Logion 66¶
Lecture rapide : Montrez-moi la pierre que les bâtisseurs ont rejetée : c'est elle, la pierre d'angle.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Montrez-moi la pierre que les bâtisseurs ont rejetée : c'est elle, la pierre d'angle.
Copte (translittéré)
pe je IS je matseboei epwne paei Ntau stof ebol Nqi netkwt Ntof pe pww ne Nkwx
English (Lambdin)
Jesus said, "Show me the stone which the builders have rejected. That one is the cornerstone."
Notes de traduction
- Citation du Psaume 118, 22 (LXX : Ps 117, 22), reprise en Mc 12, 10 ; Mt 21, 42 ; Lc 20, 17 ; Ac 4, 11 ; 1 P 2, 7.
- Dans les synoptiques, cette citation suit immédiatement la parabole des vignerons (logion 65). Thomas les sépare en deux logia distincts, ce qui pourrait refléter une tradition où ces deux éléments circulaient indépendamment.
- « Pierre d'angle » (goneia) : la pierre de fondation ou clef de voûte, celle sur laquelle repose toute la construction. Lecture christologique implicite : le rejeté devient le fondement.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 66 est une citation du Psaume 118,22, l'un des textes les plus cités du Nouveau Testament. On le trouve dans les synoptiques (Mt 21,42 ; Mc 12,10 ; Lc 20,17), dans les Actes (4,11) et dans la première lettre de Pierre (2,7). La forme est celle de la sentence prophétique fondée sur une citation scripturaire.
Dans les synoptiques, cette citation suit immédiatement la parabole des vignerons homicides et en constitue l'interprétation christologique : le fils rejeté et tué est devenu la « pierre d'angle », c'est-à-dire que la résurrection a transformé le rejet en fondation. Thomas sépare les deux éléments (parabole au logion 65, pierre d'angle au logion 66), ce qui brise le lien allégorique.
Analyse et interprétation¶
Koester voit dans la séparation des logia 65 et 66 un argument en faveur de l'indépendance de Thomas : il aurait reçu la parabole et la citation comme deux traditions distinctes, avant que les synoptiques ne les combinent. Gathercole argue au contraire que Thomas a délibérément séparé ce que les synoptiques avaient uni, pour éliminer la référence à la résurrection implicite dans la « pierre d'angle ».
DeConick note que l'injonction « Montrez-moi » (matouamet) est propre à Thomas et ajoute une dimension concrète : Jésus ne cite pas simplement le Psaume, il demande qu'on lui montre la pierre. Le geste est pédagogique : la pierre rejetée est visible, elle est là, sous les yeux des disciples. Il ne manque que la reconnaissance.
Meyer interprète la pierre d'angle dans le contexte de Thomas comme une métaphore de la connaissance méprisée : ce que le monde rejette (la gnose, la sagesse intérieure, la parole cachée) est précisément ce qui fonde toute la construction. La pierre rejetée par les « bâtisseurs » (les autorités religieuses, les sages du monde) est la clé de voûte de l'édifice spirituel.
Regard catholique¶
La « pierre d'angle » est l'une des images christologiques les plus importantes de la tradition catholique. Le CEC 756 enseigne que « le Christ est la "pierre angulaire" (Ep 2,20) » et que l'Église est « construite sur ce fondement ». Le Psaume 118,22, lu à la lumière de la résurrection, est devenu un texte pascal par excellence, le rejet se transforme en glorification.
Thomas, en isolant la citation de son contexte pascal, la dépouille de sa signification résurrectionnelle. Mais la citation elle-même reste compatible avec la foi catholique : le Christ est bien la pierre que les bâtisseurs ont rejetée.
Résonances¶
L'idée que ce qui est rejeté par les puissants devient le fondement d'un ordre nouveau est l'une des intuitions les plus profondes du christianisme. Paul le formule en 1 Corinthiens 1,27-28 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes. » L'histoire de l'Église elle-même en est la démonstration : un crucifié rejeté par Rome et par le Sanhédrin est devenu le fondement de la civilisation occidentale. Chaque conversion, chaque renaissance spirituelle, chaque véritable innovation commence par un rejet, et le rejet, mystérieusement, se transforme en fondation.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 21,42 :
« N'avez-vous jamais lu dans les Ecritures : "La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue la pierre d'angle ; c'est là l'œuvre du Seigneur, et c'est une merveille à nos yeux" ? »
Marc 12,10 :
« N'avez-vous pas lu cette Ecriture : "La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue la pierre d'angle" ? »
Luc 20,17 :
« Mais lui, les regardant, dit : "Que signifie donc ce qui est écrit : La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue la pierre d'angle ?" »
Actes 4,11 :
« C'est lui la pierre que vous, les bâtisseurs, avez dédaignée, et qui est devenue la pierre d'angle. »
1 Pierre 2,7 :
« L'honneur donc est pour vous qui croyez ; mais pour les incrédules, la pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs, celle-là est devenue la tête de l'angle. »
Analyse comparative¶
La citation du Psaume 118,22 est l'un des textes les plus répandus dans le Nouveau Testament primitif, attesté chez les synoptiques, les Actes, Pierre et même Paul (implicitement en Romains 9,33 et Éphésiens 2,20). Thomas en donne une version directe, sans introduction scripturaire (pas de « n'avez-vous pas lu... »), ce qui lui confère un caractère aphoristique plutôt que exégétique.
Le fait que Thomas sépare cette citation de la parabole des vignerons (logion 65) alors que les synoptiques les lient est significatif. Pour Koester, cela indique que les deux éléments circulaient séparément dans la tradition orale et que les synoptiques les ont réunis secondairement. Pour Goodacre, Thomas a simplement décomposé un ensemble synoptique en deux logia distincts. La formulation de Thomas est plus brève que celle de n'importe quel synoptique : il manque la seconde partie du psaume (« c'est là l'œuvre du Seigneur »), ce qui pourrait indiquer une transmission orale qui n'avait retenu que la première image.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La citation du Psaume 118,22 est identique dans Thomas et dans les synoptiques (Mt 21,42 ; Mc 12,10 ; Lc 20,17), c'est le même texte. La tension porte sur le contexte, non sur le contenu. Chez les synoptiques, cette citation suit immédiatement la parabole des vignerons homicides et en fournit la clé christologique : le fils rejeté et tué est la pierre d'angle, allusion directe à la résurrection. Thomas sépare les deux, brisant ce lien pascal. De plus, Thomas omet la seconde partie du psaume que Matthieu cite (« c'est là l'oeuvre du Seigneur, et c'est une merveille à nos yeux »), privant la citation de son caractère doxologique. La pierre d'angle, chez Thomas, est une image de reconnaissance et d'inversion, mais pas explicitement une image de la résurrection.
Interprétation directe¶
Ce logion est parfaitement orthodoxe dans son contenu : le Christ est la pierre que les batisseurs ont rejetée. L'image est psalmique, christologique et ecclésiale (Ep 2,20 ; CEC 756). Thomas la transmet fidèlement. La seule question est celle de la portée : en isolant la citation de son contexte pascal, Thomas en fait un aphorisme de sagesse universelle (le rejeté devient fondement) plutôt qu'une proclamation de la résurrection. C'est un appauvrissement théologique, non une hérésie. Le logion peut être lu comme un témoignage de la circulation indépendante de cette parole avant son insertion dans le récit de la Passion, ce qui en fait un document historique précieux.
À retenir¶
- La plus brève citation du Ps 118,22 dans tout le Nouveau Testament, Thomas retient l'image, pas l'explication
- Séparée de la parabole des vignerons (logion 65) : Thomas détache la pierre d'angle de son contexte pascal, lui donnant une portée universelle (tout rejeté peut être fondement)
- « Montrez-moi » : formule propre à Thomas, la pierre est là, visible, sous les yeux ; il ne manque que la reconnaissance
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.