Aller au contenu

Logion 79

Lecture rapide : Une femme : heureux le ventre qui t'a porté ! Jésus : heureux ceux qui ont entendu la Parole du Père et l'ont gardée. Car viendront des jours où l'on dira : heureux le ventre qui n'a pas conçu.


Le texte

Texte français

Une femme dans la foule lui dit : Bienheureux le ventre qui t'a porté et les seins qui t'ont nourri ! Il lui dit : Bienheureux ceux qui ont entendu le Verbe du Père, l'ont gardé en vérité ! Car il y aura des jours où vous direz : Bienheureux le ventre qui n'a pas conçu et les seins qui n'ont pas donné de lait !

Copte (translittéré)

peje ousxim[e] naf xM pmh¥e je neeiats [N]cxh N taxfi xarok auw Nki[b]e entax sanou¥k pejaf na[s] je ne eiatou NnentaxswtM a plogos Mpeiwt auarex erof xN oume ouN xNxoou gar na¥wpe NtetNjoos je neeiatS Ncxh ta ei ete Mpsw auw Nkibe naei empou + erwte

English (Lambdin)

A woman from the crowd said to him, "Blessed are the womb which bore you and the breasts which nourished you." He said to her, "Blessed are those who have heard the word of the father and have truly kept it. For there will be days when you will say, 'Blessed are the womb which has not conceived and the breasts which have not given milk.'"

Notes de traduction

  • Parallèle avec Luc 11,27-28 pour la première partie, et Luc 23,29 pour la seconde. Thomas fusionne deux épisodes lucaniens distincts en un seul logion.
  • La traduction française rend « le Verbe du Père » (copte ⲠⲖⲞⲄⲞⲤ ⲘⲠⲈⲒⲰⲦ), là où Luc parle simplement de « la parole de Dieu ». L'expression thomasienne est plus johannique et plus théologique.
  • La seconde béatitude (« bienheureux le ventre qui n'a pas conçu ») est une parole eschatologique que l'on retrouve dans les discours apocalyptiques des synoptiques.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 79 combine deux passages lucaniens : Luc 11,27-28 (une femme loue la mère de Jésus, Jésus redirige vers l'écoute de la Parole) et Luc 23,29 (parole sur les femmes stériles dans les temps d'épreuve). Thomas les fusionne en un seul échange. La forme est celle du dialogue avec une femme anonyme de la foule, suivi d'une correction et d'une prophétie.

La première partie est un échange classique : une femme béatifie la mère de Jésus (son ventre, ses seins), et Jésus redirige la béatitude vers l'écoute de la Parole. La seconde partie est une prophétie de malheur : un temps viendra où la stérilité sera préférable à la maternité, une allusion aux catastrophes futures (probablement la destruction de Jérusalem en 70).

Analyse et interprétation

DeConick note que Thomas, en fusionnant ces deux passages, crée un mouvement en trois temps : (a) la béatitude biologique (la maternité de Marie), (b) la béatitude spirituelle (l'écoute de la Parole), © le renversement eschatologique (la stérilité sera béatifiée). Le mouvement de (a) à (b) est un passage de l'extérieur à l'intérieur ; de (b) à ©, c'est un retournement du biologique lui-même.

Gathercole note que la réponse de Jésus relativise la maternité biologique au profit de la filiation spirituelle. La véritable « parenté » avec Jésus n'est pas biologique mais spirituelle, un thème attesté dans les synoptiques (Mc 3,31-35 : « Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère »).

Meyer interprète la prophétie finale dans le contexte de l'anti-cosmisme thomasien : la maternité, qui perpétue le cycle de la naissance, de la souffrance et de la mort, sera un jour perçue comme un malheur plutôt qu'une bénédiction. C'est une position qui rejoint l'ascétisme radical de certains courants du christianisme primitif (les encratites, qui condamnaient le mariage et la procréation).

Patterson rapproche ce logion du logion 101 (la « mère véritable » opposée à la mère biologique) et note que Thomas relativise systématiquement les liens familiaux au profit des liens spirituels, conformément à la rupture exigée au logion 55.

Regard catholique

La tradition catholique honore Marie comme la Theotokos (Mère de Dieu) et lui voue une dévotion particulière (CEC 963-975). Le logion 79 ne nie pas la béatitude de Marie, il la réoriente : ce qui fait la grandeur de Marie, ce n'est pas sa maternité biologique en tant que telle, mais son écoute de la Parole de Dieu. Le CEC 148 enseigne que Marie est « la plus parfaite réalisation de l'obéissance de la foi ». En ce sens, la réponse de Jésus dans le logion 79 est compatible avec la mariologie catholique : Marie est bienheureuse parce qu'elle a entendu la Parole et l'a gardée (Lc 1,38 : « Qu'il me soit fait selon ta parole »).

La prophétie sur les femmes stériles est canonique (Lc 23,29) et ne pose pas de problème doctrinal. Elle exprime l'horreur de la guerre et la compassion pour les femmes qui souffriront dans les temps d'épreuve.

Résonances

La tension entre la maternité biologique et la filiation spirituelle traverse toute l'histoire chrétienne. La vie consacrée, qui implique le renoncement à la maternité, est un choix fondé sur cette même hiérarchie des valeurs : la fécondité spirituelle l'emporte sur la fécondité biologique. Thérèse de Lisieux, qui n'a jamais été mère, est devenue « mère » de millions d'âmes par sa prière et son offrande. Et la prophétie sur les ventres stériles résonne avec une acuité particulière dans un monde où la maternité est de plus en plus questionnée, non pour des raisons ascétiques, mais pour des raisons écologiques, économiques et existentielles. Le logion 79, lu aujourd'hui, ouvre des questions que ses premiers lecteurs n'auraient pas imaginées.


Concordance

Parallèles canoniques

Luc 11,27-28 :

« Or, tandis qu'il parlait ainsi, une femme éleva la voix du milieu de la foule et lui dit : "Heureuses les entrailles qui t'ont porté et les seins que tu as sucés !" Mais il dit : "Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent !" »

Luc 23,29 :

« Car voici venir des jours où l'on dira : "Heureuses les stériles, les entrailles qui n'ont pas enfanté et les seins qui n'ont pas nourri !" »

Analyse comparative

Le logion combine deux passages lucaniens distincts : la béatitude de la femme anonyme (Luc 11,27-28) et la prédiction des jours de malheur (Luc 23,29). Thomas les fusionne en un seul échange, ce qui crée un effet de contraste violent : bienheureux le ventre qui a porté puis bienheureux le ventre qui n'a pas conçu.

Thomas modifie cependant la réponse de Jésus. Chez Luc 11,28, Jésus dit : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. » Chez Thomas, la réponse est : « Bienheureux ceux qui ont entendu le Verbe du Père, l'ont gardé en vérité. » Le remplacement de « Dieu » par « le Père » est typique de Thomas. L'ajout de « en vérité » intensifie l'exigence.

La combinaison de Luc 11,27-28 et Luc 23,29 en un seul logion est un argument fort pour Goodacre en faveur de la dépendance de Thomas vis-à-vis de Luc : un rédacteur qui connaissait les deux passages lucaniens les a réunis. Pour Patterson, les deux traditions pouvaient circuler ensemble dans la tradition orale, la femme stérile étant un thème courant dans les milieux ascétiques syriens.


Tension avec les évangiles canoniques

La première partie est fidèle à Luc 11,27-28, mais Thomas remplace « la parole de Dieu » par « le Verbe du Père », une formulation plus haute, quasi johannique, qui déplace l'accent de l'obéissance vers la gnose. La fusion avec Lc 23,29 (les ventres stériles) crée une unité que Luc ne présente jamais : chez Luc, la prophétie sur les femmes stériles est un cri de compassion dans le contexte de la Passion (chemin de croix) ; chez Thomas, arrachée à ce contexte, elle peut être lue comme une dévaluation de la maternité elle-même, ce qui nourrit l'ascétisme encratite. La tension principale réside dans ce glissement : les canoniques distinguent la louange de Marie (Lc 1,48) de la prophétie de malheur ; Thomas les juxtapose de manière à suggérer que la maternité biologique est, au mieux, secondaire.

Interprétation directe

Ce logion est compatible avec la mariologie catholique, à condition de le lire correctement. La réponse de Jésus ne diminue pas Marie, elle confirme que sa grandeur est dans l'écoute de la Parole (CEC 148), ce que Luc dit explicitement. Le danger vient de la seconde partie : lue isolément, la béatification de la stérilité peut alimenter un mépris gnostique du corps et de la procréation, étranger à la doctrine catholique de la bonté du mariage (CEC 1601-1605). Le théologien catholique accueillera la première partie avec gratitude et lira la seconde comme une prophétie eschatologique, non comme un programme ascétique.

À retenir

  • Fusion de deux passages lucaniens distincts (Lc 11,27-28 + Lc 23,29) : Thomas crée une unité dramatique que Luc ne présente jamais ensemble, mouvement en trois temps : maternité physique, écoute de la Parole, renversement eschatologique
  • « Le Verbe du Père » au lieu de « la Parole de Dieu » (Luc) : terminologie johannique plus haute, caractéristique du vocabulaire théologique de Thomas
  • Compatible avec la mariologie catholique (CEC 148) : Marie est bienheureuse précisément parce qu'elle a entendu et gardé la Parole, la réponse de Jésus confirme sa grandeur au lieu de la diminuer

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

Acheter sur Amazon Retour au sommaire du livre