Logion 9¶
Lecture rapide : Le semeur jette ses graines : chemin, roche, épines, bonne terre. Chez Thomas, pas d'allégorie, juste la parabole brute, soixante et cent vingt par mesure.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Voici que le semeur sortit. Il remplit sa paume, il jeta. Quelques graines en fait tombèrent sur le chemin ; les oiseaux vinrent, ils les picorèrent. D'autres tombèrent sur la rocaille et ne prirent pas racine dans la terre ni ne firent lever d'épis vers le ciel. Et d'autres tombèrent sur les épines ; elles étouffèrent la semence et le ver la mangea. Et d'autres tombèrent sur la bonne terre ; elle donna un bon fruit vers le ciel : il en vint soixante par mesure et cent vingt par mesure.
Copte (translittéré)
peje IS je eisxh hte afei ebol Nqi petsite afmex tootF afnouje axoeine men xe ejN texih auei Nqi Nxalate aukatfou xNkooue auxe ejN tpetra auw Mpouje noune epesht epkax auw Mpouteue xMS ex rai etpe auw xNkooue auxe ejN N¥on te auwqt Mpeqroq auw apfNt ouomou auw axNkooue xe ejN pkax etnanouf auw af+ karpos exrai etpe enanouf af ei Nse esote auw ¥ejouwt esote
English (Lambdin)
(9) Jesus said, "Now the sower went out, took a handful (of seeds), and scattered them. Some fell on the road; the birds came and gathered them up. Others fell on the rock, did not take root in the soil, and did not produce ears. And others fell on thorns; they choked the seed(s) and worms ate them. And others fell on the good soil and it produced good fruit: it bore sixty per measure and a hundred and twenty per measure."
Notes de traduction
- Parallèle direct avec la parabole du semeur (Mt 13, 3-8 ; Mc 4, 3-8 ; Lc 8, 5-8). La version de Thomas est plus proche de Marc, mais avec des différences significatives.
- « Cent vingt par mesure » : les Synoptiques donnent « trente, soixante, cent » (Mt) ou « trente fois, soixante fois, cent fois » (Mc). Thomas donne « soixante et cent vingt », des chiffres différents. Le doublement (60 → 120) est peut-être symbolique.
- « Le ver la mangea » : détail absent des Synoptiques, qui ajoute une dimension de corruption matérielle aux épines.
- Absence notable : Thomas ne donne aucune explication allégorique de la parabole, contrairement à Mc 4, 14-20 et parallèles. Cela est cohérent avec la méthode de Thomas, qui laisse le lecteur trouver « l'interprétation » (cf. logion 1).
- Mots clés coptes : sit (semer), ḥalate (semence), kaḥ (terre)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
La parabole du semeur est l'une des rares paraboles attestées dans les trois synoptiques (Mc 4,3-9 ; Mt 13,3-9 ; Lc 8,5-8) et dans Thomas. C'est une parabole à quatre scènes (chemin, roche, épines, bonne terre) suivies d'un dénouement positif, structure narrative classique du mashal agricole.
La version de Thomas est plus brève que les versions synoptiques et ne contient aucune explication allégorique. Chez Marc (4,13-20), Jésus interprète chaque terrain comme un type de récepteur de la Parole ; chez Thomas, la parabole est livrée nue, sans commentaire. Thomas mentionne aussi un détail absent des synoptiques : « le ver la mangea » (à propos des semences tombées dans les épines), et les rendements diffèrent (60 et 120 par mesure, au lieu de 30, 60 et 100).
Analyse et interprétation¶
Le débat central autour de ce logion porte sur la question de la priorité. Koester et Patterson argumentent que la version de Thomas est antérieure aux versions synoptiques : l'absence d'allégorie reflèterait un stade plus primitif de la tradition, avant que les communautés chrétiennes n'aient commencé à interpréter les paraboles de Jésus comme des allégories christologiques et ecclésiologiques.
Goodacre et Gathercole contestent cette lecture : selon eux, Thomas a simplement abrégé une parabole qu'il connaissait via les synoptiques, en supprimant l'interprétation allégorique qui ne correspondait pas à sa théologie. L'absence d'allégorie ne prouve pas l'antériorité, elle prouve le choix éditorial de Thomas.
Les rendements (60 et 120 par mesure) sont intéressants. Alors que les synoptiques donnent une série ascendante (30-60-100), Thomas donne seulement deux chiffres (60 et 120), le second étant le double du premier. Certains y voient une simplification ; d'autres, une tradition indépendante de rendements agricoles.
Quelle que soit la direction de l'influence, la parabole du semeur dans Thomas livre un message pur et non médiatisé : la Parole est jetée dans le monde, et sa fécondité dépend du terrain qui la reçoit. Pas de moralisation, pas d'ecclésiologie, juste l'image brute.
Regard catholique¶
La parabole du semeur est l'une des paraboles les plus commentées de la tradition catholique. Le CEC 546 enseigne que les paraboles « invitent à entrer dans le Royaume » et que « pour ceux qui restent dehors, tout demeure énigmatique ». L'explication allégorique de Marc 4,13-20 est considérée par l'Église comme faisant partie de la Parole inspirée, elle n'est pas un ajout superflu mais un approfondissement voulu par l'Esprit Saint.
La version de Thomas, en supprimant l'allégorie, n'est pas « meilleure » ou « plus authentique » du point de vue catholique, elle est incomplète. Le sens plénier de la parabole, tel que l'Église le reçoit, inclut l'interprétation. Cela dit, la version brute de Thomas a sa propre force : elle laisse au lecteur la liberté de l'interprétation, ce qui est précisément l'intention du logion 1.
Résonances¶
La parabole du semeur touche à l'expérience universelle de la fécondité imprévisible. Tout enseignant, tout parent, tout prédicateur connaît cette réalité : la même parole, prononcée devant dix personnes, ne porte fruit que dans une ou deux. Les Pères du désert utilisaient cette parabole pour enseigner la patience : l'important n'est pas de contrôler le terrain, mais de semer. Charles de Foucauld, dans le désert du Sahara, a semé toute sa vie sans voir un seul fruit, et le grain a levé après sa mort, dans les cœurs de ceux qui ont lu ses écrits.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 13,3-9 :
« Le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger... »
Marc 4,3-9 :
« Écoutez ! Voici que le semeur est sorti pour semer. Et il advint, comme il semait, qu'une partie du grain est tombée au bord du chemin... »
Luc 8,5-8 :
« Le semeur est sorti pour semer sa semence. Comme il semait, une partie du grain est tombée au bord du chemin... »
Analyse comparative¶
La parabole du semeur est l'une des mieux attestées dans la tradition évangélique. Thomas en offre une version plus courte et plus directe, sans l'explication allégorique que les trois synoptiques fournissent (Marc 4,13-20 ; Matthieu 13,18-23 ; Luc 8,11-15). Cette absence d'allégorie est au cœur du débat sur la primitivité de Thomas.
Koester et Patterson relèvent que la version de Thomas présente des traits potentiellement archaïques : le geste concret de « remplir sa paume » (absent des synoptiques), l'ajout du « ver » qui mange la semence parmi les épines, et des rendements différents (soixante et cent vingt au lieu du trente, soixante et cent de Marc/Matthieu). Goodacre, à l'inverse, considère que Thomas a simplement condensé la version synoptique en supprimant l'explication que le lecteur connaissait déjà.
Le fait que Justin Martyr et Clément de Rome utilisent l'expression « au bord du chemin » (comme Thomas) plutôt que la formulation de Marc pourrait indiquer une tradition orale indépendante.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La parabole du semeur est attestée dans les trois synoptiques (Mc 4,3-9 ; Mt 13,3-9 ; Lc 8,5-8) et Thomas la reprend fidèlement dans sa structure. La divergence majeure ne porte pas sur la parabole elle-même mais sur l'absence de son interprétation allégorique. Marc 4,13-20 et ses parallèles identifient chaque terrain comme un type de récepteur de la Parole, une exégèse que l'Église considère comme inspirée et canonique. Thomas la supprime intégralement, conformément à sa pédagogie du secret (logion 1). Par ailleurs, les rendements diffèrent (60 et 120 au lieu de 30, 60 et 100), ce qui signale soit une tradition orale indépendante, soit un remaniement éditorial.
Interprétation directe¶
Thomas n'altère pas le contenu de la parabole, il en ampute l'interprétation. Du point de vue catholique, cette amputation n'est pas anodine : l'exégèse de Marc 4,13-20 fait partie du canon inspiré et constitue un guide d'interprétation voulu par l'Esprit Saint. Thomas offre la parabole « nue », ce qui a une force littéraire indéniable, mais le silence interprétatif n'est pas neutre. Il installe le lecteur dans la position du gnostique qui doit trouver seul le sens caché, sans médiation ecclésiale. La parabole elle-même est orthodoxe ; son usage dans Thomas sert un programme herméneutique qui ne l'est pas.
À retenir¶
- Thomas livre la parabole sans allégorie, le lecteur est invité à trouver lui-même l'interprétation, conformément au programme du logion 1
- Les rendements différents (60 et 120 au lieu de 30-60-100) signalent une tradition indépendante ou un choix éditorial délibéré
- L'absence de commentaire n'est pas un manque, c'est la méthode Thomas : laisser la parole agir seule
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.