Logion 53¶
Lecture rapide : La circoncision est-elle utile ? Si elle l'était, leur père les aurait engendrés circoncis. Mais la vraie circoncision, en esprit, a trouvé un profit total.
Le texte¶
Texte français
Ses disciples lui dirent : La circoncision est-elle utile ou non ? Il leur dit : Si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis de leur mère. Mais la circoncision véritable, en esprit, a trouvé un profit total.
Copte (translittéré)
pejau naf Nqi nefmachths je psBbe Rwvelei h Mmon pejaf nau je nefRwvelei ne poueiwt na jpoou ebol xN toumaau eusBbhu alla psBbe Mme xM pNA afqN xhu thrf
English (Lambdin)
His disciples said to him, "Is circumcision beneficial or not?" He said to them, "If it were beneficial, their father would beget them already circumcised from their mother. Rather, the true circumcision in spirit has become completely profitable."
Notes de traduction
- Parallèle thématique avec Paul (Rm 2, 28-29 ; Ph 3, 3) : la circoncision véritable est celle du cœur, non celle de la chair. Thomas et Paul partagent ici une même intuition, bien que leurs cadres théologiques diffèrent.
- L'argument de la nature (« leur père les engendrerait circoncis ») est un raisonnement typique de l'Antiquité : ce que Dieu a créé est complet ; la modification rituelle est superflue.
- « La circoncision en esprit » : le copte utilise peristemne mme suivi de en pneuma. La distinction entre le charnel et le spirituel est un axe majeur de Thomas.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 53 est un dialogue halakhique, une question sur l'observance de la Loi juive, qui reçoit une réponse en deux temps : d'abord un argument par l'absurde (si la circoncision était utile, les enfants naîtraient circoncis), puis une réorientation spirituelle (la « circoncision en esprit »). La forme est celle de la dispute rabbinique (ma'aseh), transposée dans un cadre anti-rituel.
Ce logion n'a pas de parallèle synoptique direct, mais la question de la circoncision est l'un des grands débats du christianisme primitif. Paul y consacre des pages entières dans Romains (2,25-29), Galates (5,6 ; 6,15) et Philippiens (3,3). La position de Thomas, la circoncision physique est inutile, seule la circoncision « en esprit » compte, est très proche de celle de Paul.
Analyse et interprétation¶
L'argument par l'absurde (« si elle était utile, les enfants naîtraient circoncis ») est d'une simplicité désarmante, et il n'a aucun parallèle dans le corpus paulinien. Paul argumente à partir de la Loi, de la grâce et de la foi en Christ ; Thomas argumente à partir de la nature. Si Dieu avait voulu la circoncision, il l'aurait inscrite dans le corps dès la naissance. L'argument est naturaliste, presque rationaliste, ce qui est rare dans Thomas.
DeConick note que ce logion reflète la rupture définitive de la communauté thomasienne avec la synagogue et avec les communautés judéo-chrétiennes qui maintenaient la circoncision. Patterson y voit un parallèle avec la position des « charismatiques itinérants » qui avaient abandonné les observances rituelles au profit d'un mode de vie radical centré sur l'enseignement de Jésus.
Gathercole relève que la formule « circoncision en esprit » (sbbe hn pepneuma) rappelle directement Romains 2,29 : « La circoncision est celle du cœur, selon l'esprit et non selon la lettre. » Il considère que Thomas dépend ici de la théologie paulinienne, ou du moins partage avec Paul une tradition commune sur la spiritualisation de la circoncision.
La notion de « profit total » (teihē tērf) est remarquable : la circoncision en esprit n'est pas simplement « meilleure » que la circoncision physique, elle est totalement profitable, c'est-à-dire qu'elle rend la circoncision physique non seulement inutile mais superflue.
Regard catholique¶
La position de Thomas sur la circoncision est entièrement compatible avec la doctrine catholique. Le concile de Jérusalem (Actes 15) a décidé que les païens convertis n'étaient pas tenus à la circoncision, et le CEC 527 interprète la circoncision de Jésus comme un signe de son « insertion dans la descendance d'Abraham », non comme une obligation permanente pour les chrétiens.
La notion de « circoncision du cœur » est pleinement biblique. Deutéronome 10,16 : « Circoncisez votre cœur et ne raidissez plus votre nuque. » Jérémie 4,4 : « Circoncisez-vous pour le Seigneur, ôtez le prépuce de votre cœur. » Paul la développe en Romains 2,29 et Colossiens 2,11. Ce logion est l'un des rares où Thomas et la tradition apostolique parlent d'une seule voix.
Résonances¶
La tension entre le rite et l'esprit est l'une des constantes de l'histoire religieuse. Le judaïsme prophétique avait déjà intériorisé la circoncision bien avant le christianisme. La Réforme protestante a revisité ce même débat en questionnant les sacrements. Et dans l'islam, le soufisme a développé une théologie de l'intériorité (batin) qui relativise les observances extérieures (zahir) au profit de la transformation du cœur. Le logion 53, dans sa franchise presque naïve, touche à un problème universel : aucun geste rituel ne vaut s'il ne transforme pas l'être intérieur.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Paul, Romains 2,25-29 :
« La circoncision est utile si tu pratiques la Loi... La vraie circoncision est celle du cœur, selon l'esprit et non selon la lettre. »
Paul, Galates 5,6 :
« Car en Jésus Christ, ni circoncision ni incirconcision ne comptent, mais la foi opérant par la charité. »
Paul, Galates 6,15 :
« Car ni la circoncision ne compte, ni l'incirconcision, mais la nouvelle création. »
Paul, Philippiens 3,3 :
« Car c'est nous qui sommes les vrais circoncis, nous qui rendons un culte par l'Esprit de Dieu. »
Paul, Colossiens 2,11 :
« En lui aussi vous avez été circoncis d'une circoncision qui n'est pas de main d'homme, par le dépouillement de votre corps charnel ; telle est la circoncision du Christ. »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec Paul est très étroit, c'est l'un des cas où Thomas et les épîtres pauliniennes partagent le plus clairement une même position théologique. Les deux affirment la supériorité de la circoncision spirituelle sur la circoncision charnelle. Thomas utilise l'argument de la nature (« si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis de leur mère »), un raisonnement absent de Paul mais attesté dans la littérature rabbinique comme argument contre la circoncision.
Aucun évangile synoptique ne traite de la circoncision, cette question est absente de Marc, Matthieu et Luc. Sa présence dans Thomas le rapproche du monde paulinien et des débats judéo-chrétiens du Ier siècle. Pour Patterson, cette convergence avec Paul suggère une tradition commune antérieure aux deux textes. Pour Goodacre, Thomas pourrait dépendre directement de la théologie paulinienne.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ici, la tension est minimale. Le logion 53 est en convergence directe avec Paul (Rm 2,28-29 ; Ga 5,6 ; Ph 3,3 ; Col 2,11) et avec la décision du concile de Jérusalem (Ac 15,28-29). Les synoptiques ne traitent pas de la circoncision, mais la position thomasienne, la circoncision charnelle est caduque, seule la circoncision « en esprit » compte, est exactement celle que l'Église apostolique a adoptée. La seule nuance est l'argument naturaliste de Thomas (« si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis »), absent de Paul, qui argumente par la grâce et la foi. Cet argument par la nature est plus rationaliste que théologique, mais il ne contredit rien.
Interprétation directe¶
Ce logion est l'un des plus orthodoxes du recueil. La position de Thomas sur la circoncision est non seulement compatible avec la foi catholique, elle est identique à la doctrine apostolique. La circoncision du cœur est un enseignement vétérotestamentaire (Dt 10,16 ; Jr 4,4) que Paul a développé et que l'Église a canonisé. L'argument naturaliste de Thomas est théologiquement naïf mais pas faux : il exprime à sa manière l'idée que la grâce achève la nature, non qu'elle la mutile. Ce logion prouve que Thomas, malgré ses tendances gnostiques, conserve des matériaux parfaitement apostoliques. Aucune réserve théologique n'est nécessaire.
À retenir¶
- L'argument thomasien est naturaliste : si Dieu l'avait voulu, il aurait inscrit la circoncision dans la nature dès la naissance, argument absent de Paul
- Convergence forte avec Paul (Rm 2,29 ; Ga 5,6 ; Ph 3,3) sur la circoncision du cœur, traditions parallèles ou dépendance directe
- Ce logion est pleinement compatible avec la doctrine catholique, et confirme une position apostolique ancienne
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.