Logion 14¶
Lecture rapide : Le jeûne, la prière et l'aumône ne servent à rien, pire, ils sont nuisibles. Ce qui compte : manger ce qu'on vous offre, soigner les malades. Ce n'est pas ce qui entre par la bouche qui souille, mais ce qui en sort.
Pourquoi ce logion est important - Thomas rejette les trois piliers de la piété juive et chrétienne primitive, une rupture radicale avec toute religion cultuelle - Il concentre l'éthique sur l'action compassionnelle concrète (soigner, accueillir) au détriment du rite - La sentence finale sur la pureté (ce qui sort de la bouche) est un parallèle canonique authentique
Le texte¶
Texte français
Jésus leur a dit : Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous-mêmes, et si vous priez, vous serez condamnés, et si vous donnez l'aumône, vous ferez du mal à vos esprits ; et si vous allez dans quelque pays et que vous marchiez dans les contrées, si l'on vous accueille, mangez ce que l'on mettra devant vous, soignez ceux qui parmi eux sont malades. Car ce qui entrera dans votre bouche ne vous souillera pas, mais ce qui sortira de votre bouche, c'est cela qui vous souillera.
Copte (translittéré)
peje IS nau je etetN¥anRnhsteue tetna jpo nhtN Nnounobe auw etetN¥an ¥lhl senaRkatakrine MmwtN auw etetN¥an+ elehmosunh etetnaei re Noukakon NnetMPNA auw etetN ¥anbwk exoun ekax nim auw NtetM moo¥e xN Nywra eu¥aRparadeye MmwtN petounakaaf xarwtN ouomF net¥wne Nxhtou ericerapeue Mmo ou petnabwk gar exoun xN tetNta pro fnajwxM thutN an alla petN nhu ebol xN tetNtapro Ntof pe tnajaxM thutN
English (Lambdin)
(14) Jesus said to them, "If you fast, you will give rise to sin for yourselves; and if you pray, you will be condemned; and if you give alms, you will do harm to your spirits. When you go into any land and walk about in the districts, if they receive you, eat what they will set before you, and heal the sick among them. For what goes into your mouth will not defile you, but that which issues from your mouth, it is that which will defile you."
Notes de traduction
- Ce logion répond aux questions posées au logion 6, mais de manière radicale. Le rejet du jeûne, de la prière et de l'aumône, les trois piliers de la piété juive (cf. Mt 6, 1-18), est total. Ce n'est pas une réforme de ces pratiques, c'est leur abolition.
- « Ce qui entrera dans votre bouche ne vous souillera pas » : parallèle direct avec Mc 7, 15 et Mt 15, 11 (déclaration de pureté des aliments). Thomas radicalise le propos en supprimant le contexte narratif.
- « Si l'on vous accueille, mangez ce que l'on mettra devant vous » : parallèle avec Lc 10, 8 (instructions aux soixante-dix disciples). L'instruction missionnaire est intégrée au rejet des lois alimentaires.
- « Soignez ceux qui parmi eux sont malades » : seul passage de Thomas qui évoque la guérison comme pratique. La dimension thaumaturgique est marginale dans ce texte, contrairement aux Synoptiques.
- Mots clés coptes : nēsteue (jeûner), šlēl (prier), mntna (aumône), jōḥm (souiller)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion dans son ensemble.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 14 est un dit composite qui rassemble trois unités distinctes : (a) un rejet radical du jeûne, de la prière et de l'aumône ; (b) une instruction missionnaire ; © une sentence sur la pureté alimentaire. La forme est celle de l'instruction aux disciples, comparable au discours d'envoi en mission de Matthieu 10 et Luc 10.
La partie (b) est un parallèle presque littéral de Luc 10,8-9 (instruction aux soixante-douze) : « Mangez ce qu'on vous présentera, guérissez les malades. » La partie © a des parallèles en Matthieu 15,11 et Marc 7,15 : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui sort de la bouche. » Mais la partie (a), le rejet du jeûne, de la prière et de l'aumône, est propre à Thomas et constitue l'une de ses déclarations les plus provocatrices.
Analyse et interprétation¶
La première partie du logion (14a) répond directement aux questions posées au logion 6. Les disciples avaient demandé s'ils devaient jeûner, prier et donner l'aumône ; Jésus avait alors esquivé la question. Ici, il y répond frontalement, et la réponse est négative, voire violente : ces pratiques non seulement sont inutiles, elles sont nuisibles.
DeConick interprète cette position comme le reflet d'un stade avancé de la communauté thomasienne, en rupture avec le judaïsme synagogal et avec les communautés judéo-chrétiennes qui maintenaient les observances rituelles. Patterson y voit un radicalisme anti-rituel cohérent avec la position de Paul en Galates (la Loi n'est plus la voie du salut), mais poussé à l'extrême, car même Paul recommandait la prière (1 Th 5,17 : « Priez sans cesse »).
Gathercole note avec justesse que le rejet du jeûne et de la prière est en contradiction directe avec l'enseignement de Jésus dans les synoptiques. Matthieu 6,5-18 ne rejette pas ces pratiques, il les réforme. Jésus dit « quand tu jeûnes » (pas « si tu jeûnes »), présupposant que le disciple jeûnera. La position de Thomas est donc plus radicale que celle du Christ canonique.
La juxtaposition de 14a (rejet de la piété) et 14b (instruction missionnaire) est significative. Thomas ne rejette pas toute action, il rejette l'action rituelle au profit de l'action compassionnelle. Manger ce qu'on vous donne et guérir les malades : voilà la seule « pratique » qui compte. C'est un programme éthique dépouillé de tout appareil cultuel.
Regard catholique¶
Ce logion est l'un des plus directement incompatibles avec la doctrine et la pratique catholiques. Le CEC 2043 rappelle que les « cinq préceptes de l'Église » incluent le jeûne, la prière et la charité comme obligations du fidèle. Le jeûne eucharistique, le jeûne du Carême, la prière liturgique et personnelle, l'aumône, tout cela est non seulement recommandé mais prescrit. Le Christ lui-même a jeûné quarante jours au désert (Mt 4,2) et a enseigné à ses disciples à prier (Mt 6,9-13 : le Notre Père).
Il convient cependant de ne pas lire ce logion de manière simpliste. La tradition prophétique, qu'Isaïe 58,3-7 incarne superbement, a toujours dénoncé le jeûne, la prière et l'aumône hypocrites, pratiqués sans charité véritable. Si Thomas pousse cette logique à l'extrême, il touche néanmoins un point sensible : le risque permanent de substituer le rite à l'amour. La mise en garde est excessive, mais le diagnostic est juste.
La sentence finale (« ce qui entrera dans votre bouche ne vous souillera pas ») est, elle, pleinement canonique (Mc 7,15) et a été reçue par l'Église comme l'abolition des interdits alimentaires juifs (CEC 582).
Résonances¶
La tension entre rituel et éthique est l'un des grands débats de l'histoire religieuse. Les prophètes d'Israël (Amos 5,21-24 ; Michée 6,6-8 ; Isaïe 1,11-17) avaient déjà formulé la même critique que Thomas, bien que de manière moins radicale. Luther, au XVIe siècle, a poussé cette logique jusqu'à la rupture avec Rome. Bonhoeffer, dans Le prix de la grâce, dénonce la « grâce à bon marché », une religion de rites sans engagement. Et le pape François, dans Evangelii Gaudium (2013), met en garde contre un « néo-pélagianisme » qui réduit la foi à l'observance de règles. Le logion 14 de Thomas pose une question qui reste brûlante : nos pratiques religieuses nourrissent-elles notre charité, ou lui font-elles écran ?
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 15,11 :
« Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l'homme impur, mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l'homme impur. »
Marc 7,15 :
« Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui, pénétrant en lui, puisse le rendre impur ; mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur. »
Luc 10,8-9 :
« Dans quelque ville que vous entriez, si l'on vous accueille, mangez ce qu'on vous présentera, guérissez les malades qui s'y trouvent. »
Source Q : Q 10,8-9
Analyse comparative¶
Ce logion est composite, rassemblant trois éléments distincts. La première partie (14a : le jeûne, la prière et l'aumône engendrent le péché) est la plus radicale et n'a pas de parallèle canonique direct, elle contredit frontalement Matthieu 6,1-18, où Jésus enseigne comment jeûner, prier et donner l'aumône, sans jamais condamner ces pratiques.
La deuxième partie (14b : « mangez ce que l'on mettra devant vous, soignez les malades ») correspond précisément aux instructions de la mission des soixante-douze en Luc 10,8-9 et Q. La troisième partie (14c : « ce qui entrera dans votre bouche ne vous souillera pas ») est un parallèle clair de Marc 7,15 et Matthieu 15,11 sur la pureté alimentaire.
Thomas a donc réuni des traditions éparses en un seul logion anti-ritualiste. La question de l'indépendance se pose surtout pour 14b : la proximité avec Q/Luc est telle que Goodacre y voit une preuve de dépendance littéraire. Patterson objecte que les instructions missionnaires circulaient comme tradition orale autonome.
Tension avec les évangiles canoniques¶
C'est l'un des logia en contradiction directe la plus nette avec l'enseignement de Jésus dans Matthieu. Le Sermon sur la montagne (Mt 6,1-18) ne condamne pas le jeûne, la prière ou l'aumône, il condamne l'hypocrisie de ces pratiques. Jésus dit « quand tu jeûnes » (présupposant la pratique). Thomas va bien plus loin que la critique prophétique : il supprime les pratiques elles-mêmes. C'est une rupture réelle.
Interprétation directe¶
Il ne faut pas lire ce logion comme un manifeste anti-prière. La tradition prophétique (Isaïe 58, Amos 5) a toujours dit que le rite sans amour est une imposture. Thomas radicalise cette critique jusqu'à la limite, peut-être au-delà. Depuis un regard catholique, la leçon utile est celle-ci : si nos pratiques cultuelles ne nourrissent pas notre charité effective, elles ont manqué leur but. Mais supprimer le rite ne supprime pas le risque, il le déplace : celui qui ne prie plus et qui soigne les malades peut aussi le faire par orgueil.
À retenir¶
- Thomas abolit jeûne, prière et aumône comme voies de salut, contre Matthieu 6 qui les réforme mais les maintient
- La partie missionnaire (manger, soigner) est proche de Luc 10, Thomas ancre ici dans une tradition synoptique réelle
- La sentence sur la pureté de la bouche est canonique ; c'est la première partie qui est radicalement anti-rituelle
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.