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Logion 106

Lecture rapide : « Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l'homme » et déplacerez les montagnes. L'unification intérieure est juste, mais Thomas remplace la foi par la gnose et étend à tout disciple un titre propre au Christ seul.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l'homme, et si vous dites : montagne, éloigne-toi, elle s'éloignera.

Copte (translittéré)

peje IS je xotan etetN¥aR psnau oua tetna¥w pe N¥hre Mprwme auw etetN¥an joos je ptoou pwwne ebol fna pwwne

English (Lambdin)

Jesus said, "When you make the two one, you will become the sons of man, and when you say, 'Mountain, move away,' it will move away."

Notes de traduction

  • Ce logion combine deux thèmes majeurs de Thomas : l'unification des dualités (cf. logia 4, 11, 22, 23, 48) et la foi qui déplace les montagnes (cf. Matthieu 17,20 ; 21,21 ; Marc 11,23).
  • « Faire le deux Un » (copte ⲈⲦⲈⲦⲚ̄ϢⲀⲚⲈⲒⲢⲈ ⲘⲠⲤⲚⲀⲨ ⲚⲞⲨⲀ) est la formule récurrente de l'unification dans Thomas. Elle désigne la réintégration de la dualité originelle (masculin/féminin, intérieur/extérieur, haut/bas) dans l'unité primordiale.
  • « Fils de l'homme » : dans les synoptiques, c'est un titre christologique exclusif. Ici, Thomas le démocratise : les disciples eux-mêmes deviennent « fils de l'homme » par l'unification.
  • Le logion 48 offre un parallèle interne : « Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi, et elle s'éloignera. » Le logion 106 généralise le principe.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 106 reprend le thème de l'unification qui traverse tout Thomas (logia 4, 11, 22, 48). La forme est celle de la sentence conditionnelle à double promesse : l'unification des contraires confère le titre de « Fils de l'homme » et le pouvoir sur la matière (déplacer les montagnes). Le parallèle synoptique est Matthieu 17,20 (« Si vous aviez la foi gros comme un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : Déplace-toi d'ici à là, et elle se déplacerait ») et Marc 11,23.

Le logion est un écho direct du logion 48 : « Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi, et elle s'éloignera. » Le logion 48 parle de deux personnes qui se réconcilient ; le logion 106 parle des deux qui deviennent un à l'intérieur d'une même personne. Le mouvement est de l'interpersonnel à l'intrapersonnel.

Analyse et interprétation

DeConick interprète l'unification du « deux en un » comme le retour à l'état adamique originel, avant la séparation en masculin et féminin, avant la chute dans la dualité. Celui qui accomplit cette unification intérieure retrouve la condition du « Fils de l'homme », titre qui, dans Thomas, semble désigner non pas le Christ seul mais tout être humain accompli.

Gathercole note que la juxtaposition du titre « Fils de l'homme » et du pouvoir sur la montagne crée une équivalence entre l'identité et le pouvoir : devenir ce que l'on est véritablement, c'est acquérir un pouvoir que l'on n'avait pas. L'identité précède et fonde la puissance.

Meyer y voit une formulation de la loi fondamentale de Thomas : l'unité intérieure est la source de tout pouvoir. La dispersion (la dualité, la division) affaiblit ; l'unification (le « deux en un ») libère des énergies illimitées.

Regard catholique

La foi qui déplace les montagnes est un enseignement canonique (Mt 17,20) que la tradition catholique a reçu comme une promesse du Christ. Le CEC 2610 enseigne que « la prière de la foi ne consiste pas seulement à dire "Seigneur, Seigneur" mais à disposer le cœur à faire la volonté du Père ».

L'idée que l'unification intérieure est la condition de la puissance spirituelle a des résonances dans la tradition mystique. La « pureté du cœur » que les Béatitudes promettent (Mt 5,8 : « Heureux les cœurs purs ») est une forme d'unification, un cœur non divisé, entièrement tourné vers Dieu. Kierkegaard a formulé cela de manière inoubliable : « La pureté du cœur, c'est de vouloir une seule chose. »

La convergence apparente ne doit pas masquer la tension fondamentale. En Matthieu 17,20, la puissance vient de la foi en Dieu, c'est la relation avec le Père qui déplace les montagnes, pas un état intérieur atteint par le disciple seul. Marc 11,22 le dit explicitement : « Ayez foi en Dieu. » Thomas remplace cette foi relationnelle par une technique d'unification autonome : c'est l'état psychique du disciple qui produit la puissance, non la prière. Le pélagianisme est ici à son comble, l'homme se donne à lui-même ce que seule la grâce confère.

Résonances

La tradition contemplative enseigne que la dispersion intérieure est la source de toute impuissance, et l'unification la source de toute force. Les Pères du désert poursuivaient la monotropia, l'orientation unique de l'esprit vers Dieu. Les samouraïs japonais cherchaient le mushin, l'esprit unifié, sans division. Et tout athlète, tout artiste, tout créateur sait que la performance naît de la concentration, du moment où le « deux » (l'hésitation, le doute) devient « un » (la décision). Le logion 106 enseigne que cette loi vaut aussi dans l'ordre spirituel.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 17,20 :

« Il leur dit : "A cause de votre peu de foi. Car, je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi comme un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : 'Transporte-toi d'ici là', et elle se transporterait ; rien ne vous serait impossible." »

Marc 11,23 :

« En vérité je vous le dis, si quelqu'un dit à cette montagne : 'Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer', et s'il ne doute pas dans son cœur, mais croit que ce qu'il dit va arriver, cela lui sera accordé. »

Analyse comparative

Le logion reprend le thème de la montagne qui se déplace, attesté en Matthieu 17,20 et Marc 11,23. Mais Thomas lie ce pouvoir non à la foi (comme les synoptiques) mais à la réalisation de l'unité : « quand vous ferez le deux Un ». C'est une substitution fondamentale : la foi est remplacée par la gnose de l'unité.

Le logion est un doublet du logion 48 (« Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi »). Le logion 48 parlait de la paix entre deux personnes ; le logion 106 parle de l'unification intérieure (faire le deux Un). L'ajout « vous serez Fils de l'homme » est remarquable : dans les synoptiques, le « Fils de l'homme » est un titre réservé à Jésus. Chez Thomas, il est étendu aux disciples qui réalisent l'unité, une démocratisation christologique sans parallèle canonique.

Pour DeConick, ce logion appartient au noyau le plus ancien de Thomas, où le thème de l'unité (logia 4, 11, 22, 23) est la clé de la condition spirituelle accomplie. Pour Gathercole, l'extension du titre « Fils de l'homme » aux disciples est une innovation tardive qui transforme la christologie canonique.


Tension avec les évangiles canoniques

Deux divergences majeures. Premièrement, dans les synoptiques (Mt 17,20 ; Mc 11,23), le pouvoir de déplacer les montagnes est lié à la foi ; chez Thomas, il est lié à l'unification intérieure. La foi est remplacée par la gnose, une substitution fondamentale. Deuxièmement, le titre « Fils de l'homme » est exclusivement christologique dans les canoniques (Mc 14,62 ; Mt 26,64 ; Dn 7,13-14) ; Thomas le « démocratise » en l'étendant aux disciples qui réalisent l'unité. Cette démocratisation abolit la singularité du Christ et transforme un titre messianique en catégorie anthropologique. Aucun texte canonique ne permet cette extension.

Interprétation directe

L'intuition que l'unification intérieure est source de puissance spirituelle est juste, la « pureté du cœur » (Mt 5,8) et la monotropia des Pères du désert disent la même chose. Mais Thomas commet deux erreurs graves. Il remplace la foi par la gnose, évacuant la dimension relationnelle (la foi est confiance en quelqu'un) au profit d'une technique intérieure. Et il dissout la christologie en étendant le titre « Fils de l'homme » à tout disciple accompli, ce qui revient à nier l'unicité de l'Incarnation. Le CEC 464 est formel : le Christ est « vrai Dieu et vrai homme » d'une manière unique et non reproductible.

À retenir

  • Intuition juste : l'unification intérieure comme force spirituelle (Mt 5,8, la pureté du cœur ; la monotropia des Pères).
  • Erreur 1 : remplacer la foi (confiance en quelqu'un) par une technique intérieure.
  • Erreur 2 : étendre « Fils de l'homme » à tout disciple, ce qui nie l'unicité de l'Incarnation (CEC 464).

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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