Logion 22¶
Lecture rapide : Les petits enfants au sein sont comme ceux qui entrent dans le Royaume. Pour y entrer, il faut unifier tous les contraires : intérieur/extérieur, haut/bas, masculin/féminin, jusqu'à retrouver une unité primordiale.
Pourquoi ce logion est important - Il articule le programme spirituel central de Thomas : l'unification des contraires - La transcendance du masculin/féminin est l'une des affirmations les plus controversées du recueil - Le thème de l'enfant et du Royaume a un parallèle synoptique clair, mais Thomas le développe dans une direction radicalement différente
Le texte¶
Texte français
Jésus vit des petits qui tétaient. Il dit à ses disciples : Ces petits qui tètent sont comparables à ceux qui vont dans le Royaume. Ils lui dirent : Alors, en étant petits, irons-nous dans le Royaume ? Jésus leur dit : Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas, afin de faire le mâle et la femelle en un seul pour que le mâle ne se fasse pas mâle et que la femelle ne se fasse pas femelle, quand vous ferez des yeux à la place d'un œil, et une main à la place d'une main, et un pied à la place d'un pied, et une image à la place d'une image, alors vous irez dans le Royaume.
Copte (translittéré)
aIS nau axNkouei euji erwte pejaf N nefmachths je neeikouei etji erw te eutNtwn anetbhk exoun atmN tero pejau naf je eeieno Nkouei tN nabwk exoun etmNtero peje iHS nau je xotan etetN¥aR psnau oua auw e tetN¥aR psa nxoun Nce Mpsa nbol auw psa nbol Nce Mpsa nxoun auw psa n tpe Nce Mpsa mpitN auw ¥ina ete tnaeire Mvoout mN tsxime Mpioua ouwt jekaas ne voout R xoout Nte tsxime R sxime xotan etetN¥aeire NxNbal epma Noubal auw ouqij epma Nnouqij auw ouerhte epma Nouerhte ouxikwn epma Nouxikwn tote tetnabwk exoun e[t]mN[ter]o
English (Lambdin)
(22) Jesus saw infants being suckled. He said to his disciples, "These infants being suckled are like those who enter the kingdom." They said to him, "Shall we then, as children, enter the kingdom?" Jesus said to them, "When you make the two one, and when you make the inside like the outside and the outside like the inside, and the above like the below, and when you make the male and the female one and the same, so that the male not be male nor the female female; and when you fashion eyes in the place of an eye, and a hand in place of a hand, and a foot in place of a foot, and a likeness in place of a likeness; then will you enter the kingdom."
Notes de traduction
- Ce logion est l'un des plus importants de l'Évangile de Thomas. Il synthétise le thème central de l'unification des contraires. Parallèle partiel avec 2 Clément 12, 2, qui cite un « évangile » : « Quand les deux seront un, et le dehors comme le dedans, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle. »
- « Le deux Un » (p̄snau oua) : programme spirituel fondamental de Thomas. La dualité (dedans/dehors, haut/bas, mâle/femelle) doit être transcendée pour atteindre le Royaume. Ce n'est pas un retour à l'androgynie mythique mais un dépassement de toutes les catégories binaires.
- « Des yeux à la place d'un œil » : passage obscur. Certains y voient la transformation du corps physique en corps spirituel, non pas la destruction des organes mais leur remplacement par des organes de lumière (cf. le « corps de résurrection » de 1 Co 15, 44).
- « Une image à la place d'une image » (ouhikōn anti ouhikōn) : le terme eikōn (image, emprunt au grec) renvoie à Gn 1, 26 (l'homme créé à l'image de Dieu). L'image terrestre doit être remplacée par l'image divine originelle.
- Mots clés coptes : koui (petit), tmntrro (royaume), snau (deux), oua (un), ḥoout (mâle), shime (femelle), hikōn (image)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion, mais 2 Clément 12, 2 témoigne d'une tradition parallèle ancienne.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 22 est l'un des textes les plus importants de Thomas, un logion programmatique qui articule l'ensemble de sa théologie de l'unité. La forme est celle du dialogue d'enseignement déclenché par une observation concrète : Jésus voit des nourrissons allaités et en tire une leçon. La première partie (les petits enfants et le Royaume) a un parallèle synoptique en Matthieu 18,3, Marc 10,15 et Luc 18,17 : « Si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. »
Mais la seconde partie, la longue réponse sur l'unification des contraires, n'a pas de parallèle synoptique. Elle rappelle en revanche Galates 3,28 (« il n'y a plus ni homme ni femme ») et surtout un passage de l'Évangile des Égyptiens cité par Clément d'Alexandrie (Stromates III.13.92) : Salomé demande à Jésus « quand viendra le Royaume ? » et il répond : « Quand vous foulerez aux pieds le vêtement de la honte et quand les deux seront un, et le dehors comme le dedans, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle. »
Analyse et interprétation¶
La réponse de Jésus décrit un programme de réunification totale : dedans/dehors, haut/bas, mâle/femelle, organe/organe, image/image. Chaque paire d'opposés doit être transcendée dans une unité non pas de confusion mais de dépassement. DeConick y voit la description d'un retour à l'état adamique pré-lapsaire, avant la création d'Ève, avant la séparation des sexes, avant la chute dans la dualité (cf. logia 4, 11, 106).
Pagels note que la formule « que le mâle ne se fasse pas mâle et que la femelle ne se fasse pas femelle » dépasse la simple annulation de la différence sexuelle. Il ne s'agit pas de devenir neutre mais de devenir complet, de récupérer la totalité de l'être humain dont chaque sexe ne possède qu'une moitié.
Meyer souligne l'étrangeté de la formule finale : « des yeux à la place d'un œil, une main à la place d'une main ». Il ne s'agit pas de remplacer les organes par d'autres, mais de substituer aux organes anciens des organes nouveaux, un corps transfiguré, une perception transformée. La résurrection paulinienne du « corps spirituel » (1 Co 15,44) n'est peut-être pas si loin.
Erreur fréquente : Lire ce logion comme une négation de la différence sexuelle ou un appel à l'androgynie au sens mythologique. Thomas ne demande pas de devenir asexué, il demande de transcender les catégories binaires qui définissent l'identité. L'objectif est la plénitude, non la neutralité. L'Adam primordial, avant la séparation, n'était pas sans genre : il était complet.
Gathercole met en garde contre une lecture trop « spiritualisante » : le logion peut aussi refléter une anthropologie dans laquelle le corps physique est remplacé par un corps de lumière, une idée fréquente dans les textes gnostiques valentiniens.
Regard catholique¶
L'idée d'une unification des contraires est profondément ambivalente du point de vue catholique. D'un côté, la tradition mystique chrétienne a toujours aspiré à l'unitas spiritus, l'unité de l'esprit avec Dieu (CEC 2014 : « Le progrès spirituel tend à l'union toujours plus intime avec le Christ »). De l'autre, la théologie catholique maintient que la différence entre les sexes est voulue par Dieu et constitue un bien (CEC 369 : « L'homme et la femme sont créés, c'est-à-dire voulus par Dieu »).
La vision de Thomas, où le mâle et la femelle sont des catégories à transcender, diffère radicalement de la théologie catholique du corps, qui voit dans la complémentarité sexuelle une image de l'amour trinitaire (CEC 2331). Jean-Paul II, dans la Théologie du corps, a développé une vision de la sexualité comme langage de la communion, un langage que Thomas semble vouloir abolir.
Cependant, l'idée que la résurrection impliquera un au-delà de la condition sexuelle est attestée en Matthieu 22,30 : « À la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans le ciel. »
Mais Thomas ne situe pas cette abolition après la résurrection ; il en fait une condition d'entrée dans le Royaume ici et maintenant. L'abolition de la différence mâle/femelle avant la résurrection nie la valeur sacramentelle du mariage et de la fécondité dans l'histoire. Jean-Paul II a consacré cinq années de catéchèses à la théologie du corps pour montrer que la différence sexuelle est un langage de Dieu, pas un défaut à corriger. Thomas, en faisant de l'unification des sexes une condition du salut, supprime ce langage, et avec lui, toute la grammaire nuptiale que l'Écriture déploie de la Genèse à l'Apocalypse.
Résonances¶
L'aspiration à l'unité des contraires traverse toute l'histoire de la pensée. Le coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues, l'Aufhebung de Hegel, le mysterium coniunctionis de Jung, tous décrivent un dépassement des dualités dans une synthèse supérieure. Les mystiques rhénans, Eckhart, Tauler, Suso, parlent du « fond de l'âme » où toutes les distinctions s'abolissent dans l'Un divin. Et Paul lui-même, dans Galates 3,28, trace la voie : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus Christ. » Le logion 22, dans sa radicalité, pousse cette intuition paulinienne jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 18,3 :
« En vérité, je vous le dis, si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. »
Marc 10,15 :
« En vérité, je vous le dis : quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera pas. »
Luc 18,17 :
« En vérité, je vous le dis : quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas. »
Paul, Galates 3,28 :
« Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme : car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. »
Analyse comparative¶
Le point de départ est synoptique : les petits enfants comme modèle pour entrer dans le Royaume. Mais Thomas développe considérablement le logion dans une direction sans parallèle canonique. Les disciples demandent s'ils doivent « devenir petits » pour entrer dans le Royaume, et Jésus répond par une longue série de conditions : faire le deux Un, le dedans comme le dehors, le haut comme le bas, le mâle et la femelle en un seul, des yeux à la place d'un œil, une main à la place d'une main.
Le thème de l'abolition des dualités (mâle/femelle, intérieur/extérieur) se retrouve chez Paul en Galates 3,28 et dans l'Évangile des Égyptiens (cité par Clément d'Alexandrie, Stromates III, 13, 92). La formulation de Thomas est cependant beaucoup plus développée et physique que celle de Paul : il ne s'agit pas seulement d'une unité sociale ou spirituelle, mais d'une transformation ontologique radicale, « une image à la place d'une image ».
Pour DeConick, ce logion reflète une mystique juive de la restauration de l'Adam primordial, avant la séparation des sexes (Genèse 1,27 : « homme et femme il les créa », mais après une unité originelle). Pour Gathercole, le développement est gnostique et tardif.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Les synoptiques demandent de « devenir comme des petits enfants », confiance, humilité, dépendance au Père. Thomas utilise le même point de départ pour déployer un programme d'unification des contraires qui n'a rien de synoptique. Le glissement est majeur : chez Thomas, la condition d'entrée dans le Royaume est une transformation ontologique (transcender le masculin et le féminin), pas un changement d'attitude.
Interprétation directe¶
La transcendance du masculin/féminin est un point de divergence réelle avec la théologie catholique du corps. Pour Jean-Paul II, la différence sexuelle n'est pas un obstacle à surmonter, c'est un langage de la communion voulu par Dieu. Cela dit, Thomas ne propose pas une confusion des sexes : il propose un dépassement, une plénitude qui intègre les deux. Le point de résurrection de Matthieu 22,30 (« on n'y prend ni femme ni mari ») montre que la tradition catholique elle-même reconnaît un au-delà de la condition sexuelle. La différence est d'ordre eschatologique : chez Thomas, cet état est atteignable ici et maintenant ; dans la foi catholique, il est la promesse du Royaume accompli.
Frise chronologique
L'édition imprimée présente ici une frise chronologique des attestations anciennes de ce logion (témoins patristiques, fragments grecs, manuscrit copte).
À retenir¶
- L'unification des contraires (dedans/dehors, haut/bas, mâle/femelle) est le programme d'entrée dans le Royaume, pas un simple accueil confiant comme chez les synoptiques
- « Une image à la place d'une image » suggère une transformation ontologique du corps, pas seulement une attitude spirituelle
- Ce logion s'appuie sur un noyau synoptique réel (l'enfant et le Royaume) pour aller bien au-delà
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.