vécue.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 5,11 :
« Heureux serez-vous quand on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. »
Luc 6,22 :
« Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent, quand ils vous excluent, qu'ils vous insultent et rejettent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme. »
Source Q : Q 6,22
Analyse comparative¶
Le logion reprend la béatitude des persécutés, bien attestée dans Q, Matthieu et Luc. Thomas est plus bref que les deux synoptiques : il ne mentionne ni les insultes, ni le faux témoignage (Matthieu), ni l'exclusion et le rejet du nom (Luc). Il conserve le noyau : la haine et la persécution.
La différence la plus notable est l'absence de la motivation christologique : chez Matthieu, on est persécuté « à cause de moi » ; chez Luc, « à cause du Fils de l'homme ». Thomas ne donne aucune raison à la persécution. De plus, la conclusion est obscure : « on ne trouvera nul lieu à l'endroit même où l'on vous a persécutés », une formule qui peut signifier soit que les persécuteurs ne retrouveront pas les persécutés (ils auront été élevés au-delà de toute atteinte), soit que la persécution elle-même dissout le lieu terrestre. Pour Patterson, l'absence de référence christologique peut indiquer une forme plus primitive de la béatitude. Pour Gathercole, c'est Thomas qui a supprimé la référence à Jésus pour universaliser le logion.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le noyau est canonique (Mt 5,11 ; Lc 6,22 ; source Q), mais Thomas supprime la clause déterminante. Matthieu dit « à cause de moi » ; Luc dit « à cause du Fils de l'homme ». Thomas ne donne aucune raison à la persécution. Cette suppression est théologiquement lourde : dans les synoptiques, la persécution n'est béatifiée que si elle est subie pour le Christ. Sans cette clause, n'importe quelle persécution, y compris celle subie pour une mauvaise cause, serait béatifiée. De plus, Thomas omet la promesse de récompense céleste (Mt 5,12 : « votre récompense est grande dans les cieux »), remplacée par une conclusion obscure (« on ne trouvera nul lieu ») qui échappe à toute interprétation certaine.
Interprétation directe¶
La béatitude des persécutés est un pilier de la spiritualité chrétienne et de la théologie du martyre (CEC 2473). Mais Thomas, en universalisant la persécution sans préciser sa cause, affaiblit la portée christologique de la béatitude. Pour la tradition catholique, ce n'est pas la souffrance en elle-même qui sauve, c'est la souffrance pour le Christ et avec le Christ (CEC 1816). Un persécuté pour une cause injuste n'est pas un martyr. Thomas, ici, flotte dans un espace ambigu entre sagesse stoïcienne (toute épreuve est formatrice) et témoignage évangélique (la persécution pour la foi). L'enseignement est recevable comme encouragement pastoral, mais insuffisant comme théologie du martyre.
À retenir¶
- Absence de « à cause de moi » (Matthieu) ou « à cause du Fils de l'homme » (Luc) : Thomas universalise la béatitude, la persécution est béatifiée en elle-même, sans cause précisée
- Conclusion énigmatique (« on ne trouvera nul lieu ») : le disciple persécuté devient insaisissable, la persécution elle-même perd son emprise
- Forme un diptyque avec le logion 69 : l'un traite la persécution extérieure, l'autre l'intériorise dans le cœur
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.