Logion 71¶
Lecture rapide : Je renverserai cette maison, et personne ne pourra la reconstruire.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Je renverserai cette maison, et personne ne pourra la reconstruire.
Copte (translittéré)
peje IS je +na¥or[¥R Mpee]ihei auw mN laau na¥kotf [. . . . . . . . .]
English (Lambdin)
Jesus said, "I shall destroy this house, and no one will be able to build it [...]."
Notes de traduction
- Parallèle avec Mc 14, 58 ; Mt 26, 61 ; Jn 2, 19. Dans les canoniques, Jésus parle du Temple ; chez Jean, le narrateur précise qu'il parlait de son corps.
- Thomas utilise « maison » (êi) au lieu de « temple » (hieron ou naos). Cette substitution peut être délibérée : la « maison » est un symbole plus large, englobant le corps, le monde ou les structures religieuses.
- La lacune en fin de texte (indiquée par les crochets chez Lambdin) rend le logion incomplet. Le manuscrit copte est endommagé à cet endroit.
- L'irréversibilité (« personne ne pourra la reconstruire ») distingue Thomas des canoniques, où la reconstruction est annoncée (« en trois jours je le relèverai », Jn 2, 19). Ici, la destruction semble définitive.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 71 est une déclaration prophétique à la première personne, brève et radicale. Le parallèle synoptique le plus direct se trouve en Marc 14,58 (faux témoins au procès de Jésus : « Nous l'avons entendu dire : Je détruirai ce temple fait de main d'homme, et en trois jours j'en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme ») et en Jean 2,19 (« Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai »). La forme est celle de l'oracle prophétique de destruction, un genre bien attesté dans la littérature prophétique (Jérémie 7,14 : « Je ferai de cette maison ce que j'ai fait de Silo »).
La différence entre Thomas et les synoptiques est capitale : Thomas omet la résurrection. Il n'y a pas de « en trois jours je le relèverai ». La destruction est définitive, « personne ne pourra la reconstruire ». C'est l'une des omissions les plus significatives du recueil et l'une des preuves les plus claires de l'absence de toute théologie de la résurrection dans Thomas.
Thomas utilise « maison » (ēi) au lieu de « temple » (hieron / naos), ce qui peut refléter une version plus ancienne (le mot araméen bayta signifie à la fois « maison » et « temple ») ou une dé-sacralisation délibérée.
Analyse et interprétation¶
Gathercole considère que l'omission de la résurrection est théologiquement motivée : Thomas ne croit pas à la résurrection du corps et supprime systématiquement les références à cet événement. La version thomasienne transforme une prophétie de mort-et-résurrection en une prophétie de destruction pure. Le sens change radicalement : chez les synoptiques, la destruction est un passage vers une réalité nouvelle ; chez Thomas, elle est un aboutissement.
DeConick propose une autre lecture : la « maison » est le corps, et la destruction du corps est irréversible dans la perspective de Thomas, qui ne connaît pas la résurrection des corps mais un salut par la connaissance qui transcende la mort biologique. Le logion 71 ne serait donc pas un oracle de désespoir mais une affirmation que le corps, une fois détruit, n'a pas besoin d'être reconstruit, l'être véritable (la lumière, l'étincelle divine) survit sans lui.
Koester considère que la version de Thomas pourrait préserver une forme plus ancienne de la parole, avant que la communauté chrétienne n'y ajoute la promesse de la résurrection. Le Jésus historique aurait pu prononcer un oracle de destruction du Temple sans le compléter par une promesse de reconstruction. Les synoptiques auraient ajouté le « en trois jours » à la lumière de la résurrection.
Meyer note que la radicalité de la destruction (« personne ne pourra la reconstruire ») est cohérente avec le caractère irréversible de la gnose thomasienne : une fois que la vérité est connue, l'ancien monde (la « maison ») ne peut plus être restauré. La connaissance détruit les illusions de manière définitive.
Regard catholique¶
Ce logion est l'un des plus directement problématiques pour la foi catholique. La résurrection du Christ est le fondement de la foi chrétienne, Paul le dit sans ambiguïté : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi votre foi » (1 Co 15,14). Le CEC 638 enseigne que « la Résurrection de Jésus est la vérité culminante de notre foi dans le Christ ». L'omission de la résurrection dans ce logion n'est pas un oubli, c'est une position théologique incompatible avec le christianisme catholique.
Le CEC 1016 enseigne que « la résurrection de la chair est un dogme de la foi chrétienne ». Thomas, en affirmant que la « maison » détruite ne sera pas reconstruite, contredit directement cette espérance. La destruction est-elle le dernier mot ? Pour Thomas, oui, mais le salut se joue ailleurs que dans le corps. Pour le catholique, non, car la résurrection est précisément la victoire sur la destruction.
Résonances¶
L'idée d'une destruction sans retour est angoissante, et pourtant, elle porte aussi une vérité. Certaines choses, une fois détruites, ne peuvent effectivement pas être reconstruites : l'innocence perdue, la confiance trahie, le temps écoulé. Le philosophe Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d'histoire, contemple l'ange de l'histoire qui voit un amoncellement de ruines, et ne peut rien reconstruire. Mais la foi chrétienne, devant ces mêmes ruines, affirme le contraire : « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5). Le logion 71 de Thomas est un cri devant les ruines. La résurrection est la réponse que Thomas n'a pas, ou n'a pas voulu, donner.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Marc 14,58 :
« Nous l'avons entendu dire : "Je détruirai ce Temple fait de main d'homme et en trois jours j'en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme." »
Jean 2,19 :
« Jésus leur répondit : "Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai." »
Matthieu 26,61 :
« Celui-ci a dit : "Je peux détruire le Temple de Dieu et le rebâtir en trois jours." »
Analyse comparative¶
Le parallèle est structurel et lexical : Jésus annonce la destruction du Temple (la « maison »). Mais la différence est considérable. Chez Marc, Matthieu et Jean, la destruction est immédiatement suivie d'une promesse de reconstruction, « en trois jours je le relèverai », que le Nouveau Testament interprète comme une annonce de la résurrection (Jean 2,21 : « Mais lui parlait du Temple de son corps »). Chez Thomas, la reconstruction est impossible : « personne ne pourra la rebâtir ».
Cette omission est cohérente avec l'absence totale de théologie de la résurrection dans Thomas. Le texte ne mentionne jamais la résurrection corporelle du Christ, ni la résurrection des morts. Pour Patterson, cette omission reflète une christologie primitive, pré-pascale, où la parole de Jésus vaut par elle-même, sans référence à l'événement de Pâques. Pour Gathercole, c'est une suppression délibérée : Thomas connaît la tradition de la résurrection mais la rejette.
Le remplacement de « Temple » par « maison » pourrait indiquer une dé-judaïsation du logion, ou simplement une traduction copte qui utilise le terme générique. L'irréversibilité de la destruction (« personne ne pourra ») donne au logion une tonalité apocalyptique surprenante dans un texte qui évite habituellement l'eschatologie.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La contradiction est maximale. Marc 14,58 rapporte : « Je détruirai ce Temple fait de main d'homme, et en trois jours j'en bâtirai un autre. » Jean 2,19 : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai », et Jean 2,21 précise : « Mais lui parlait du Temple de son corps. » La promesse de reconstruction est le coeur de la parole canonique : la destruction (la mort) est un passage vers une réalité nouvelle (la résurrection). Thomas supprime cette promesse et la remplace par son contraire : « Personne ne pourra la reconstruire. » C'est l'une des divergences les plus frontales de tout le recueil. Le logion nie, implicitement mais clairement, la résurrection du corps, l'événement fondateur de la foi chrétienne.
Interprétation directe¶
Ce logion est dangereux du point de vue de la foi catholique. Nier la résurrection, c'est nier le christianisme lui-même (1 Co 15,14 : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vaine »). Le CEC 638 identifie la résurrection comme « la vérité culminante de notre foi dans le Christ ». Thomas, en fermant la porte à toute reconstruction, propose une théologie de la destruction sans espérance, ou plutôt, une espérance déplacée : le salut n'est pas dans la résurrection du corps mais dans la connaissance qui transcende le corps. C'est la position gnostique par excellence. Un catholique doit lire ce logion comme un contre-témoignage involontaire : il montre ce que devient la parole de Jésus quand on lui retire Paques.
À retenir¶
- L'omission de « en trois jours je le relèverai » est l'une des preuves les plus claires de l'absence de théologie de la résurrection dans Thomas, la destruction est définitive
- « Maison » au lieu de « Temple » : terme plus large, qui peut désigner le corps, les structures religieuses, ou le monde lui-même
- En tension directe avec le CEC 638 (la résurrection comme « vérité culminante » de la foi), l'un des logia les plus incompatibles avec l'orthodoxie catholique
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.