Logion 101¶
Lecture rapide : Il faut « haïr » père et mère, car « ma mère m'a enfanté, mais ma Mère véritable m'a donné la Vie ». Thomas sépare maternité charnelle et spirituelle, ce que l'Incarnation, unie en Marie, interdit.
Le texte¶
Texte français
Celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; et celui qui n'aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; Car ma mère m'a enfanté, mais ma Mère véritable m'a donné la Vie.
Copte (translittéré)
petameste pefei[wt] an mN tef maau Ntaxe fna¥R m[acht]hs naei an auw petamRre pef[eiwt an m]N tef maau Ntaxe fna¥R m[achths na] ei an tamaau gar Ntas [. . . . . . . . .] [. .]ol ta[maa]u de Mme as+ naei Mpwnx
English (Lambdin)
"Whoever does not hate his father and his mother as I do cannot become a disciple to me. And whoever does not love his father and his mother as I do cannot become a disciple to me. For my mother [...], but my true mother gave me life."
Notes de traduction
- Parallèle avec Luc 14,26 (« Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père et sa mère... ») et logion 55 de Thomas. Le logion 101 est une version augmentée et plus complexe.
- La structure est paradoxale : il faut à la fois haïr et aimer père et mère. La résolution du paradoxe passe par la distinction entre le père/mère biologiques (à récuser) et le Père/Mère divins (à aimer).
- Le texte copte comporte une lacune signalée par Lambdin [...] : « Car ma mère [...] ». La reconstruction habituelle est « ma mère [m'a donné la mort] » ou « ma mère [m'a enfanté] ».
- « Ma Mère véritable » (copte ⲦⲀⲘⲀⲀⲨ ⲚⲦⲈ ⲦⲘⲈ, tamaau nte tme) : la Mère de Vérité est un concept important dans la gnose, souvent identifiée à l'Esprit Saint (en hébreu, ruach est féminin) ou à la Sophia.
- Les majuscules dans le texte français (« Père », « Mère », « Vie ») marquent le passage du plan biologique au plan théologique.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 101 est un doublet du logion 55 (lui-même parallèle à Lc 14,26 et Mt 10,37, source Q 14,26), mais avec un développement final propre à Thomas. La forme est celle de la sentence conditionnelle à double volet : une condition négative (haïr père et mère) et une condition positive (aimer Père et Mère). Le texte copte est partiellement lacunaire, le mot avant « m'a enfanté » est manquant, mais le sens général est clair.
La structure est paradoxale : le disciple doit simultanément récuser ses parents biologiques et aimer son Père et sa Mère spirituels. L'opposition n'est pas entre amour et haine mais entre deux ordres de parenté, le biologique et le divin. La clause finale (« ma Mère véritable m'a donné la Vie ») introduit la figure mystérieuse d'une « Mère véritable » distincte de la mère biologique de Jésus.
Analyse et interprétation¶
L'identité de la « Mère véritable » (tamaau mme) est l'un des débats majeurs autour de ce logion. DeConick l'identifie à l'Esprit Saint, en se fondant sur une tradition syriaque ancienne où l'Esprit (ruaḥ, féminin en hébreu et en syriaque) est appelé « Mère ». L'Évangile des Hébreux, cité par Origène, rapporte une parole de Jésus : « Ma mère, l'Esprit Saint, m'a pris par un de mes cheveux et m'a porté sur la grande montagne du Thabor. » La « Mère véritable » serait donc l'Esprit Saint, la force divine qui engendre l'homme à la Vie véritable.
Gathercole note que la distinction entre « mère qui enfante » et « Mère qui donne la Vie » (zōē, la vie avec majuscule) est cohérente avec l'anthropologie de Thomas : la naissance biologique donne l'existence physique, mais la « Vie » au sens thomasien est la vie spirituelle, la connaissance de soi et de Dieu.
Meyer propose que la « Mère véritable » soit la Sagesse divine (Sophia), figure féminine omniprésente dans la littérature sapientielle (Pr 8-9 ; Si 24 ; Sg 7-9). La Sagesse, dans Proverbes 8,35, déclare : « Celui qui me trouve a trouvé la vie. » Cette identification ferait du logion 101 un texte sophianique, un enseignement sur la Sagesse comme mère de la vie spirituelle.
Patterson y voit un reflet des tensions entre la famille biologique et la communauté de disciples qui caractérisait les premiers mouvements chrétiens. La rupture avec la famille est le prix à payer pour entrer dans une nouvelle filiation, celle du Père céleste et de la Mère spirituelle.
Pagels souligne que ce logion, en distinguant deux mères, déconstruit la parenté naturelle au profit d'une parenté mystique, un thème qui relie Thomas aux courants gnostiques ultérieurs où les syzygies (couples divins) structurent le monde céleste.
Regard catholique¶
La distinction entre la mère biologique et la « Mère véritable » est délicate du point de vue catholique. La tradition affirme que Marie est simultanément la mère biologique de Jésus et sa mère spirituelle, il n'y a pas de séparation entre les deux. Le CEC 495 enseigne que « Marie est vraiment Mère de Dieu puisqu'elle est la Mère du Fils éternel de Dieu fait homme ». Le dogme de la Theotokos (Mère de Dieu), défini au concile d'Éphèse (431), refuse toute dissociation entre la maternité physique et la maternité spirituelle de Marie.
Cependant, l'idée que l'Esprit Saint est une figure maternelle n'est pas entièrement étrangère à la tradition catholique. Le CEC 239 note que « Dieu transcende la distinction humaine des sexes » et que « les tendresses de la miséricorde de Dieu peuvent être évoquées par l'image de la maternité ». Isaïe 66,13 : « Comme un homme que sa mère console, ainsi je vous consolerai. » La « Mère véritable » de Thomas pourrait être reçue, avec prudence, comme une expression poétique de la dimension maternelle de Dieu.
Mais cette prudence ne doit pas masquer la rupture. Ce logion déchire le dogme d'Éphèse (431) : Marie est Theotokos, Mère de Dieu, précisément parce que la maternité charnelle et la maternité spirituelle sont inséparables en elle. Le CEC 495 le dit sans ambiguïté : Marie est « vraiment Mère de Dieu puisqu'elle est la Mère du Fils éternel de Dieu fait homme ». Thomas sépare ce que l'Incarnation unit : il fait de la mère biologique un obstacle et de la « Mère véritable » un principe spirituel désincarné. C'est l'inverse exact de la mariologie catholique, où Marie est le lieu même de la convergence entre chair et esprit, entre histoire et éternité.
Résonances¶
Julienne de Norwich, mystique anglaise du XIVe siècle, a développé dans ses Révélations de l'amour divin le thème de la « maternité de Dieu » : « Dieu est vraiment notre Mère, comme il est notre Père. » Mechtilde de Magdebourg décrit l'Esprit Saint comme une « mère nourricière ». Et dans la tradition syriaque, celle dont Thomas est le plus proche géographiquement, l'Esprit Saint est fréquemment désigné au féminin. Le logion 101, dans sa distinction entre deux mères, touche à une intuition qui a traversé souterrainement la tradition chrétienne : le divin n'est pas seulement paternel, il est aussi maternel.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 10,37 :
« Qui aime père ou mère plus que moi n'est pas digne de moi. »
Luc 14,26 :
« Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. »
Source Q : Q 14,26
Analyse comparative¶
Le logion est un doublet du logion 55, reprenant l'exigence de haïr père et mère comme condition du discipulat, très proche de Luc 14,26 et Q. Mais Thomas ajoute un paradoxe absent des synoptiques : il faut haïr père et mère et les aimer. La contradiction apparente est résolue par la distinction finale : « ma mère m'a enfanté, mais ma Mère véritable m'a donné la Vie ».
Cette distinction entre la mère biologique et la « Mère véritable » est propre à Thomas et pose un problème d'interprétation. Dans plusieurs traditions judéo-chrétiennes et gnostiques, l'Esprit Saint est désigné au féminin, en hébreu, ruaḥ (esprit) est féminin, et l'Evangile des Hébreux (cité par Origène) fait dire à Jésus : « Ma mère, l'Esprit Saint, m'a pris par un de mes cheveux et m'a transporté sur la grande montagne du Tabor. » La « Mère véritable » de Thomas pourrait donc être l'Esprit Saint, la Sagesse divine (Sophia), ou la réalité transcendante d'où émane le Vivant.
Pour Patterson, ce logion reflète une tradition syrienne où l'Esprit Saint est féminin et maternel, un trait très ancien, antérieur à la masculinisation de la Trinité dans la théologie grecque. Pour Gathercole, la notion de « mère véritable » est un ajout gnostique qui distingue le Dieu créateur (père biologique) du Dieu véritable (la source de la Vie).
Tension avec les évangiles canoniques¶
Luc 14,26 exige de « haïr » père et mère ; Matthieu 10,37 adoucit en « aimer plus que moi ». Thomas radicalise le paradoxe en demandant simultanément de haïr et d'aimer, mais en dédoublant la parenté. La vraie rupture avec les canoniques est la figure de la « Mère véritable » qui donne la Vie : aucun texte canonique ne distingue deux mères de Jésus. Les synoptiques ne connaissent qu'une mère, Marie, et le dogme de la Theotokos (Concile d'Éphèse, 431) refuse toute dissociation entre maternité physique et maternité spirituelle. La « Mère véritable » de Thomas ouvre la porte à une théologie gnostique des syzygies divines étrangère au Nouveau Testament.
Interprétation directe¶
Ce logion est problématique. La distinction entre la mère biologique (qui « enfante ») et la Mère véritable (qui « donne la Vie ») introduit un dualisme incompatible avec la foi catholique en l'unité de la personne de Marie. L'intuition d'une dimension maternelle de Dieu est légitime (Is 66,13 ; CEC 239), mais Thomas la formule de manière à dévaluer la maternité physique, ce que l'Incarnation interdit. Là où le christianisme voit en Marie la convergence parfaite du charnel et du spirituel, Thomas les sépare. C'est une erreur théologique significative, même si l'intuition sous-jacente (l'Esprit comme Mère) mérite d'être entendue.
À retenir¶
- Problématique : opposer la mère qui « enfante » et la Mère véritable qui « donne la Vie » introduit un dualisme.
- L'intuition d'une dimension maternelle de Dieu est légitime (Is 66,13 ; CEC 239).
- Mais dévaluer la maternité physique contredit l'Incarnation : en Marie, le charnel et le spirituel convergent.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.