Logion 40¶
Lecture rapide : Un cep de vigne planté en dehors du Père n'est pas fort, il sera arraché avec ses racines et périra.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Un cep de vigne a été planté en dehors du Père et, comme il n'est pas fort, il sera extirpé avec sa racine, et il périra.
Copte (translittéré)
peje IS oubeneloole au toqs Mpsa nbol Mpeiwt auw esta jrhu an senaporkS xa tesnoune Ns tako
English (Lambdin)
Jesus said, "A grapevine has been planted outside of the father, but being unsound, it will be pulled up by its roots and destroyed."
Notes de traduction
- Image agraire sans parallèle direct dans les canoniques, bien que Mt 15, 13 soit proche : « Toute plante que n'a pas plantée mon Père céleste sera arrachée. »
- « En dehors du Père » : expression typique de Thomas, soulignant que ce qui n'a pas son origine dans le divin est voué à la destruction.
- « Extirpé avec sa racine » : le copte insiste sur l'arrachement radical, la destruction totale de ce qui n'est pas enraciné dans le Père.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 40 est un dit de jugement sous forme de parabole végétale. Le parallèle canonique le plus proche est Matthieu 15,13 : « Toute plante que mon Père céleste n'a pas plantée sera arrachée. » La métaphore de la vigne est omniprésente dans la tradition biblique : Israël est la vigne du Seigneur (Is 5,1-7 ; Ps 80,9-17), et Jésus se déclare la « vraie vigne » en Jean 15,1-8.
La formulation de Thomas est plus radicale que celle de Matthieu : il ne dit pas simplement que la plante sera arrachée, mais qu'elle « n'est pas forte » (eshjan estajro an), elle est faible parce qu' elle est plantée « en dehors du Père ». La faiblesse n'est pas accidentelle ; elle est structurelle, liée à l'éloignement de la source divine.
Analyse et interprétation¶
DeConick lit ce logion dans un cadre gnostique : la vigne plantée « en dehors du Père » représente la création matérielle, l'œuvre du Démiurge, séparée du vrai Dieu. Tout ce qui n'est pas enraciné dans le Père véritable est voué à la destruction. C'est un jugement cosmologique radical.
Patterson propose une lecture plus éthique : la vigne « en dehors du Père » représente toute entreprise humaine, religieuse, sociale, politique, qui n'est pas fondée sur le divin. Elle peut paraître florissante pendant un temps, mais elle finira par être arrachée parce qu'elle n'a pas de racines profondes.
Meyer rapproche ce logion de Jean 15,6 : « Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il sèche, puis on le ramasse, on le jette au feu et il brûle. » L'image est la même : la séparation de la source divine entraîne le dessèchement et la destruction.
Gathercole note la brièveté et la sévérité du logion : il n'y a pas d'appel au repentir, pas de seconde chance. La vigne « en dehors du Père » est condamnée. C'est l'un des logia les plus sombres du recueil.
Regard catholique¶
L'image de la vigne arrachée est canonique (Mt 15,13 ; Jn 15,6) et la tradition catholique l'a abondamment commentée. Le CEC 755 utilise la métaphore de la vigne pour décrire l'Église : « L'Église est la vigne véritable dont le vigneron est le Père. Le Christ est la vigne véritable qui donne vie et fécondité aux sarments. »
Si l'on lit le logion dans un cadre gnostique (la création matérielle comme vigne « en dehors du Père »), il contredit la doctrine catholique de la bonté de la création (CEC 299). Mais si on le lit dans un cadre éthique (toute entreprise séparée de Dieu est vouée à l'échec), il est parfaitement compatible avec l'enseignement de Jean 15 et avec la théologie catholique de la grâce : sans Dieu, l'homme ne peut rien faire de durablement bon (CEC 2001).
Résonances¶
L'image de la plante arrachée parce qu'elle n'a pas de racines profondes est universelle. Jérémie 17,5-8 oppose l'homme qui se confie en la chair (« comme un buisson dans la steppe ») à celui qui se confie au Seigneur (« comme un arbre planté au bord des eaux »). Le Psaume 1 trace la même opposition. Et chaque civilisation qui s'est coupée de ses fondements spirituels, Rome au Ve siècle, l'Europe au XXe, a fait l'expérience de ce déracinement. Le logion 40, dans sa concision, contient un avertissement que l'histoire ne cesse de vérifier.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 15,13 :
« Toute plante que n'a pas plantée mon Père céleste sera arrachée. »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec Matthieu 15,13 est partiel mais clair. Les deux textes partagent l'image d'une plante qui sera arrachée parce qu'elle n'a pas été plantée par le Père. Thomas précise que c'est un « cep de vigne » (image johannique par excellence, cf. Jean 15,1-8), tandis que Matthieu parle de « toute plante » en général.
Chez Matthieu, le logion est dirigé contre les pharisiens (contexte de la discussion sur la pureté). Thomas omet ce contexte, comme à son habitude. L'expression « en dehors du Père » est plus forte que « que n'a pas plantée mon Père » : elle suggère une distance ontologique, presque une chute hors de la sphère divine. Pour Koester, cette formulation pourrait refléter une version plus ancienne ; pour Gathercole, elle trahit une rédaction influencée par le dualisme gnostique.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le parallèle le plus proche est Matthieu 15,13 (« Toute plante que n'a pas plantée mon Père céleste sera arrachée »), mais Thomas radicalise la formulation. Matthieu dit que la plante n'a pas été plantée par le Père, un défaut d'origine. Thomas dit que la vigne a été plantée en dehors du Père, une distance ontologique, presque une chute hors de la sphère divine. Cette nuance ouvre la porte à une lecture gnostique où la création matérielle elle-même est « en dehors du Père », œuvre d'un démiurge inférieur. Jean 15,1-6 (la vraie vigne) et Isaïe 5,1-7 (la vigne d'Israël) présupposent au contraire que la vigne est plantée par Dieu, le problème est qu'elle ne porte pas de fruit, non qu'elle est ontologiquement séparée de lui.
Interprétation directe¶
Si on lit ce logion dans un cadre éthique (toute entreprise séparée de Dieu échoue), il est orthodoxe et même puissant, un écho de Jean 15,5 : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Mais la formulation « en dehors du Père » est lourde de conséquences : elle peut fonder un dualisme cosmologique où la matière elle-même est rejetée comme étrangère à Dieu. C'est exactement ce que les gnostiques valentiniens en feront. La doctrine catholique de la Création (CEC 295-301) enseigne que rien n'existe « en dehors » de Dieu, tout a été créé par lui et pour lui. Le logion est juste dans son intuition (rien ne tient sans Dieu) ; il est dangereux dans sa formulation (certaines choses existent hors de Dieu).
À retenir¶
- « En dehors du Père » : formulation plus radicale que Mt 15,13, une distance ontologique, pas seulement une origine différente
- L'un des logia les plus sombres de Thomas : pas d'appel au repentir, pas de seconde chance, la séparation du Père est fatale
- La faiblesse de la vigne n'est pas accidentelle : elle est structurelle, conséquence directe de l'éloignement de la source
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.