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Logion 55

Lecture rapide : Pour suivre Jésus, il faut placer père, mère, frères et sœurs en second, et porter sa croix comme il la porte. L'appartenance familiale n'est pas absolue ; la vocation l'est.

Pourquoi ce logion est important - C'est un des logia les plus proches des synoptiques (Lc 14,26-27), Thomas et les canoniques partagent un fond commun dur - La mention « comme je la porte » est propre à Thomas, elle ancre l'exigence dans l'imitation du Christ - Il montre que Thomas n'est pas anti-christologique sur tous les points : Jésus reste le modèle


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Celui qui ne récuse son père et sa mère ne pourra se faire mon disciple ; et celui qui ne récuse ses frères et sœurs et ne porte sa croix comme je la porte ne sera pas digne de moi.

Copte (translittéré)

peje IS je petameste pefeiwt an mN tefmaau fna¥R machths an naei auw Nfmeste nefsnhu mN nefswne Nffei Mpefs7os Ntaxe fna¥wpe an efo Na3ios naei

English (Lambdin)

Jesus said, "Whoever does not hate his father and his mother cannot become a disciple to me. And whoever does not hate his brothers and sisters and take up his cross in my way will not be worthy of me."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Lc 14, 26-27 et Mt 10, 37-38. Thomas est ici très proche de la version lucanienne, qui utilise le verbe « haïr » (misein).
  • « Récuse » : le français traduit un terme fort. Le copte reprend le grec misein (haïr), qui en contexte sémitique signifie « placer en second », « ne pas préférer ». Il ne s'agit pas de haine au sens moderne.
  • « Comme je la porte » : cette précision est propre à Thomas. Elle insiste sur l'imitation concrète de Jésus, pas seulement sur l'acceptation abstraite de la souffrance.
  • Le logion 101 reprend ce thème avec un développement sur les deux mères (biologique et spirituelle).

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 55 est un dit de radicalité disciplulaire, très proche de Luc 14,26-27 (« Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs… il ne peut être mon disciple ») et de Matthieu 10,37-38. Thomas utilise le verbe « récuser » plutôt que « haïr », ce qui adoucit légèrement la formulation lucanienne.

L'expression « porter sa croix » est l'un des rares éléments qui, dans Thomas, font allusion à la crucifixion. La formulation « comme je la porte » (ntahe) est remarquable, elle implique que Jésus porte actuellement sa croix, ce qui suggère que ce logion a été composé ou retouché après la crucifixion.

Le logion 101 est un doublet de celui-ci, avec l'ajout significatif de la « mère véritable », probablement l'Esprit Saint.

Analyse et interprétation

DeConick considère ce logion comme faisant partie du noyau primitif du recueil, antérieur à la réorientation gnostique. La radicalité de l'exigence reflète le mode de vie des charismatiques itinérants des premières décennies, une rupture familiale réelle, pas seulement métaphorique.

Gathercole relève que la formulation de Thomas est plus proche de la source Q que de Luc ou de Matthieu pris séparément. L'absence de « femme » et « enfants » (présents dans Luc) pourrait indiquer une version plus ancienne.


Point clé : « Comme je la porte » : cette précision christologique propre à Thomas est l'une des plus belles du recueil. Jésus ne demande pas au disciple de porter une croix abstraite, il demande d'imiter un geste concret qu'il fait lui-même. C'est l'un des rares logions de Thomas où Jésus est un modèle pratique, pas seulement un révélateur de secrets.


La mention de la croix est significative dans un texte qui n'a aucune théologie de la Passion. Gathercole y voit un argument en faveur de la dépendance de Thomas vis-à-vis des synoptiques. DeConick note que « porter sa croix » pouvait avoir un sens littéral dans l'Empire romain et n'implique pas nécessairement une référence directe à la crucifixion de Jésus.

Regard catholique

La tradition catholique a toujours interprété cette parole comme une exigence de priorité absolue donnée à Dieu. Le CEC 2232 enseigne que « les liens de la famille, bien qu'importants, ne sont pas absolus » et que la vocation à suivre le Christ peut exiger de « quitter père et mère ». La vie religieuse consacrée (CEC 914-933) est fondée sur cette logique de renoncement radical.

Le verbe « haïr » (dans la version lucanienne) a toujours été interprété par les commentateurs catholiques non comme une injonction à la haine effective mais comme une expression sémitique signifiant « aimer moins » ou « placer en second ». Thomas, en utilisant « récuser » au lieu de « haïr », s'approche peut-être d'un sens plus originel.

Résonances

L'exigence de rupture avec la famille biologique au nom d'une vocation plus haute traverse toutes les traditions monastiques. Le Bouddha a quitté femme et enfant pour chercher l'illumination. Antoine du désert a tout abandonné après avoir entendu l'Évangile (Mt 19,21 : « Va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres »). Et chaque novice qui entre au monastère revit, à sa mesure, le déchirement du logion 55. Ce qui rend ce logion si puissant, c'est l'ajout « comme je la porte », Jésus ne demande rien qu'il ne fasse lui-même.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 10,37 :

« Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; et qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. »

Luc 14,26-27 :

« Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Qui ne porte pas sa croix et ne vient pas derrière moi ne peut être mon disciple. »

Source Q : Q 14,26-27

Analyse comparative

Thomas est plus proche de Luc que de Matthieu : il utilise le verbe « récuser » (haïr), comme Luc, alors que Matthieu adoucit en « aimer plus que moi ». Thomas ajoute la mention de la croix, comme Luc, avec une nuance : « ne porte sa croix comme je la porte », précision christologique absente des synoptiques.

Le logion 101 reprendra ce thème en ajoutant la distinction entre la mère biologique et la « mère véritable », probablement l'Esprit Saint (en syriaque, ruha, « esprit », est féminin). Pour Gathercole, la correspondance étroite avec Luc 14,26-27 est une preuve de dépendance littéraire. Pour Koester, le noyau (récuser sa famille pour suivre Jésus) est l'une des traditions les plus anciennes de la source Q.


Tension avec les évangiles canoniques

La différence principale est de nuance : Thomas dit « récuser » (plus radical, proche de Luc), Matthieu dit « aimer moins que moi » (plus doux). Sur le fond, le logion est remarquablement synoptique. C'est l'un des cas où la tradition thomasienne et la tradition canonique semblent descendre d'une source commune très ancienne.

Interprétation directe

Ce logion est l'un des plus faciles à intégrer dans une lecture catholique de Thomas. La priorité absolue donnée à la vocation sur les liens familiaux est un fondement de la vie consacrée. Et « comme je la porte », cette précision christologique propre à Thomas, est l'une des formulations les plus fortes de l'imitation du Christ dans tout le recueil. Thomas n'est pas toujours anti-christologique ; ici, Jésus reste le modèle concret.

À retenir

  • Ce logion est parmi les plus proches des synoptiques, il confirme que Thomas partage un fonds commun avec Q/Luc
  • « Récuser » = placer en second, pas haïr au sens affectif, formulation sémitique bien attestée
  • La croix est mentionnée ici, l'un des rares points de contact entre Thomas et la théologie de la Passion

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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