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Logion 43

Lecture rapide : Les disciples demandent : qui es-tu ? Jésus répond : à travers ce que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? Vous êtes comme les juifs, ils aiment l'arbre et détestent le fruit, ou aiment le fruit et détestent l'arbre.


Le texte

Texte français

Ses disciples lui dirent : Qui es-tu, toi qui nous dis de telles choses ? Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? Mais vous, vous êtes comme les juifs : ils aiment l'arbre, ils détestent le fruit ; ils aiment le fruit, ils détestent l'arbre.

Copte (translittéré)

pejau naf Nqi nefmachths je Ntak nim ekjw Nnai nan xN ne+jw M moou nhtN NtetNeime an je anok nim alla NtwtN atetN¥wpe Nce N niioudaios je seme Mp¥hn semos te Mpefkarpos auw seme Mpkarpos semoste Mp¥hn

English (Lambdin)

His disciples said to him, "Who are you, that you should say these things to us?" "You do not realize who I am from what I say to you, but you have become like the Jews, for they (either) love the tree and hate its fruit (or) love the fruit and hate the tree."

Notes de traduction

  • La réponse de Jésus (absente du texte copte et restituée par Lambdin) est un reproche indirect : il ne se nomme pas, mais renvoie les disciples à ses paroles comme clef d'identification.
  • L'image de l'arbre et du fruit rappelle Mt 7, 16-20 et Mt 12, 33, mais ici elle est appliquée à l'incohérence : aimer la source et rejeter ses fruits, ou inversement.
  • La mention des « juifs » reflète un contexte polémique propre à la communauté de Thomas, probablement en tension avec le judaïsme rabbinique au IIe siècle.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 43 est un dialogue de reconnaissance manquée. Les disciples posent une question christologique directe : « Qui es-tu ? » La réponse de Jésus est indirecte et reproche aux disciples de ne pas le reconnaître à travers ses paroles. Le parallèle synoptique le plus proche est Matthieu 12,33 et Luc 6,44 (source Q 6,44) : « Reconnaissez l'arbre à ses fruits. »

La forme est celle de la chreia, l'anecdote d'enseignement où la question du disciple révèle une incompréhension que le maître corrige. L'image de l'arbre et du fruit est un mashal classique de la tradition sapientielle juive.

Analyse et interprétation

La réponse de Jésus (« par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? ») est une inversion de la logique ordinaire. Au lieu de se définir par un titre (Messie, Fils de Dieu, prophète), Jésus renvoie les disciples à ses paroles, c'est dans l'enseignement lui-même que son identité se révèle. Cette approche est cohérente avec l'ensemble de Thomas, qui est un recueil de paroles et non un récit d'actions.

DeConick note la comparaison polémique avec « les juifs », un terme qui, dans Thomas, désigne non pas le peuple juif dans son ensemble mais les autorités religieuses qui résistent à l'enseignement de Jésus. « Ils aiment l'arbre et détestent le fruit ; ils aiment le fruit et détestent l'arbre » décrit une incohérence, une incapacité à saisir la relation entre la source (l'arbre) et ce qu'elle produit (le fruit).

Patterson interprète l'incohérence ainsi : les adversaires de Jésus acceptent la tradition (l'arbre = la Torah, les prophètes) mais rejettent ce qu'elle produit (le fruit = Jésus et son enseignement). Ou bien ils admirent l'enseignement (le fruit) mais refusent de reconnaître celui qui l'enseigne (l'arbre = Jésus lui-même). Dans les deux cas, c'est une dissociation entre la forme et le contenu.

Meyer souligne que ce logion, comme le logion 13, insiste sur le fait que la véritable connaissance de Jésus ne passe pas par des titres ou des catégories mais par une expérience directe de ses paroles. Le disciple qui a compris les paroles sait qui est Jésus, sans avoir besoin de lui demander.

Regard catholique

L'injonction à reconnaître Jésus par ses paroles et ses œuvres est pleinement canonique. Le CEC 548 enseigne que « les signes accomplis par Jésus témoignent que le Père l'a envoyé ». Jean 10,38 : « Si je les fais [les œuvres], quand même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres. » L'arbre se reconnaît à ses fruits, c'est un critère de discernement que la tradition catholique utilise constamment.

La mention des « juifs » dans un sens critique soulève une question délicate. Le concile Vatican II (Nostra Aetate 4) a solennellement rejeté toute interprétation des textes évangéliques qui impliquerait une culpabilité collective du peuple juif. Le logion 43 doit être lu dans son contexte historique, un conflit intra-juif du Ier-IIe siècle, et non comme un jugement sur le judaïsme en tant que tel.

Mais l'enjeu principal est ailleurs : il est christologique. Thomas fait de Jésus un révélateur de soi, un maître dont on reconnaît la valeur par la qualité de ses paroles, et non le Messie d'Israël, le Fils de Dieu confessé par Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16). C'est une christologie fonctionnelle, Jésus dit des choses utiles, contre la christologie ontologique des canoniques, Jésus est Dieu fait homme (CEC 464-469). La rupture est fondamentale : un maître de sagesse, si profond soit-il, ne sauve personne ; seul le Verbe incarné rachète l'humanité.

Résonances

La question « Qui es-tu ? » est la question fondamentale que chaque disciple, chaque chercheur spirituel, chaque lecteur des Évangiles doit se poser. Et la réponse de Jésus, « regarde ce que je dis, et tu sauras qui je suis », est une invitation à une herméneutique existentielle : on ne connaît Jésus qu'en pratiquant ses paroles. Kierkegaard, dans L'exercice en christianisme, insiste sur cette idée : le Christ n'est pas un personnage historique à étudier de l'extérieur, mais une présence à rencontrer dans l'engagement existentiel.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 12,33 :

« Ou bien supposez l'arbre bon et son fruit bon, ou supposez l'arbre mauvais et son fruit mauvais : car c'est au fruit qu'on reconnaît l'arbre. »

Luc 6,44 :

« Car chaque arbre se reconnaît à son propre fruit. On ne cueille pas de figues sur les épines ; on ne vendange pas de raisin sur les ronces. »

Source Q : Q 6,44

Analyse comparative

Le cadre dialogique (les disciples demandent « Qui es-tu ? ») est propre à Thomas. La réponse de Jésus utilise l'image de l'arbre et de ses fruits, qui est clairement synoptique (Matthieu 12,33 ; Luc 6,44 ; Q 6,44). Mais Jésus renverse la question : au lieu de s'identifier, il renvoie les disciples à la qualité de ses paroles, « par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ? »

L'accusation qui suit, « vous êtes comme les juifs : ils aiment l'arbre, ils détestent le fruit ; ils aiment le fruit, ils détestent l'arbre », est propre à Thomas et pose un problème historique. La mention des « juifs » comme repoussoir est rare dans Thomas (contrairement à Jean, qui l'utilise fréquemment). Pour Gathercole, cette mention pourrait indiquer une date de rédaction postérieure à la séparation entre le mouvement de Jésus et le judaïsme. Pour Patterson, le logion reflète des tensions internes à une communauté encore judéo-chrétienne.


Tension avec les évangiles canoniques

La tension est réelle et touche à la christologie. Dans les canoniques, Jésus accepte, au moins partiellement, les titres qui lui sont donnés : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16), et Jésus confirme (Mt 16,17). En Jean 14,9, il déclare : « Celui qui m'a vu a vu le Père. » Ici, Jésus refuse de répondre à la question « Qui es-tu ? » et renvoie les disciples à ses paroles comme seul critère d'identification. C'est une christologie fonctionnelle (on connaît Jésus par ce qu'il dit) contre la christologie ontologique des canoniques (Jésus est le Fils de Dieu). Par ailleurs, la comparaison polémique avec « les juifs » introduit un ton anti-judaïque absent du parallèle synoptique de l'arbre et du fruit (Mt 12,33 ; Lc 6,44).

Interprétation directe

Le refus de Jésus de se nommer est théologiquement insuffisant. La foi chrétienne ne repose pas seulement sur les paroles de Jésus mais sur son identité, Verbe incarné, Fils du Père, vrai Dieu et vrai homme (CEC 464-469). Réduire la connaissance de Jésus à la compréhension de ses paroles, c'est faire de lui un maître de sagesse plutôt que le Sauveur. La comparaison avec « les juifs » est par ailleurs historiquement située et ne doit en aucun cas être lue comme un jugement sur le peuple juif (Nostra Aetate 4). Ce logion est intéressant pour la pédagogie de Jésus ; il est dangereux s'il devient le fondement d'une christologie.

À retenir

  • Jésus refuse de se définir par un titre, son identité se révèle dans ses paroles : comprendre le message, c'est connaître le messager
  • L'incohérence de l'arbre et du fruit : accepter la tradition et refuser ce qu'elle produit, ou l'inverse, est une forme d'aveuglement spirituel
  • La mention des « juifs » comme repoussoir est rarissime dans Thomas, contexte de conflit communautaire à lire avec prudence critique
  • Ce logion est l'un des rares de Thomas à poser une question christologique directe, et la réponse de Jésus, indirecte, est en elle-même un enseignement : on ne connaît Jésus qu'à l'intérieur de ses paroles, jamais en les survolant de l'extérieur

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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