Logion 104¶
Lecture rapide : Pourquoi jeûner ? « Quand l'époux sort de la chambre, alors qu'on jeûne. » La concession sauve en partie le logion, mais réduire le jeûne à la réparation d'une faute ampute la tradition, et effacer la Passion défait le christianisme.
Le texte¶
Texte français
Ils lui dirent : Viens, prions aujourd'hui et jeûnons. Jésus dit : Quelle faute ai-je donc commise, ou en quoi m'a-t-on soumis ? Mais quand l'époux sort de la chambre nuptiale, alors, qu'on jeûne et qu'on prie !
Copte (translittéré)
pe jau NIS je amou NtN¥lhl Mpoou auw NtNRnhsteue peje IS je ou gar pe pnobe Ntaeiaaf h Ntaujro eroei xN ou alla xotan er¥an pnumvios ei ebol xM pnumvwn tote marounh steue auw marou¥lhl
English (Lambdin)
They said to Jesus, "Come, let us pray today and let us fast." Jesus said, "What is the sin that I have committed, or wherein have I been defeated? But when the bridegroom leaves the bridal chamber, then let them fast and pray."
Notes de traduction
- La première partie reprend le thème thomasien de la critique du jeûne et de la prière rituels (cf. logia 6, 14, 27). Jésus refuse de jeûner tant qu'il est présent, il est l'époux.
- Parallèle avec Marc 2,19-20 et Matthieu 9,15 (la parabole de l'époux et du jeûne). Thomas est proche du texte synoptique pour la seconde partie.
- « Quelle faute ai-je commise ? » : Jésus associe le jeûne à la pénitence pour le péché, ce qui est absent des synoptiques. Cette question rhétorique affirme l'innocence de Jésus.
- La « chambre nuptiale » (copte ⲠⲚⲨⲘⲪⲰⲚ, pnymphōn, du grec nymphōn) est un symbole important dans la littérature gnostique, notamment dans l'Évangile de Philippe, où le sacrement de la chambre nuptiale est le rite suprême.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 104 est un dialogue sur le jeûne et la prière, parallèle à Marc 2,18-20, Matthieu 9,14-15 et Luc 5,33-35, l'épisode où l'on reproche aux disciples de Jésus de ne pas jeûner. La forme est celle de la chreia défensive : une provocation suivie d'une réponse qui retourne l'argument.
La réponse de Jésus dans Thomas diverge significativement des synoptiques. Chez les synoptiques, Jésus demande : « Les amis de l'époux peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? » (Mc 2,19). Chez Thomas, Jésus dit : « Quelle faute ai-je commise ? », associant le jeûne et la prière à la pénitence, à la réparation d'une faute. La logique implicite est : on jeûne et on prie quand on a péché ; or Jésus n'a pas péché ; donc le jeûne et la prière sont inappropriés tant qu'il est présent.
La mention de la « chambre nuptiale » (nymphōn) est un terme-clé dans Thomas (logion 75) et dans l'Évangile de Philippe. Elle renvoie à l'union mystique entre le divin et l'humain, un thème que le gnosticisme valentinien développera considérablement.
Analyse et interprétation¶
DeConick voit dans ce logion une position anti-rituelle cohérente avec les logia 6 et 14 : le jeûne et la prière sont des pratiques pénitentielles qui n'ont de sens que dans l'absence de l'époux, c'est-à-dire dans l'état de séparation d'avec le divin. Tant que Jésus est présent (c'est-à-dire tant que le disciple est en communion avec la connaissance), ces pratiques sont non seulement inutiles mais déplacées.
Gathercole note que la concession finale (« quand l'époux sort de la chambre nuptiale, alors qu'on jeûne et qu'on prie ») est remarquable. Thomas admet que le jeûne et la prière ont une place, mais seulement dans l'absence. Cette nuance est plus modérée que le rejet total du logion 14.
Meyer interprète la « chambre nuptiale » comme le lieu de l'union mystique, l'état de conscience dans lequel le disciple est uni à Jésus. Quand cette union est rompue (quand l'époux « sort »), alors le jeûne et la prière deviennent nécessaires pour restaurer la communion.
Regard catholique¶
La parabole de l'époux est pleinement canonique (Mc 2,19-20) et la tradition catholique l'a commentée abondamment. Le CEC 796 enseigne que « l'unité du Christ et de l'Église, Tête et membres du Corps, implique aussi la distinction des deux dans une relation personnelle », une relation que les mystiques décrivent en termes nuptiaux.
La tradition catholique reconnaît que le jeûne a une dimension pénitentielle (CEC 1434) mais aussi une dimension joyeuse, le jeûne eucharistique, par exemple, est une préparation à la communion, non une punition. L'association exclusive du jeûne avec la faute, que Thomas semble faire, ne correspond pas à la richesse de la tradition catholique.
La concession de Thomas (« quand l'époux sort, alors qu'on jeûne ») est compatible avec l'enseignement synoptique. L'Église jeûne pendant le Carême et le Vendredi saint, des temps d'« absence » liturgique de l'Époux, et cesse de jeûner pendant le temps pascal, temps de la présence du Ressuscité.
Résonances¶
Le thème de la présence et de l'absence de l'Époux mystique traverse toute la tradition contemplative. Jean de la Croix, dans le Cantique spirituel, décrit les alternances entre la présence et l'absence de l'Aimé, alternances qui structurent la vie intérieure du mystique. Thérèse d'Ávila connaît des « sécheresses » où l'Époux semble absent, et c'est dans ces moments que la prière et le jeûne deviennent nécessaires. Le logion 104, sous sa forme polémique, touche à une vérité d'expérience que tout contemplatif reconnaît.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Marc 2,18-20 :
« Les disciples de Jean et les pharisiens étaient en train de jeûner. Ils viennent et lui disent : "Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ?" Jésus leur dit : "Les compagnons de l'époux peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? Tant qu'ils ont l'époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais viendront des jours où l'époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront en ce jour-là." »
Matthieu 9,14-15 :
« Alors les disciples de Jean viennent à lui et disent : "Pourquoi nous et les pharisiens jeûnons-nous, tandis que tes disciples ne jeûnent pas ?" Jésus leur dit : "Les compagnons de l'époux peuvent-ils être dans le deuil tant que l'époux est avec eux ? Mais viendront des jours où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront." »
Luc 5,33-35 :
« Ils lui dirent : "Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des prières, pareillement ceux des pharisiens ; les tiens mangent et boivent." Jésus leur dit : "Pouvez-vous faire jeûner les compagnons de l'époux pendant que l'époux est avec eux ? Mais viendront des jours où l'époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront en ces jours-là." »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec les synoptiques est thématique mais la formulation diffère considérablement. Les trois synoptiques présentent une question extérieure (les disciples de Jean ou les pharisiens demandent pourquoi les disciples de Jésus ne jeûnent pas) et une réponse en forme de parabole nuptiale. Thomas présente une demande des propres compagnons de Jésus (« Viens, prions et jeûnons ») et un refus indigné : « Quelle faute ai-je donc commise ? », comme si le jeûne et la prière étaient des pénitences que seul un pécheur devrait pratiquer.
La réponse de Jésus dans Thomas est plus radicale que dans les synoptiques. Chez Marc, Matthieu et Luc, le jeûne est temporairement suspendu (l'époux est présent) mais il reprendra quand l'époux sera « enlevé », une allusion claire à la mort de Jésus. Chez Thomas, Jésus dit : « quand l'époux sort de la chambre nuptiale, alors qu'on jeûne et qu'on prie ». Le verbe « sortir » est plus neutre que « être enlevé », il ne connote pas la Passion ni la mort. De plus, la question rhétorique de Jésus (« quelle faute ai-je commise ? ») est sans parallèle et suggère que le jeûne est lié au péché, non à l'absence. Ce trait est cohérent avec le logion 14 (le jeûne engendre le péché).
Tension avec les évangiles canoniques¶
Les synoptiques (Mc 2,19-20 ; Mt 9,14-15 ; Lc 5,33-35) présentent le départ de l'époux comme un arrachement (« l'époux leur sera enlevé »), allusion transparente à la Passion. Thomas remplace cet arrachement par une simple « sortie » de la chambre nuptiale, effaçant toute référence à la mort de Jésus. C'est une dé-kérygmatisation caractéristique : Thomas supprime systématiquement la croix. De plus, la question « Quelle faute ai-je commise ? » est sans parallèle canonique et réduit le jeûne à une pénitence pour le péché, alors que Mt 6,16-18 et la tradition synoptique présentent le jeûne comme une discipline spirituelle positive, non comme une punition.
Interprétation directe¶
La concession finale (« quand l'époux sort, alors qu'on jeûne ») sauve partiellement ce logion, Thomas admet la légitimité du jeûne dans l'absence. Mais la question rhétorique (« quelle faute ai-je commise ? ») révèle une incompréhension du jeûne chrétien. Le jeûne catholique n'est pas seulement pénitentiel ; il est aussi eucharistique, préparatoire, ascétique, joyeux (CEC 1434 ; Mt 6,17-18 : « toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête »). Réduire le jeûne à la réparation d'une faute, c'est amputer la tradition. L'effacement de la Passion est plus grave encore : un christianisme sans croix n'est plus le christianisme.
À retenir¶
- La concession finale sauve en partie : Thomas admet le jeûne dans l'absence de l'époux.
- Erreur : réduire le jeûne à la réparation d'une faute. Il est aussi préparatoire, ascétique, joyeux (CEC 1434 ; Mt 6,17-18).
- Plus grave : l'effacement de la Passion. Un christianisme sans croix n'est plus le christianisme.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.