Logion 60¶
Lecture rapide : Un Samaritain porte un agneau vers la Judée. Jésus : il va le tuer pour le manger, car vivant, on ne le mange pas. Et vous, cherchez le repos, sinon vous serez des cadavres, et on vous mangera.
Le texte¶
Texte français
Ils virent un Samaritain qui, portant un agneau, allait en Judée. Il dit à ses disciples : Que va-t-il faire de l'agneau ? Ils lui dirent : Le tuer et le manger. Il leur dit : Tant qu'il est vivant, il ne le mangera pas, à moins qu'il ne le tue et qu'il ne soit cadavre. Ils dirent : Autrement, il ne pourra pas le faire. Il leur dit : Vous-mêmes, cherchez un lieu pour vous dans le repos, de peur que vous ne soyez cadavres et ne soyez mangés.
Copte (translittéré)
ausamareiths effi N nouxieib efbhk exoun e+oudaia pe jaf Nnefmachths je ph Mpkwte Mpexieib pejau naf jekaas efna mooutf Nfouomf pejaf nau xws e fonx fnaouomf an alla ef¥amo outf Nf¥wpe Nouptwma pejau je Nkesmot fna¥as an pejaf nau je NtwtN xwtthutN ¥ine Nsa ou topos nhtN exoun euanapausis jekaas NnetN¥wpe Mptwma Nse ouwm thutN
English (Lambdin)
a Samaritan carrying a lamb on his way to Judea. He said to his disciples, "That man is round about the lamb." They said to him, "So that he may kill it and eat it." He said to them, "While it is alive, he will not eat it, but only when he has killed it and it has become a corpse." They said to him, "He cannot do so otherwise." He said to them, "You too, look for a place for yourself within repose, lest you become a corpse and be eaten."
Notes de traduction
- Logion narratif rare dans Thomas, qui est principalement constitué de paroles isolées. La scène rappelle les récits de rencontre en chemin des évangiles canoniques.
- Le texte copte est partiellement lacunaire au début (d'où les crochets chez Lambdin). La reconstitution est conjecturale.
- « Cherchez un lieu dans le repos » (anapausis) : le repos est la destination spirituelle ultime dans Thomas (cf. logia 50, 51). Devenir « cadavre » signifie rester dans l'inconscience spirituelle.
- Le Samaritain portant un agneau vers la Judée évoque possiblement le sacrifice pascal, mais l'interprétation reste débattue.
- La leçon est existentielle : sans éveil spirituel, l'être humain est « mangé » par le monde, consommé comme un cadavre.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 60 est un dialogue occasionnel déclenché par une scène de la vie quotidienne : un Samaritain portant un agneau vers la Judée. La forme est celle de la chreia (anecdote d'enseignement), où un événement ordinaire sert de point de départ à une leçon spirituelle. Ce logion est partiellement unique, la scène n'a pas de parallèle synoptique, bien que les thèmes du repos et du cadavre soient récurrents dans Thomas.
Le texte est probablement corrompu : la mention d'un « Samaritain portant un agneau » est obscure. Certains éditeurs lisent « portant un anneau » ; d'autres « portant un agneau sur ses épaules ». L'image du Samaritain allant en Judée avec un agneau suggère un pèlerin se rendant au Temple pour un sacrifice, ce qui serait ironique, puisque les Samaritains avaient leur propre temple au mont Garizim.
Analyse et interprétation¶
Le raisonnement de Jésus est apparemment trivial : on ne peut manger un agneau que s'il est mort. Mais la conclusion est redoutable : « Vous-mêmes, cherchez un lieu pour vous dans le repos, de peur que vous ne soyez cadavres et ne soyez mangés. » Le parallélisme est clair : de même que l'agneau vivant est tué pour devenir nourriture, de même le disciple qui ne trouve pas le « repos » (anapausis) deviendra un « cadavre », c'est-à-dire une proie pour le monde.
DeConick interprète le « repos » comme l'état de plénitude spirituelle qui protège le disciple de la « mort » spirituelle. Celui qui n'a pas atteint le repos est vulnérable, il peut être « mangé » par le monde, c'est-à-dire absorbé, consumé, réduit à l'état de matière inerte. Le monde, dans Thomas, est un prédateur qui dévore ceux qui ne sont pas éveillés.
Meyer note que l'image de l'agneau sacrificiel a des résonances christologiques évidentes (Jean 1,29 : « Voici l'agneau de Dieu »), mais que Thomas ne les exploite pas. Il n'y a pas de théologie sacrificielle dans Thomas, l'agneau est simplement un exemple de la transformation du vivant en cadavre, qui sert de mise en garde.
Patterson rapproche la conclusion (« cherchez un lieu pour vous dans le repos ») du logion 50 (« c'est un mouvement au repos ») et du logion 51 (le repos des morts). Le « repos » est l'état auquel aspire le disciple thomasien, un état qui le rend invulnérable à la mort et à la dévoration par le monde.
Regard catholique¶
L'invitation à chercher le « repos » a des échos augustiniens profonds : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose pas en toi » (Confessions I.1.1). Le CEC 1718 enseigne que « les béatitudes répondent au désir naturel de bonheur » et que ce désir ne peut être comblé que par Dieu. Le « repos » de Thomas, bien que formulé dans un cadre différent, touche à la même réalité : l'être humain est fait pour un repos que seul Dieu peut donner.
L'image de l'agneau tué et mangé évoque inévitablement, pour un catholique, le sacrifice eucharistique, l'Agneau de Dieu qui est « tué » et « mangé » dans la communion. Mais Thomas n'exploite pas cette dimension : le sacrifice, ici, est une illustration du danger, non du salut.
Résonances¶
L'image du monde comme prédateur, qui dévore ceux qui ne sont pas protégés par l'éveil spirituel, est puissante et troublante. Elle rappelle la description paulinienne du « Dieu de ce monde » qui aveugle les esprits (2 Co 4,4) et l'avertissement de Pierre : « Votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde en cherchant qui dévorer » (1 P 5,8). Dans une perspective plus large, la psychologie moderne confirme que l'être humain non « éveillé », non conscient de ses conditionnements, de ses automatismes, de ses peurs, est effectivement « dévoré » par les forces extérieures. Le logion 60, sous sa forme étrange et déconcertante, contient une vérité psychologique et spirituelle que les siècles n'ont pas démentie.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
La scène d'un Samaritain portant un agneau en Judée n'apparaît nulle part dans le Nouveau Testament. Luc 10,30-37 met en scène un Samaritain, mais dans un contexte totalement différent (la parabole du bon Samaritain). Le dialogue sur l'agneau qui doit être tué pour être mangé est un développement propre à Thomas, qui sert de tremplin à l'exhortation finale : « cherchez un lieu dans le repos ».
Le thème du « repos » (anapausis) est central dans Thomas (cf. logia 50, 51, 90) et absent des synoptiques comme but de la quête spirituelle. Ce concept a des racines dans la littérature sapientielle juive (Siracide 51,27 : « trouvez pour vous un grand repos ») et sera développé dans les textes gnostiques ultérieurs. La conclusion, « de peur que vous ne soyez cadavres et ne soyez mangés », fait écho au logion 56 (le monde comme cadavre) et exprime une urgence existentielle : sans le repos intérieur, l'homme est livré à la mort et à la dévoration, images de la dissolution spirituelle.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucune scène canonique ne met en parallèle un agneau sacrificiel et le risque de devenir soi-même un « cadavre dévoré ». Le thème du « repos » (anapausis) comme destination spirituelle n'apparaît pas dans les synoptiques, bien que Matthieu 11,28-29 utilise le mot dans un autre sens (« Venez à moi, vous tous qui peinez, et je vous donnerai le repos »). L'image de l'agneau évoque Jean 1,29 (« Voici l'agneau de Dieu ») et la théologie sacrificielle paulinienne (1 Co 5,7), mais Thomas ne développe aucune dimension sotériologique : l'agneau n'est pas sacrifié pour le salut, il est simplement un exemple de la transformation du vivant en cadavre. L'absence totale de théologie sacrificielle est la divergence principale.
Interprétation directe¶
Le logion 60 contient un avertissement existentiel puissant : sans éveil intérieur (le « repos »), l'être humain est livré aux forces qui le consomment. L'image est brutale mais psychologiquement juste. Cependant, le cadre théologique est déficient. Le « repos » thomasien est un état de conscience, pas une grâce reçue ; l'agneau est un exemple zoologique, pas une figure christologique. Pour un catholique, l'ironie est cruelle : l'Agneau de Dieu, dans les canoniques, est précisément celui qui accepte d'être tué pour que les autres ne soient pas dévorés. Thomas voit le danger mais ignore le remède. L'enseignement est valable comme diagnostic ; il est incomplet comme thérapie.
À retenir¶
- L'un des rares logions narratifs de Thomas, une scène concrète qui sert de trampoline à un enseignement sur le repos (anapausis)
- Le « repos » est la destination spirituelle dans Thomas (cf. logia 50, 51) : l'état qui protège le disciple d'être « consommé » par le monde
- L'agneau vivant ne peut pas être mangé, métaphore : le disciple vivant (éveillé) est invulnérable à ce qui dévore les cadavres spirituels
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.