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Logion 105

Lecture rapide : « Celui qui connaîtra le Père et la Mère, l'appellera-t-on fils de prostituée ? » Selon la lecture : persécution du croyant (terrain biblique) ou dyade divine Père-Mère (théogonie gnostique). Prudence de rigueur.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Celui qui connaîtra le Père et la Mère, l'appellera-t-on fils de prostituée ?

Copte (translittéré)

peje IS je pe tnasouwn peiwt mN tmaau senamou te erof je p¥hre Mpornh

English (Lambdin)

Jesus said, "He who knows the father and the mother will be called the son of a harlot."

Notes de traduction

  • Ce logion cryptique a donné lieu à de nombreuses interprétations. Lambdin traduit littéralement sans point d'interrogation, là où le texte français formule une question rhétorique.
  • Le « Père et la Mère » renvoient à la dyade divine (cf. logion 101). Connaître ses vrais parents divins expose au mépris du monde : on sera appelé « fils de prostituée ».
  • Certains commentateurs (Gathercole) y voient une allusion à la polémique juive contre la naissance de Jésus (accusation de naissance illégitime, attestée dans le Talmud et chez Celse).
  • D'autres (DeConick) lisent une affirmation gnostique : celui qui connaît le Père et la Mère (l'Esprit Saint féminin) sera dénigré par les ignorants comme un bâtard spirituel.
  • Le copte ⲠⲞⲢⲚⲎ (pornē), du grec pornē, désigne la prostituée.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 105 est l'un des plus brefs et des plus énigmatiques du recueil. Il n'a aucun parallèle canonique. La forme est celle de la question rhétorique à réponse implicite (la réponse attendue est « oui » ou « non » selon l'interprétation). Le vocabulaire est provocateur : « fils de prostituée » (pshēre mpornas) est une insulte qui renvoie aux accusations portées contre Jésus dans la tradition juive (cf. Jn 8,41 : « Nous ne sommes pas nés de la prostitution », peut-être une allusion aux rumeurs sur la conception de Jésus).

Le couple « Père et Mère » (avec majuscules) renvoie au logion 101, le Père céleste et la Mère spirituelle (Esprit Saint ou Sagesse). Celui qui connaît ses vrais parents divins sera paradoxalement accusé de bâtardise par le monde.

Analyse et interprétation

DeConick propose que ce logion reflète une expérience historique de la communauté thomasienne : ceux qui revendiquaient une parenté divine (être « fils du Père ») étaient moqués et insultés par leurs adversaires, qui les traitaient de « fils de prostituée », c'est-à-dire d'enfants illégitimes, de prétendants sans titre.

Gathercole y voit une allusion aux accusations portées contre Jésus lui-même. La tradition polémique juive (attestée dans le Talmud, b. Sanhédrin 67a) présentait Jésus comme un enfant illégitime, fils de Marie et d'un soldat romain nommé Panthéra. Le logion 105 retournerait cette accusation : celui qui connaît véritablement le Père et la Mère sera appelé fils de prostituée, mais c'est justement la preuve qu'il a trouvé la vérité.

Meyer interprète le logion comme une sentence sur le scandale de la connaissance. Celui qui affirme connaître Dieu comme son Père et l'Esprit comme sa Mère sera rejeté par le monde comme un imposteur. La connaissance véritable provoque l'hostilité, un thème constant de Thomas (logion 13 : les pierres seraient jetées).

Regard catholique

Ce logion touche à un point sensible de l'histoire chrétienne, les accusations portées contre la conception virginale de Jésus. Le CEC 496-507 développe le dogme de la conception virginale de Jésus par l'Esprit Saint, affirmé par le Credo de Nicée : « Il a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie. » L'accusation de bâtardise est aussi ancienne que le christianisme lui-même, et Thomas semble y faire allusion.

L'idée que la connaissance de Dieu provoque le rejet et l'insulte est, par ailleurs, pleinement biblique. Jésus lui-même prévient : « Vous serez haïs de tous à cause de mon nom » (Mt 10,22). Le logion 105, lu dans ce cadre, est une consolation pour les persécutés : l'insulte du monde est le signe que l'on a touché la vérité.

Résonances

L'expérience d'être traité de « bâtard spirituel » est universelle pour les mystiques et les prophètes. Jeanne d'Arc a été accusée de sorcellerie. Maître Eckhart a été condamné pour hérésie. Thérèse d'Ávila a été dénoncée à l'Inquisition. Dans chaque cas, la proximité avec Dieu a provoqué l'accusation d'illégitimité. Le logion 105 formule cette loi avec la brutalité du langage proverbial.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.

C'est l'un des logia les plus énigmatiques du recueil. La question rhétorique semble impliquer que celui qui connaît véritablement le Père et la Mère (les réalités divines) sera appelé « fils de prostituée » par le monde, c'est-à-dire sera méprisé et calomnié précisément à cause de sa connaissance.

Certains commentateurs y voient une allusion aux accusations portées contre Jésus lui-même. Dans le Talmud (Sanhedrin 106b ; Shabbat 104b), des traditions hostiles présentent Jésus comme un enfant illégitime. Celse, philosophe païen du IIe siècle, rapporte la rumeur que Jésus serait le fils d'un soldat romain nommé Panthéra (cité par Origène, Contre Celse I, 28-32). Le logion pourrait être une réponse à ces calomnies : celui qui connaît le vrai Père (Dieu) et la vraie Mère (l'Esprit / la Sagesse) sera traité de fils de prostituée par les ignorants, mais cette calomnie est sans fondement.

Pour DeConick, le logion 105 doit être lu en lien avec le logion 101 (la mère biologique / la Mère véritable) : la double parenté, charnelle et spirituelle, provoque l'incompréhension du monde. Pour Patterson, la formulation est délibérément provocante, dans la lignée des paradoxes thomasiens (logion 7 : le lion, logion 98 : l'assassin).


Tension avec les évangiles canoniques

Ce logion est propre à Thomas et n'a pas de parallèle canonique direct. L'allusion la plus proche est Jean 8,41 (« Nous ne sommes pas nés de la prostitution »), où les interlocuteurs de Jésus semblent insinuer une naissance illégitime. Mais Jean ne développe pas cette accusation. Thomas, en revanche, l'assume frontalement : celui qui connaît le Père et la Mère divins sera traité de « fils de prostituée ». La mention d'une Mère divine est la vraie divergence, les canoniques ne connaissent que le Père céleste. Cette dyade Père-Mère renvoie au logion 101 et à la théologie de l'Esprit-Mère, étrangère au Nouveau Testament canonique.

Interprétation directe

Deux lectures sont possibles, et il faut les distinguer nettement. Si le logion signifie que la connaissance de Dieu attire la persécution, on est en terrain biblique solide (Mt 10,22 ; Jn 15,18-20). Si le logion affirme une dyade divine Père-Mère comme objet de connaissance salvifique, on bascule dans une théogonie gnostique incompatible avec la révélation trinitaire. Le terme « fils de prostituée » pourrait aussi être une réponse aux calomnies sur la naissance de Jésus, attestées dans le Talmud et chez Celse, auquel cas le logion a une valeur apologétique. La prudence commande de ne pas en faire une pièce maîtresse de théologie.

À retenir

  • Lecture recevable : connaître Dieu attire la persécution (Mt 10,22 ; Jn 15,18-20).
  • Lecture problématique : une dyade divine Père-Mère comme objet de salut, incompatible avec la révélation trinitaire.
  • « Fils de prostituée » peut viser les calomnies antiques sur la naissance de Jésus (valeur apologétique) : n'en pas faire une pièce maîtresse.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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