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Logion 110

Lecture rapide : « Que celui qui a trouvé le monde et s'est fait riche y renonce. » On ne renonce qu'à ce qu'on a connu : c'est juste. Mais Thomas identifie le monde à un mal intrinsèque, là où la création est blessée, non mauvaise.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Celui qui a trouvé le monde et s'est fait riche, qu'il renonce au monde !

Copte (translittéré)

peje IS je pentaxqine Mpkosmos nfR rMmao marefarna Mpkosmos

English (Lambdin)

Jesus said, "Whoever finds the world and becomes rich, let him renounce the world."

Notes de traduction

  • Ce logion est une variante condensée du logion 81 (« Celui qui s'est fait riche, qu'il se fasse roi ; et celui qui a le pouvoir, qu'il renonce ! »). Le thème est le renoncement après l'acquisition.
  • Le copte ⲠⲔⲞⲤⲘⲞⲤ (pkosmos), du grec kosmos, désigne le « monde » au sens négatif dans Thomas : le système du créé, l'illusion matérielle, l'opposé du Royaume.
  • La logique est paradoxale : il faut d'abord « trouver » le monde (le connaître, en faire l'expérience) et « devenir riche » (y réussir) avant de pouvoir y renoncer. Le renoncement n'est pas fuite par ignorance mais choix éclairé.
  • Ce logion fait écho à un thème récurrent dans Thomas : le monde n'est pas digne de celui qui l'a compris (cf. logia 56, 80, 111).

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 110 est une sentence brève et impérative, unique dans Thomas et sans parallèle canonique. La structure est identique à celle du logion 81 : un mouvement en deux temps (acquisition puis renoncement). Mais le logion 81 parlait de richesse et de royauté ; le logion 110 parle du monde comme objet de la richesse.

L'expression « trouver le monde » est propre à Thomas et fait écho au logion 56 (« celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre ») et au logion 80 (« celui qui a connu le monde a trouvé le corps »). Le monde, dans Thomas, est un objet de connaissance qu'il faut traverser, non pas ignorer.

Analyse et interprétation

DeConick interprète ce logion dans le cadre de l'ascétisme thomasien : le monde doit être connu puis abandonné. Le renoncement sans connaissance préalable est aveugle ; la connaissance sans renoncement est servitude. L'itinéraire est triple : trouver le monde, s'enrichir (acquérir la connaissance du monde), puis renoncer au monde (transcender cette connaissance).

Gathercole note la proximité avec le logion 81 et suggère que les deux logia forment une paire thématique. Le logion 81 traite du pouvoir, le logion 110 traite du monde, et les deux enseignent le même mouvement de dépassement.

Meyer y voit un écho de la tradition stoïcienne du détachement : le sage connaît le monde parfaitement mais n'y est pas attaché. La apatheia stoïcienne (absence de passion) est obtenue non par l'ignorance mais par la connaissance complète suivie du détachement volontaire.

Regard catholique

Le thème du renoncement au monde est central dans la tradition monastique catholique. Le CEC 914 enseigne que « la vie consacrée se caractérise par la profession des conseils évangéliques », pauvreté, chasteté, obéissance, qui sont des formes de renoncement au monde. L'exhortation de Jean est explicite : « N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde » (1 Jn 2,15).

Cependant, la tradition catholique distingue le monde comme création de Dieu (bon) et le monde comme système de valeurs opposé à Dieu (à rejeter). Le CEC 2853 commente : « La victoire sur le "prince de ce monde" est acquise, une fois pour toutes, à l'Heure où Jésus se livre librement à la mort. » Thomas ne fait pas cette distinction et semble rejeter le monde en bloc, ce qui est incompatible avec la doctrine de la bonté de la création.

Résonances

La sagesse du renoncement après la connaissance est une constante des traditions spirituelles. Le Bouddha a connu le luxe princier avant de renoncer ; François d'Assise a connu la richesse marchande avant de se dépouiller ; Ignace de Loyola a connu la gloire militaire avant de se convertir. Le logion 110 formule cette loi : on ne peut vraiment renoncer qu'à ce que l'on a d'abord possédé et connu.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.

Le logion est un résumé de la théologie ascétique de Thomas. L'enrichissement dont il parle est ambigu : s'agit-il de la richesse matérielle (cf. logion 63, le riche insensé) ou de la richesse spirituelle (cf. logion 81 : « Celui qui s'est fait riche, qu'il se fasse roi ») ? La seconde lecture est plus cohérente avec l'ensemble du texte : celui qui a compris le monde (logion 56 : « connaître le monde ») et a tiré profit de cette compréhension doit maintenant renoncer au monde lui-même.

Le logion exprime en une phrase la dialectique fondamentale de Thomas : le monde doit être connu (traversé, compris), mais non possédé. Il n'y a pas d'équivalent canonique exact, bien que Matthieu 16,26 pose une question similaire : « Que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s'il ruine sa propre vie ? » Mais chez Matthieu, l'enjeu est la vie (psychè) ; chez Thomas, l'enjeu est la liberté vis-à-vis du monde.


Tension avec les évangiles canoniques

L'appel au renoncement est biblique (Mt 16,26 ; 1 Jn 2,15-17 : « N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde »). Mais Thomas et les canoniques ne rejettent pas le même monde. Pour les synoptiques, le « monde » à quitter est le système de valeurs opposé à Dieu, la convoitise, l'orgueil, le pouvoir (1 Jn 2,16). Pour Thomas, le kosmos est la création matérielle elle-même, identifiée à un cadavre (logion 56) ou à un corps (logion 80). La nuance est décisive : les canoniques ne condamnent pas la création (Gn 1,31 : « Dieu vit que cela était très bon ») ; Thomas la dévalue en bloc. Le renoncement thomasien n'est pas ascétique, il est ontologique.

Interprétation directe

L'idée qu'on ne peut renoncer qu'à ce qu'on a d'abord connu et possédé est profondément juste, c'est l'expérience de François d'Assise, du Bouddha, de tout converti sérieux. Mais Thomas empoisonne cette sagesse en identifiant le monde à un objet intrinsèquement mauvais. La tradition catholique enseigne que le monde est blessé par le péché, non mauvais par nature (CEC 299-301). Le renoncement chrétien n'est pas une fuite hors de la création mais une libération des attachements désordonnés. Le logion 110 est une demi-vérité, et les demi-vérités sont les plus dangereuses.

À retenir

  • Sagesse réelle : on ne renonce qu'à ce qu'on a d'abord connu et possédé (François d'Assise).
  • Poison : identifier le monde à un objet intrinsèquement mauvais, alors qu'il est blessé par le péché, non mauvais par nature (CEC 299-301).
  • Le renoncement chrétien libère des attachements désordonnés, il n'est pas une fuite hors de la création.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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