Aller au contenu

Logion 93

Lecture rapide : Ne pas donner le sacré aux chiens ni les perles aux pourceaux. Sagesse canonique d'une pédagogie graduée, mais Thomas la durcit en programme d'exclusion réservant les mystères à une élite « digne ».


Le texte

Texte français

Ne donnez pas ce qui est pur aux chiens, de peur qu'ils ne le jettent au fumier. Ne jetez pas les perles aux pourceaux, de peur qu'ils n'en fassent des saletés.

Copte (translittéré)

MpR+ petouaab Nnouxoor jekas nounojou etkopria MpRnouje nM margarith[s N]ne¥au ¥ina je nouaaf Nla[. . .]

English (Lambdin)

"Do not give what is holy to dogs, lest they throw them on the dung-heap. Do not throw the pearls to swine, lest they [...] it [...]."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Matthieu 7,6 (« Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, ne jetez pas vos perles devant les pourceaux »). Thomas est très proche du texte matthéen.
  • Lambdin signale par des crochets [...] une lacune dans le manuscrit copte pour la fin du logion. Le papyrus est endommagé à cet endroit.
  • Le texte français traduit « ce qui est pur » là où le copte a ⲠⲈⲦⲞⲨⲀⲀⲂ (petouaab), « ce qui est saint/sacré ». La traduction « pur » affaiblit le sens ; « saint » ou « sacré » serait plus exact.
  • L'attribution « Jésus a dit » est absente du texte copte (d'où les crochets angulaires chez Lambdin), mais le logion est clairement une parole de Jésus par le contexte.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 93 est un dit de sagesse à forme prohibitive, directement parallèle à Matthieu 7,6 : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds. » La version de Thomas est très proche de Matthieu, avec une légère variation dans les conséquences (« jettent au fumier » et « en fassent des saletés » au lieu de « foulent aux pieds et se retournent contre vous »).

La forme est celle du proverbe sapiential à double parallélisme (A:B :: A':B'). Le registre animalier (chiens, pourceaux) sert à désigner des catégories de personnes incapables de reconnaître la valeur de ce qui leur est offert. La Didachè 9,5 utilise une formulation similaire dans le contexte de l'Eucharistie : « Que nul ne mange ni ne boive de votre eucharistie, sinon ceux qui sont baptisés au nom du Seigneur. Car c'est à ce sujet que le Seigneur a dit : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens. »

Analyse et interprétation

Gathercole considère que la proximité entre Thomas et Matthieu 7,6 suggère une dépendance directe ou une source commune très fidèlement transmise. Les différences sont mineures et ne modifient pas le sens fondamental.

DeConick place ce logion dans le contexte de l'ésotérisme de Thomas : l'enseignement secret ne doit pas être divulgué à ceux qui ne sont pas préparés à le recevoir. Les « chiens » et les « pourceaux » désignent ceux qui, faute de préparation intérieure, profaneraient la sagesse au lieu de la vénérer. Cette interprétation est cohérente avec le programme du logion 1 (les paroles « cachées ») et du logion 13 (les « trois mots » que Thomas ne peut révéler).

Meyer note que ce logion, dans le contexte de Thomas, justifie le caractère ésotérique de l'ensemble du recueil. Si les paroles de Jésus sont « cachées » (prologue), c'est précisément parce qu'elles ne doivent pas être jetées aux pourceaux. L'herméneutique thomasienne est une herméneutique de la protection : le sens profond est voilé pour préserver sa sainteté.

Patterson rapproche ce logion des pratiques de la disciplina arcani, la « discipline du secret », attestée dans les premières communautés chrétiennes, où certains enseignements (en particulier sur les sacrements) n'étaient communiqués qu'après le baptême.

Regard catholique

Ce logion est canonique (Mt 7,6) et la tradition catholique l'a reçu et commenté abondamment. Le CEC 2122 rappelle que les « choses sacrées » ne doivent pas être profanées, c'est le fondement de la discipline sacramentaire. L'Église a toujours maintenu une certaine réserve dans la communication de ses mystères : la préparation catéchétique précède le baptême ; l'initiation eucharistique suppose la première communion.

La notion d'un enseignement réservé à ceux qui sont prêts n'est pas étrangère à la tradition catholique. Le CEC 1075 enseigne que « la catéchèse liturgique vise à introduire dans le Mystère du Christ », et cette introduction est progressive, respectant la capacité de réception de chacun.

Cependant, l'ésotérisme de Thomas diffère de la pédagogie progressive de l'Église. L'Église protège ses mystères non par élitisme mais par respect de la liberté et de la maturité de chacun ; Thomas semble parfois réserver la connaissance à une élite spirituelle.

Résonances

La sagesse de ne pas tout dire à tout le monde est universelle. Le Bouddha adapte son enseignement au niveau de ses auditeurs (upāya, les « moyens habiles »). Socrate, dans le Phèdre, compare l'écriture à un enfant orphelin qui tombe entre toutes les mains, incapable de se défendre. Et tout enseignant sait qu'une vérité révélée trop tôt ou au mauvais public peut faire plus de mal que de bien. Le logion 93 formule cette sagesse pédagogique avec la brutalité propre au langage proverbial.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 7,6 :

« Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré ; ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les piétinent et que, se retournant, ils ne vous déchirent. »

Analyse comparative

Le parallèle avec Matthieu 7,6 est direct. Thomas est légèrement plus bref : il ne mentionne pas le risque que les porcs « se retournent et vous déchirent ». La formulation de Thomas (« de peur qu'ils ne le jettent au fumier ») diffère de Matthieu (« de peur qu'ils ne les piétinent »), une variante qui pourrait refléter une tradition textuelle différente ou un choix de traduction.

La Didachè 9,5 contient aussi cette interdiction : « Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens », en référence à l'Eucharistie réservée aux baptisés. La formule circulait donc largement dans le christianisme primitif comme principe de secret disciplinaire. Chez Thomas, le contexte est celui du secret de la gnose : les mystères ne doivent pas être livrés aux indignes (cf. logion 62 : « Je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes mystères »). Pour Goodacre, la proximité avec Matthieu est un indice de dépendance. Pour Patterson, la formule est un proverbe courant qui a pu circuler indépendamment.


Tension avec les évangiles canoniques

Le parallèle avec Mt 7,6 est direct et la convergence est presque totale, les différences sont mineures (« jettent au fumier » au lieu de « piétinent »). La tension ne réside pas dans le texte lui-même mais dans l'usage qu'en fait Thomas. Dans le Sermon sur la montagne, Mt 7,6 est un principe de prudence pédagogique au sein d'un enseignement public. Chez Thomas, le même proverbe justifie le caractère ésotérique de l'ensemble du recueil (cf. prologue : « paroles cachées » ; logion 13 : les trois mots indicibles ; logion 62 : « je dis mes mystères à ceux qui sont dignes »). La Didachè 9,5 l'applique à la discipline eucharistique, un secret limité et temporaire. Thomas l'applique à la gnose elle-même, un secret permanent et élitiste.

Interprétation directe

Ce logion est canonique (Mt 7,6) et ne pose aucun problème en soi. La tradition catholique reconnaît la sagesse d'une pédagogie progressive, la disciplina arcani, la catéchèse avant le baptême, la mystagogie après (CEC 1075). Le danger surgit quand cette prudence devient un programme d'exclusion. L'Église protège ses mystères par respect pour la liberté et la maturité de chacun ; Thomas semble les réserver à une élite spirituelle par nature. La différence est cruciale : la pédagogie catholique est inclusive (tout le monde peut y accéder, à son rythme) ; l'ésotérisme thomasien est sélectif (seuls les « dignes » y ont droit). Le logion est juste ; l'usage qu'en fait Thomas est suspect.

À retenir

  • Canonique (Mt 7,6) : la disciplina arcani, la catéchèse progressive (CEC 1075), sont légitimes.
  • Danger : passer de la prudence pédagogique à un programme d'exclusion.
  • Pédagogie catholique inclusive (chacun à son rythme) contre ésotérisme thomasien sélectif (les seuls « dignes »).

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

Acheter sur Amazon Retour au sommaire du livre