Logion 5¶
Lecture rapide : Reconnais ce qui est devant ton visage, et ce qui est caché en toi te sera révélé. Il n'y a rien de caché qui ne deviendra manifeste.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Connais Celui qui est devant ton visage, et ce qui t'est caché te sera dévoilé : car il n'y a rien de caché qui ne se manifestera.
Copte (translittéré)
peje IS souwn petMpMto Mpekxo ebol auw pechp erok fnaqwlp ebol nak mN laau gar efxhp efnaouwnx ebol an
English (Lambdin)
(5) Jesus said, "Recognize what is in your sight, and that which is hidden from you will become plain to you. For there is nothing hidden which will not become manifest."
Notes de traduction
- « Celui qui est devant ton visage » : la traduction française personnalise (« Celui ») là où Lambdin traduit de manière neutre (what is in your sight). Le copte pete m̄pekm̄to ebol peut se lire des deux façons. La lecture personnelle fait écho au thème de la présence divine dans le visible.
- « Rien de caché qui ne se manifestera » : sentence partagée avec les Synoptiques (Mt 10, 26 ; Mc 4, 22 ; Lc 8, 17 ; 12, 2). Mais le contexte est ici gnostique : le dévoilement concerne la connaissance de soi et du divin, non le jugement.
- Le P.Oxy 654 (lignes 27-31) porte une version plus longue : « ...car il n'y a rien de caché qui ne sera manifesté, et rien d'enterré qui ne sera ressuscité. » Cette dernière phrase, absente du copte, est remarquable.
- Mots clés coptes : souōn (connaître/reconnaître), hēp (caché), ouōnḥ ebol (se manifester)
- Variantes textuelles : l'ajout grec « rien d'enterré qui ne sera ressuscité » est absent du copte. Certains y voient une interpolation chrétienne dans le fragment grec ; d'autres une omission par le copiste copte.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 5 est un dit de révélation en deux parties : un impératif (« connais ») suivi d'une promesse (« ce qui t'est caché te sera dévoilé »), puis d'une sentence générale (« il n'y a rien de caché qui ne se manifestera »). La seconde partie a des parallèles synoptiques directs en Marc 4,22, Matthieu 10,26 et Luc 12,2 (source Q 12,2).
La formule « Connais Celui qui est devant ton visage » (soun petempeg ebol) est propre à Thomas. Le verbe copte signifie « reconnaître, identifier », il s'agit d'un acte de reconnaissance, non d'une acquisition de savoir nouveau. Ce qui est « devant ton visage » est déjà là, mais n'a pas encore été vu.
Une version grecque plus longue existe dans le P.Oxy. 654, qui ajoute : « et rien d'enterré qui ne sera ressuscité. » Cette addition, absente du copte, introduit un thème eschatologique (la résurrection) que le texte copte évite soigneusement.
Analyse et interprétation¶
Meyer interprète « Celui qui est devant ton visage » comme une référence au divin présent dans le visible, la création elle-même comme théophanie voilée. Reconnaître le divin dans le quotidien, dans ce qui se tient littéralement devant nos yeux, est le premier pas vers le dévoilement complet.
DeConick y voit plutôt une injonction à reconnaître Jésus lui-même, le Vivant qui se tient devant les disciples et qu'ils ne reconnaissent pas pleinement. Cette lecture est renforcée par le logion 91 (« vous scrutez le ciel et la terre, mais celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas »), qui semble reprendre le même thème.
Gathercole note que la sentence finale (« il n'y a rien de caché qui ne se manifestera ») est un principe herméneutique qui fonctionne à deux niveaux : au niveau cosmique (la vérité cachée finira par se révéler) et au niveau textuel (les paroles « cachées » du prologue finiront par livrer leur sens à celui qui cherche).
Regard catholique¶
L'injonction à « connaître Celui qui est devant ton visage » résonne avec l'un des thèmes majeurs de la théologie catholique : la présence de Dieu dans la création. Le CEC 32 affirme que « le monde et l'homme attestent qu'ils n'ont en eux-mêmes ni leur principe premier ni leur fin ultime, mais qu'ils participent à l'Être en soi ». Saint Paul, dans Romains 1,20, enseigne que « les perfections invisibles de Dieu se voient depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages ».
La version du P.Oxy. 654 (« rien d'enterré qui ne sera ressuscité ») serait, elle, parfaitement compatible avec la foi catholique en la résurrection. Son absence dans la version copte est significative : Thomas, dans sa rédaction finale, semble avoir délibérément évité le vocabulaire de la résurrection.
Résonances¶
La tradition mystique chrétienne est tout entière bâtie sur cette intuition : le divin est là, devant nous, mais nous ne le voyons pas. Augustin confesse dans les Confessions (X.27.38) : « Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! Tu étais dedans, et moi dehors. » Thérèse de Lisieux, dans sa « petite voie », enseigne que la sainteté se trouve dans les actes les plus ordinaires de la vie quotidienne, dans ce qui est littéralement « devant notre visage ». Le logion 5, dépouillé de toute spéculation gnostique, énonce une vérité universelle que contemplatifs de toutes traditions reconnaissent.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Marc 4,22 :
« Car il n'y a rien de caché qui ne doive être manifesté, et rien de secret qui ne doive venir au grand jour. »
Matthieu 10,26 :
« Il n'y a rien de voilé qui ne sera dévoilé, rien de caché qui ne sera connu. »
Luc 8,17 :
« Car il n'y a rien de caché qui ne doive devenir manifeste, rien de secret qui ne doive être connu et venir au grand jour. »
Luc 12,2 :
« Il n'y a rien de voilé qui ne sera dévoilé, rien de caché qui ne sera connu. »
Source Q : Q 12,2
Analyse comparative¶
La seconde partie du logion (« il n'y a rien de caché qui ne se manifestera ») est attestée dans les trois synoptiques et dans Q. Thomas est très proche de cette tradition commune. Cependant, la première partie, « Connais Celui qui est devant ton visage », est propre à Thomas et transforme le sens global. Chez les synoptiques, le dévoilement est un événement eschatologique futur (ce qui est caché sera révélé au jour du jugement). Chez Thomas, le dévoilement est lié à un acte de reconnaissance présent : il suffit de voir ce qui est déjà là.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La sentence « il n'y a rien de caché qui ne se manifestera » est attestée dans les trois synoptiques (Mc 4,22 ; Mt 10,26 ; Lc 8,17 ; 12,2). Mais le contexte diffère radicalement. Chez les synoptiques, le dévoilement est eschatologique : ce qui est caché sera révélé au jour du jugement. Chez Thomas, le dévoilement est gnoséologique : il suffit de reconnaître ce qui est déjà devant soi. La première partie du logion (« Connais Celui qui est devant ton visage ») est propre à Thomas et transforme une annonce du jugement en programme de connaissance intérieure. Le P.Oxy 654 conservait la mention de la résurrection (« rien d'enterré qui ne sera ressuscité »), son absence dans le copte est un choix éditorial significatif : Thomas évacue délibérément la résurrection.
Interprétation directe¶
Ce logion est théologiquement riche et partiellement compatible avec la foi catholique. L'injonction à reconnaître la présence divine dans le visible rejoint Romains 1,20 et toute la tradition de la théologie naturelle. En revanche, le déplacement du dévoilement eschatologique vers le présent est problématique : il supprime la tension entre le « déjà » et le « pas encore » qui structure l'espérance chrétienne. L'omission de la résurrection dans la version copte est révélatrice d'un programme théologique délibéré. Thomas ne nie pas explicitement la résurrection, il fait pire : il l'ignore, la rendant superflue au profit d'une gnose immédiate.
À retenir¶
- « Connais ce qui est devant ton visage » : la vérité est là, devant toi, le problème est dans le regard, pas dans l'absence de vérité
- Thomas déplace le dévoilement du futur eschatologique (jugement dernier) vers le présent : il suffit de regarder
- Ce logion programme tout Thomas : la gnose est une reconnaissance de ce qui est déjà là
Le P.Oxy. 654 (fragment grec d'Oxyrhynque) conserve une version légèrement différente de ce logion, confirmant son ancienneté. Koester considère que Thomas préserve ici une forme primitive du logion, antérieure à la mise en contexte eschatologique par les synoptiques.
Frise chronologique
L'édition imprimée présente ici une frise chronologique des attestations anciennes de ce logion (témoins patristiques, fragments grecs, manuscrit copte).
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.