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Logion 18

Lecture rapide : Les disciples : comment sera notre fin ? Jésus : avez-vous compris le commencement ? Heureux celui qui se tient dans le commencement, il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort.


Le texte

Texte français

Les disciples dirent à Jésus : Dis-nous comment sera notre fin. Jésus dit : Avez-vous donc dévoilé le commencement pour que vous cherchiez la fin ? Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort.

Copte (translittéré)

peje Mmachths NIS je jo os eron je tNxah esna¥wpe N a¥ Nxe peje IS atetNqwlp gar ebol Ntaryh jekaas etetna¥ine Nsa caxh je xM pma ete taryh Mmau e caxh na¥wpe Mmau oumakarios petnawxe eratf xN taryh auw fnasouwn cxah auw fnaji +pe an Mmou

English (Lambdin)

(18) The disciples said to Jesus, "Tell us how our end will be." Jesus said, "Have you discovered, then, the beginning, that you look for the end? For where the beginning is, there will the end be. Blessed is he who will take his place in the beginning; he will know the end and will not experience death."

Notes de traduction

  • Thème de la circularité ou de la coïncidence entre commencement (archē) et fin (telos). Cette idée est fondamentale dans Thomas et dans la pensée gnostique : le salut consiste à retourner à l'état originel d'avant la chute/division.
  • « Se tiendra dans le commencement » (aḥeratf̄ hn̄ tarchē) : la posture debout (aḥeratf̄), comme au logion 16, signifie l'état d'éveil et de stabilité spirituelle. Le commencement n'est pas un point temporel mais un état ontologique.
  • « Ne goûtera pas de la mort » : reprise de la promesse du logion 1, créant une inclusion littéraire. Celui qui trouve l'interprétation (logion 1) est celui qui se tient dans le commencement (logion 18).
  • Mots clés coptes : archē (commencement, emprunt au grec), ḥaē (fin), aḥeratf̄ (se tenir debout), mou (mort)
  • Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 18 est un dialogue d'enseignement où les disciples posent une question eschatologique (« comment sera notre fin ? ») et reçoivent une réponse qui déplace radicalement le cadre de la question. Au lieu de répondre sur la fin des temps (le jugement, la résurrection, la Parousie), Jésus renvoie au commencement. La forme est celle du paradoxe sapientiel : la réponse réside dans la question elle-même, retournée.

Le parallèle le plus lointain est Apocalypse 22,13 : « Je suis l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. » Mais là où l'Apocalypse attribue cette identité au Christ, Thomas l'offre au disciple : « Heureux celui qui se tiendra dans le commencement. » La béatitude finale (« il ne goûtera pas de la mort ») fait écho au logion 1.

Analyse et interprétation

Ce logion est l'une des expressions les plus claires de l'eschatologie réalisée de Thomas. Les disciples posent une question sur la fin des temps, une préoccupation typique du christianisme apocalyptique (Mc 13 ; Mt 24 ; 1 Th 4,13-18). Jésus refuse le cadre de la question : la fin n'est pas un événement futur à attendre, mais une réalité à retrouver dans le commencement.

DeConick interprète ce logion dans le cadre de sa théorie du « rolling corpus » : la question sur la fin refléterait l'eschatologie apocalyptique du noyau primitif ; la réponse de Jésus (retour au commencement) refléterait la réorientation mystique de la communauté après le retard de la Parousie. Le salut n'est plus projeté dans l'avenir, il est ramené au présent et à l'origine.

Meyer note que « se tenir dans le commencement » (aherat-f hi tarkhē) signifie retrouver l'état originel, l'état d'Adam avant la chute, l'état d'unité d'avant la séparation (logion 11). C'est une notion familière du judaïsme mystique : le teshuvah (repentir/retour) est un retour à l'origine, à la source.

Gathercole souligne que la circularité du temps (la fin contenue dans le commencement) est un thème plus grec que juif. L'eschatologie juive et chrétienne est linéaire (création → histoire → jugement → Royaume) ; Thomas propose une vision circulaire où la fin et le commencement coïncident. Cette conception rapproche Thomas de la philosophie stoïcienne (l'éternel retour) et néo-platonicienne (l'émanation et le retour).

Regard catholique

L'eschatologie catholique est résolument future autant que présente. Le CEC 668-682 enseigne que le Christ reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. Le Credo de Nicée confesse : « Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura pas de fin. » L'Église attend la Parousie, elle ne la considère pas comme un événement déjà accompli ou comme une métaphore de l'illumination intérieure.

Cependant, la tradition catholique reconnaît aussi une dimension présente du Royaume. Le CEC 2816 enseigne que « le Royaume de Dieu est devant nous. Il est porté par le Christ et croît mystérieusement dans le cœur de ceux qui lui sont greffés. » La tension entre le « déjà » et le « pas encore » est au cœur de l'eschatologie catholique. Thomas radicalise le « déjà » au point de supprimer le « pas encore », ce qui est une simplification que la doctrine ne peut accepter.

L'idée que le salut consiste à « se tenir dans le commencement » a néanmoins une belle résonance chrétienne : les Pères de l'Église (Irénée, Athanase) enseignent que le salut est la restauration de l'image divine dans l'homme, un retour à ce que Dieu avait voulu « au commencement ».

Résonances

T. S. Eliot, dans Four Quartets, a formulé cette intuition avec une exactitude poétique : « Ce que nous appelons le commencement est souvent la fin / Et faire une fin est faire un commencement. / La fin est là d'où nous partons. » Et ailleurs : « Nous ne cesserons pas d'explorer / Et la fin de toute notre exploration / Sera d'arriver là où nous avons commencé / Et de connaître le lieu pour la première fois. » Ces vers, écrits par un chrétien anglican nourri de mystique, sont peut-être le meilleur commentaire du logion 18 jamais écrit.


Concordance

Parallèles canoniques

Apocalypse 22,13 :

« Je suis l'Alpha et l'Oméga, le Premier et le Dernier, le Commencement et la Fin. »

Analyse comparative

Le parallèle avec l'Apocalypse est thématique plutôt que textuel. Les deux textes lient le commencement et la fin, mais la perspective est différente : l'Apocalypse attribue cette coïncidence au Christ glorieux comme titre de majesté, tandis que Thomas en fait un principe existentiel, celui qui se tient dans le commencement connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort.

Ce logion est largement propre à Thomas. Le thème du retour au commencement comme voie de salut est caractéristique de sa théologie : la quête spirituelle n'est pas un progrès vers l'avant, mais un retour vers l'origine. On retrouve ce motif dans le logion 19 (« Heureux celui qui était déjà avant d'exister ») et le logion 49 (« Comme vous êtes issus de Lui, vous y retournerez »). Pour DeConick, cette théologie du retour à l'origine est antérieure au gnosticisme développé et s'enracine dans les spéculations juives sur Adam et le Paradis.


Tension avec les évangiles canoniques

Apocalypse 22,13 proclame : « Je suis l'Alpha et l'Oméga, le Commencement et la Fin », mais cette coïncidence y est attribuée au Christ glorieux comme titre de majesté. Thomas la transfère au disciple : « Heureux celui qui se tiendra dans le commencement. » L'eschatologie des synoptiques et de Paul est résolument future : le Christ reviendra (Mc 13 ; Mt 24 ; 1 Th 4,13-18), il y aura un jugement, une résurrection des morts. Thomas supprime cet horizon futur : la fin n'est pas un événement à attendre mais un état à retrouver dans le commencement. Le temps linéaire des canoniques (création, histoire, jugement, Royaume) est remplacé par un temps circulaire où la fin et l'origine coïncident, une conception plus stoïcienne et néo-platonicienne que biblique.

Interprétation directe

La suppression de l'eschatologie future est l'un des gestes théologiques les plus lourds de conséquences dans Thomas. Le Credo confesse : « Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts », c'est un article de foi, non une métaphore. Thomas remplace cette attente par un programme de retour à l'origine, séduisant intellectuellement mais théologiquement mutilant. La tradition catholique maintient la tension entre le « déjà » et le « pas encore » (CEC 2816) ; Thomas sacrifie le « pas encore » au profit d'une gnose du présent. Cela dit, l'intuition que le salut implique une restauration de l'image divine originelle est partagée par les Pères (Irénée, Athanase) et reste théologiquement féconde, à condition de ne pas en faire l'intégralité de l'eschatologie.

À retenir

  • Thomas refuse l'eschatologie future : la fin n'est pas un événement à venir, c'est un état à retrouver maintenant dans le commencement
  • « Se tenir dans le commencement » : retrouver l'état d'Adam avant la chute, l'unité d'avant la séparation (cf. logion 11)
  • La béatitude finale relie ce logion au logion 1, inclusion littéraire délibérée : la promesse d'immortalité encadre le recueil

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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