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Logion 24

Lecture rapide : Les disciples cherchent le lieu où est Jésus. Il répond : il y a de la lumière au-dedans d'un être lumineux, et il illumine le monde entier. S'il n'illumine pas, il est ténèbres.


Le texte

Texte français

Ses disciples dirent : Renseigne-nous sur le lieu où tu es, car il est nécessaire que nous le cherchions. Il leur dit : Que celui qui a des oreilles entende ! Il y a de la lumière au dedans d'un être lumineux, et il illumine le monde entier. S'il n'illumine pas, il est ténèbres.

Copte (translittéré)

pe je nefmachths je matsebon epto pos etkMmau epei tanagkh eron te etrN¥ine Nswf pejaf nau je peteu N maaje Mmof marefswtM ouN ou oein ¥oop Mvoun NnourMouoein auw fR ouoein epkosmos thrf eftM R ouoein oukake pe

English (Lambdin)

(24) His disciples said to him, "Show us the place where you are, since it is necessary for us to seek it." He said to them, "Whoever has ears, let him hear. There is light within a man of light, and he lights up the whole world. If he does not shine, he is darkness."

Notes de traduction

  • « Le lieu où tu es » (p̄topos etk̄n̄ḥētf̄) : les disciples cherchent un lieu géographique ou cosmique ; Jésus répond par une métaphore intérieure. Le « lieu » de Jésus est la lumière intérieure.
  • « Un être lumineux » (ourōme n̄ouoein) : littéralement « un homme de lumière ». Concept fondamental de la gnose : l'être humain porte en lui une étincelle de lumière divine. Cf. logion 50 (« Nous sommes venus de la lumière »).
  • « S'il n'illumine pas, il est ténèbres » : paradoxe, l'homme de lumière peut devenir ténèbres s'il ne laisse pas la lumière intérieure rayonner. Écho à Mt 5, 14-16 (« Vous êtes la lumière du monde ») et Mt 6, 23 (« Si la lumière qui est en toi est ténèbres... »).
  • Mots clés coptes : topos (lieu, emprunt au grec), ouoein (lumière), kake (ténèbres), r̄ouoein (illuminer)
  • Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 24 est un dialogue d'enseignement où les disciples posent une question spatiale (« où es-tu ? ») et reçoivent une réponse ontologique (« il y a de la lumière au-dedans d'un être lumineux »). La forme est celle du malentendu didactique, un procédé fréquent dans l'Évangile de Jean (cf. Nicodème en Jn 3, la Samaritaine en Jn 4). Les disciples cherchent un lieu ; Jésus leur révèle un état d'être.

Le parallèle canonique le plus direct se trouve en Matthieu 6,22-23 et Luc 11,34-36 (source Q 11,34-36) : « La lampe du corps, c'est l'œil. Si ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière ; mais si ton œil est mauvais, ton corps tout entier sera dans les ténèbres. » Thomas reprend le thème de la lumière intérieure mais l'exprime autrement : il ne parle pas de l'« œil » mais de l'« être lumineux » (ourōme nouoein), un être qui est lumière, non qui a de la lumière.

Analyse et interprétation

La réponse de Jésus est un refus de localisation. Les disciples veulent savoir est Jésus, dans quel lieu céleste, dans quel temple, dans quel sanctuaire. Jésus répond que la lumière est en eux, et que s'ils ne brillent pas, c'est que la ténèbre a pris le dessus. La lumière divine n'est pas un objet à trouver dans un lieu extérieur, elle est une qualité de l'être humain éveillé.

DeConick note que l'expression « être lumineux » (ourōme nouoein) revient plusieurs fois dans Thomas (logia 24, 50, 61, 77, 83) et constitue un concept clé de son anthropologie. L'être humain véritable est lumière, il provient de la lumière (logion 50) et doit la manifester dans le monde. L'ignorance, le sommeil spirituel, l'ivresse du monde (logion 28) obscurcissent cette lumière sans la détruire.

Meyer rapproche ce logion de la théologie johannique de la lumière (Jn 1,4-5 : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ») tout en soulignant une différence cruciale : chez Jean, la lumière vient du Logos incarné, elle est christologique ; chez Thomas, elle est anthropologique, elle est en l'homme.

Gathercole note la sévérité de la finale : « s'il n'illumine pas, il est ténèbres. » Il n'y a pas de position intermédiaire. On est soit lumière, soit ténèbre, le demi-jour, le crépuscule spirituel n'existe pas dans Thomas.

Regard catholique

La théologie de la lumière intérieure est profondément enracinée dans la tradition catholique. Le CEC 1704 enseigne que « la personne humaine participe à la lumière et à la force de l'Esprit divin ». Jean 1,9 affirme que le Verbe est « la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde ». La notion d'une lumière intérieure n'est donc pas étrangère à la foi catholique, au contraire, elle en constitue l'un des piliers.

La différence, une fois encore, tient à la source de cette lumière. Pour Thomas, la lumière semble être une propriété intrinsèque de l'être humain, il est lumineux par nature. Pour la tradition catholique, la lumière intérieure est un don de la grâce baptismale (CEC 1216 : « Le baptême est appelé le sacrement de l'illumination ») et de l'Esprit Saint. La lumière n'est pas nôtre, elle est reçue.

Le CEC 1785 rappelle que la conscience morale est « une lumière dans le cœur de l'homme », et Thomas dirait certainement quelque chose de semblable. La question est de savoir si cette lumière procède de la nature humaine ou de la grâce divine.

Résonances

La mystique de la lumière intérieure est l'un des thèmes les plus universels de l'expérience religieuse. Les Quakers (Société des Amis) ont fait de la « lumière intérieure » le fondement de leur spiritualité, une lumière divine présente en chaque être humain, qui guide et illumine sans médiation sacerdotale. La tradition hésychaste orthodoxe pratique la « prière du cœur » pour accéder à la lumière du Thabor, la lumière incréée que les disciples ont vue lors de la Transfiguration. Et Augustin, dans les Confessions (VII.10.16), décrit sa vision de la « lumière immuable », non la lumière du soleil, mais une lumière « au-dessus de mon esprit ». Le logion 24, dans sa simplicité, touche à cette expérience que mystiques de toutes traditions appellent l'illumination.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 6,22-23 :

« La lampe du corps, c'est l'œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera dans les ténèbres. »

Luc 11,34-36 :

« La lampe de ton corps, c'est ton œil. Lorsque ton œil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière ; mais lorsqu'il est malade, ton corps aussi est dans les ténèbres. »

Source Q : Q 11,34-36

Analyse comparative

Le thème de la lumière intérieure qui illumine est commun à Thomas et Q/synoptiques. Mais Thomas reformule radicalement : là où les synoptiques parlent de l'œil comme « lampe du corps » (métaphore optique), Thomas parle d'un « être lumineux » (homme de lumière) qui illumine le monde entier. Le passage de la métaphore de l'œil à celle de l'homme-lumière transforme un enseignement moral (garder son regard pur) en une ontologie mystique (l'homme est lumière par nature).

L'expression « homme de lumière » est absente des synoptiques mais trouve des échos en Jean 12,36 (« croyez en la lumière, afin de devenir des fils de lumière ») et dans les textes manichéens et mandéens. Pour Koester, Thomas conserve ici une interprétation sapientielle primitive du logion de la lampe. Pour Goodacre, l'ajout de « l'homme de lumière » est une expansion secondaire gnostique.


Tension avec les évangiles canoniques

Le parallèle canonique le plus proche est Matthieu 6,22-23 et Luc 11,34-36 (Q 11,34-36) : « Si ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. » Mais Thomas opère un déplacement décisif : il passe de la métaphore de l'œil (un organe moral à purifier) à celle de l'homme de lumière (un être dont la nature même est lumière). La lumière n'est plus un attribut de la vie vertueuse, elle est la substance de l'être éveillé. Cette ontologie de la lumière n'a pas d'équivalent synoptique ; elle se rapproche davantage de Jean 12,36 (« devenez des fils de lumière ») et des textes mandéens et manichéens. Le danger est de faire de la lumière une propriété intrinsèque de l'homme plutôt qu'un don reçu.

Interprétation directe

Le thème de la lumière intérieure est profondément chrétien, le CEC 1216 appelle le baptême « sacrement de l'illumination ». Mais Thomas glisse de l'illumination comme grâce reçue à l'illumination comme nature retrouvée. La différence est capitale : pour la tradition catholique, la lumière intérieure est un don du Saint-Esprit et de la grâce baptismale ; pour Thomas, elle est ce que l'homme est déjà, voilé par l'ignorance. La sévérité de la finale (« s'il n'illumine pas, il est ténèbres ») est évangélique dans sa forme mais gnostique dans son présupposé : elle suppose que certains êtres sont par nature lumineux et d'autres non, ce qui frôle le dualisme anthropologique. Un catholique peut méditer ce logion avec profit, à condition de ne jamais oublier que la lumière est donnée, non possédée.

À retenir

  • Les disciples cherchent un lieu géographique ; Jésus répond par une ontologie : la lumière est en l'homme, pas dans un endroit
  • « S'il n'illumine pas, il est ténèbres » : il n'y a pas de demi-mesure dans Thomas, lumière ou ténèbres, éveillé ou endormi
  • À rapprocher du logion 50 (« nous sommes venus de la lumière ») : la lumière est l'origine et la vocation de l'être humain

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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