Chapitre 1. Nag Hammadi : la découverte¶
« Il espérait de l'or. Il trouva quelque chose de plus précieux, et de bien plus dangereux. »
La jarre et la vendetta¶
Décembre 1945. Haute-Égypte, rive est du Nil, au pied du Jabal al-Tarif, une falaise de calcaire criblée de grottes funéraires datant de la VIe dynastie pharaonique. Nous sommes à quelques kilomètres de la ville de Nag Hammadi, dans une campagne pauvre où les paysans creusent le sabakh, un engrais naturel formé par des siècles de décomposition organique.
Muhammad Ali al-Samman et son frère creusent ce jour-là. Leur pioche heurte quelque chose de dur. Une jarre en céramique rouge, d'environ soixante centimètres de haut, scellée de bitume.
Muhammad Ali hésite. Dans la tradition populaire égyptienne, les jarres enfouies peuvent contenir un djinn, un esprit emprisonné. Mais elles peuvent aussi contenir de l'or. L'espoir l'emporte sur la peur. Il brise la jarre.
Pas d'or. Pas de djinn. Des feuillets de papyrus, reliés en cuir, jaunis par les siècles. Treize codices, treize livres manuscrits contenant cinquante-deux textes différents, copiés en copte (la langue des chrétiens d'Égypte) au IVe siècle de notre ère.
Muhammad Ali ne sait pas lire. Il ramène les livres chez lui.
L'histoire aurait pu s'arrêter là, ou plutôt, elle aurait pu se perdre dans la poussière du Delta. Mais l'histoire de la famille al-Samman est prise dans une vendetta. Le père de Muhammad Ali a été assassiné. Sa mère lui dit de garder sa pioche affûtée. Quelques semaines après la découverte, Muhammad Ali et ses frères retrouvent le meurtrier de leur père, Ahmad Ismail, endormi au bord de la route. Ils le tuent à coups de pioche et lui arrachent le cœur.
La police enquête. Muhammad Ali, craignant une perquisition, confie les codices à différentes personnes du village. Sa mère, pour qui ces vieux papiers n'ont aucune valeur, en utilise certaines feuilles pour allumer le four à pain de la famille. James M. Robinson, qui reconstituera cette histoire dans les années 1970, identifiera ces feuillets perdus comme des pages du Codex XII, aujourd'hui le plus fragmentaire de la collection.
Le long chemin vers la publication¶
Les codices passent de main en main. Un instituteur local, Raghib, comprend qu'ils ont peut-être une certaine valeur et les confie à un antiquaire du Caire, Phokion J. Tano, un Chypriote-Grec installé en Égypte.
1946, Le premier codex arrive au Musée copte du Caire, le 4 octobre. Un jeune égyptologue français, Jean Doresse, est l'un des premiers savants à examiner les textes. Il comprend immédiatement l'ampleur de la découverte.
1952, La révolution égyptienne renverse le roi Farouk. Le nouveau gouvernement nationalise les codices et les confie au Musée copte.
Le Codex Jung, Un codex (le Codex I) a échappé à la nationalisation. Vendu par un marchand belge, Albert Eid, il est acquis par la Fondation C.G. Jung de Zurich, grâce à l'entremise du néerlandais Gilles Quispel. Baptisé « Codex Jung » en l'honneur du psychanalyste, il ne reviendra en Égypte qu'en 1975.
1959, Première traduction de l'Évangile de Thomas, par Guillaumont, Puech, Quispel, Till et 'Abd al-Masih (Brill, Leiden). Le monde découvre les 114 logia.
1977, James M. Robinson publie The Nag Hammadi Library in English, la première traduction anglaise complète de tous les textes. C'est la percée. Le grand public accède enfin à ces écrits.
Ce que contenait la jarre¶
Les treize codices de Nag Hammadi contiennent cinquante-deux traités distincts. La majorité sont des textes gnostiques, c'est-à-dire issus de courants chrétiens qui privilégiaient la gnosis (la connaissance intérieure) comme voie de salut. Parmi les textes les plus importants :
| Codex | Textes principaux |
|---|---|
| Codex I (« Codex Jung ») | L'Évangile de Vérité, Le Traité de la Résurrection, L'Apocryphon de Jacques |
| Codex II | L'Évangile de Thomas, L'Évangile de Philippe, L'Apocryphon de Jean, L'Hypostase des Archontes |
| Codex III | L'Évangile des Égyptiens, Eugnoste le Bienheureux |
| Codex VI | Le Tonnerre, Intellect parfait, un extrait de la République de Platon |
| Codex VII | La Paraphrase de Sem, Le Second Traité du Grand Seth |
| Codex XIII | Protennoia trimorphe |
On y trouve aussi trois textes du Corpus Hermeticum (tradition philosophique hellénistique) et, fait remarquable, une traduction copte partielle de la République de Platon.
Qui a enterré ces livres, et pourquoi ?¶
La question reste débattue. L'hypothèse la plus largement acceptée est celle de James M. Robinson :
En 367, Athanase d'Alexandrie, patriarche d'Égypte, envoie sa célèbre 39e Lettre festale aux monastères d'Égypte. Dans cette lettre, il fixe pour la première fois la liste exacte des 27 livres du Nouveau Testament, et ordonne la destruction de tous les livres « apocryphes » et « hérétiques ».
Non loin de Nag Hammadi se trouvait un monastère pachômien (fondé par Pachôme, père du monachisme chrétien). Les moines de ce monastère possédaient vraisemblablement ces textes, peut-être pour les étudier, peut-être parce que les frontières entre « orthodoxe » et « hérétique » étaient encore floues au IVe siècle.
Face à l'ordre d'Athanase, plutôt que de détruire ces livres, quelqu'un les a cachés dans une jarre et les a enterrés au pied de la falaise. Un acte de désobéissance, ou de préservation, qui nous a permis, seize siècles plus tard, de les lire.
Pourquoi Nag Hammadi change tout¶
Avant 1945, ce que nous savions du gnosticisme et des christianismes « hérétiques » des premiers siècles venait presque exclusivement de leurs adversaires, les Pères de l'Église qui les réfutaient. Lire Irénée de Lyon décrire les gnostiques, c'est comme lire un procureur résumer la position de la défense.
Nag Hammadi nous a donné, pour la première fois, la voix des accusés. Non pas filtrée, résumée ou caricaturée, mais dans leurs propres mots, leurs propres prières, leurs propres mythes.
Et parmi toutes ces voix, la plus claire, la plus directe, la plus troublante est celle de l'Évangile de Thomas.
Frise chronologique
L'édition imprimée présente ici une frise chronologique des attestations anciennes de ce logion (témoins patristiques, fragments grecs, manuscrit copte).
Le chapitre suivant présente l'Évangile de Thomas lui-même : son auteur présumé, sa datation, son genre littéraire, et les grandes questions qui continuent de diviser les spécialistes.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.