Logion 39¶
Lecture rapide : Les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et les ont cachées. Eux ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils les en ont empêchés. Soyez prudents comme les serpents, purs comme les colombes.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et ils les ont cachées. Ils ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils ne les ont pas laissé faire. Mais vous, soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes.
Copte (translittéré)
peje IS je Mvarisai os mN Ngrammateus auji N¥a¥t Ntgnwsis auxopou oute Mpoubwk exoun auw netouw¥ ebwk exoun M poukaau NtwtN de ¥wpe Mvronimos Nce Nnxof auw Nakeraios Nce NN qrompe
English (Lambdin)
Jesus said, "The pharisees and the scribes have taken the keys of knowledge (gnosis) and hidden them. They themselves have not entered, nor have they allowed to enter those who wish to. You, however, be as wise as serpents and as innocent as doves."
Notes de traduction
- Le terme copte traduit par « gnose » (gnosis) est un emprunt direct au grec. Il ne s'agit pas ici d'une référence au gnosticisme tardif, mais à la connaissance spirituelle au sens large.
- Parallèle étroit avec Lc 11, 52 (les clefs de la connaissance) et Mt 23, 13 (fermer le Royaume). Thomas combine les deux traditions.
- La seconde partie (serpents et colombes) correspond à Mt 10, 16, mais dans un contexte différent : chez Matthieu, c'est un envoi en mission ; ici, c'est une exhortation face aux autorités religieuses.
- Le mot « purs » traduit le copte akeraios (emprunté au grec), littéralement « sans mélange », « intègres ».
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 39 est un dit de dénonciation en deux parties : (a) l'accusation contre les pharisiens et les scribes ; (b) une exhortation aux disciples. Le parallèle canonique de la première partie est Luc 11,52 (source Q 11,52) : « Malheur à vous, légistes, parce que vous avez enlevé la clé de la science ! Vous n'êtes pas entrés vous-mêmes, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés. » Matthieu 23,13 offre une version légèrement différente. La seconde partie (serpents et colombes) a son parallèle en Matthieu 10,16.
Thomas dit « les clefs de la gnose » (nshōsht entegnōsis), là où Luc dit « la clé de la science » (tēn kleida tēs gnōseōs). Le terme est le même en grec (gnōsis), mais dans le contexte de Thomas, il prend une charge sémantique particulière : la gnose n'est pas simplement le savoir, c'est la connaissance transformante, salvifique.
Analyse et interprétation¶
DeConick voit dans ce logion la preuve d'un conflit entre la communauté thomasienne et les autorités religieuses juives (pharisiens, scribes) qui, selon Thomas, ont confisqué la connaissance au lieu de la transmettre. Le reproche n'est pas que les pharisiens enseignent une fausse doctrine, mais qu'ils cachent la vraie, qu'ils sont les gardiens infidèles d'un trésor qu'ils ne partagent pas.
Patterson rapproche cette accusation de la polémique paulinienne contre les « judaïsants » (Ga 2-3) et de la dénonciation synoptique des pharisiens (Mt 23). Mais Thomas va plus loin : chez les synoptiques, les pharisiens sont hypocrites (ils ne pratiquent pas ce qu'ils enseignent) ; chez Thomas, ils sont gardiens de secrets (ils empêchent l'accès à la connaissance).
Gathercole note la juxtaposition de la dénonciation (les pharisiens ont caché la gnose) et de l'exhortation (soyez prudents comme les serpents). Le lien est stratégique : face à des adversaires puissants qui contrôlent l'accès à la connaissance, les disciples doivent combiner la ruse (le serpent) et l'innocence (la colombe).
Meyer souligne que le serpent, dans la tradition thomasienne et gnostique, n'a pas la connotation négative qu'il a dans la Genèse. Le serpent est sage, il connaît les chemins cachés, il sait se faufiler là où les portes sont fermées.
Regard catholique¶
La dénonciation des pharisiens comme obstacle à la connaissance divine est pleinement canonique (Mt 23 ; Lc 11,37-54). Le CEC 579 note que « Jésus a été en conflit avec les pharisiens sur l'interprétation de la Loi ». L'exhortation à être « prudents comme les serpents et purs comme les colombes » est une parole de Jésus en Matthieu 10,16, adressée aux disciples envoyés en mission.
Ce qui est spécifique à Thomas, c'est l'utilisation du mot gnose plutôt que science ou connaissance, un terme qui, dans le contexte de l'histoire de l'Église, est associé aux hérésies gnostiques du IIe siècle. Le CEC 285 mentionne les « gnoses » comme des déviations de la foi. Il convient cependant de rappeler que le mot gnose en lui-même n'est pas péjoratif : Clément d'Alexandrie l'utilise positivement pour décrire la connaissance chrétienne authentique (la « vraie gnose »), et Paul parle de la « gnose de Dieu » (2 Co 10,5) comme d'un bien.
Résonances¶
La figure du gardien infidèle, celui qui détient les clés et refuse d'ouvrir, traverse toute l'histoire religieuse. Luther a accusé le pape de confisquer la Bible. Les théologiens de la libération ont dénoncé une théologie de propriétaires qui exclut les pauvres. Et chaque réforme religieuse commence par cette accusation : ceux qui sont censés transmettre la lumière l'ont enfermée à double tour. Le logion 39, dans sa virulence, pose une question que chaque institution religieuse doit se poser : sommes-nous des transmetteurs ou des gardiens ? Des portes ouvertes ou des verrous ?
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 23,13 :
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez le Royaume des cieux devant les hommes : vous-mêmes n'y entrez pas, et ceux qui veulent y entrer, vous ne les laissez pas entrer. »
Luc 11,52 :
« Malheur à vous, légistes, parce que vous avez enlevé la clé de la connaissance ! Vous-mêmes n'êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés. »
Source Q : Q 11,52
Analyse comparative¶
Thomas est très proche de Luc 11,52, partageant le terme « connaissance » (gnôsis en grec, qui correspond au copte gnosis utilisé par Thomas). Matthieu parle du « Royaume des cieux » au lieu de la « connaissance », ce qui indique que Thomas est plus proche de la version lucanienne (ou de Q). La différence entre « clé » (Luc, singulier) et « clefs » (Thomas, pluriel) est mineure.
Thomas ajoute une seconde partie, propre à lui : « Soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes », qui correspond en réalité à Matthieu 10,16 (« Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes »), déplacé ici de son contexte d'envoi en mission. Cette combinaison de deux logia synoptiques distincts en un seul est fréquente dans Thomas.
Pour Goodacre, le fait que Thomas combine ici du matériel lucanien (la clé de la connaissance) avec du matériel matthéen (les serpents et les colombes) prouve la connaissance des deux évangiles. Pour Patterson, ces deux éléments circulaient indépendamment dans la tradition orale.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le logion est proche de Luc 11,52 et Matthieu 23,13, mais avec un glissement sémantique décisif. Luc parle de la « clé de la science » (gnōsis) ; Matthieu parle de « fermer le Royaume des cieux ». Thomas parle des « clefs de la gnose », terme qui, dans le contexte thomasien, désigne la connaissance transformante et salvifique, non le simple savoir. Ce déplacement du Royaume vers la gnose est caractéristique : pour les synoptiques, les pharisiens empêchent l'accès au Royaume de Dieu ; pour Thomas, ils empêchent l'accès à la connaissance intérieure. La combinaison avec Mt 10,16 (serpents et colombes) est artificielle : chez Matthieu, l'exhortation concerne l'envoi en mission ; chez Thomas, elle concerne la survie face aux autorités religieuses.
Interprétation directe¶
La dénonciation des pharisiens est canonique et légitime. Mais le remplacement du « Royaume des cieux » (Matthieu) par la « gnose » (Thomas) révèle la théologie propre du recueil : le salut n'est pas l'entrée dans un Royaume communautaire sous la seigneurie de Dieu, mais l'acquisition d'une connaissance intérieure individuelle. C'est un glissement dangereux, parce qu'il privatise le salut et rend superflue la médiation ecclésiale. La tradition catholique affirme que les « clés » ont été confiées à Pierre (Mt 16,19), non cachées par les pharisiens, et que leur transmission légitime passe par le magistère, non par l'illumination solitaire.
À retenir¶
- Thomas combine deux traditions synoptiques distinctes : l'accusation contre les pharisiens (Lc 11,52) + les serpents et colombes (Mt 10,16), combinaison propre à Thomas
- Le reproche n'est pas que les pharisiens enseignent faux, mais qu'ils cachent la vérité, une critique structurelle de l'institution religieuse
- Le serpent est positif dans le contexte de Thomas : sage, habile à naviguer dans les espaces fermés
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.