Logion 87¶
Lecture rapide : « Misérable le corps qui dépend d'un corps. » Thomas méprise la condition incarnée, là où la foi catholique tient l'âme pour la forme du corps et répond à la finitude par l'Incarnation, non par la déploration.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Misérable est le corps qui dépend d'un corps, et misérable est l'âme qui dépend de ces deux.
Copte (translittéré)
pejaf Nqi IS je outalai pwron pe pswma eta¥e Nouswma auw outalaipwros te t2uyh eta¥e Nnaei Mpsnau
English (Lambdin)
Jesus said, "Wretched is the body that is dependant upon a body, and wretched is the soul that is dependent on these two."
Notes de traduction
- Ce logion forme un doublet avec le logion 112 (« Misérable est la chair qui dépend de l'âme ! Misérable est l'âme qui dépend de la chair ! »). Les deux explorent la misère de l'interdépendance corps-âme.
- Le copte ⲞⲨⲞⲒ (ouoi) traduit l'interjection « malheur ! » ou « misérable ! », formule de lamentation prophétique bien attestée dans les évangiles canoniques.
- La structure tripartite (corps / corps / âme) suggère une anthropologie où l'âme est piégée par sa double dépendance : envers le corps physique et envers le corps du monde matériel.
- Certains commentateurs voient ici une critique de l'attachement charnel (un corps qui dépend d'un autre corps = la relation sexuelle ou la dépendance affective).
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 87 est un dit de malheur (ouoi) à structure parallèle et climactique : le premier malheur concerne un corps dépendant d'un autre corps ; le second concerne l'âme dépendante des deux corps. Il est unique et constitue, avec le logion 112, un doublet sur le thème de la dépendance réciproque du corps et de l'âme.
La formulation est remarquablement abstraite, il n'y a ni parabole ni image concrète. Thomas énonce un principe ontologique brut, presque philosophique. La notion de « dépendance » (aherat) comme source de misère rappelle la tradition stoïcienne (Épictète : la liberté consiste à ne dépendre que de ce qui dépend de nous) autant que la tradition gnostique.
Analyse et interprétation¶
L'interprétation de ce logion dépend largement de ce que l'on entend par « un corps qui dépend d'un corps ». DeConick y voit une référence à la condition humaine dans le monde matériel : le corps physique dépend d'autres corps (nourriture, vêtement, abri, contact sexuel) pour sa survie et son plaisir. Cette dépendance est une servitude. Pire encore : l'âme qui se soumet à cette double servitude corporelle est dans une misère plus profonde.
Gathercole note que ce logion exprime un dualisme corps/âme qui, sans être aussi radical que celui des systèmes gnostiques développés, témoigne d'une méfiance envers le corporel qui caractérise Thomas. Le corps n'est pas présenté comme mauvais en soi, mais la dépendance qu'il engendre est un piège spirituel.
Meyer propose une lecture plus nuancée : le « corps qui dépend d'un corps » pourrait désigner la relation de servitude, un être humain réduit à n'être qu'un corps au service d'un autre corps (esclavage, exploitation, prostitution). La misère de l'âme qui dépend de « ces deux » serait alors la misère de la conscience prise au piège d'un système de domination corporelle.
Patterson rattache ce logion à l'ascétisme des communautés thomasiennes, qui valorisaient le célibat et le détachement corporel comme conditions de la liberté spirituelle.
Regard catholique¶
Le dualisme de ce logion pose un problème pour la théologie catholique, qui affirme la bonté du corps et l'unité substantielle de l'âme et du corps. Le CEC 364 enseigne que « le corps de l'homme participe à la dignité de l'image de Dieu » et le CEC 365 que « l'unité de l'âme et du corps est si profonde que l'on doit considérer l'âme comme la forme du corps ».
Cependant, l'Église reconnaît aussi le danger de la dépendance désordonnée, ce que la tradition appelle la « concupiscence » (CEC 2515). Le CEC 2339 rappelle que « la chasteté comporte un apprentissage de la maîtrise de soi ». En ce sens, la mise en garde de Thomas contre la servitude corporelle n'est pas entièrement étrangère à la sagesse chrétienne, elle l'exprime simplement de manière excessive.
Mais cette anthropologie dualiste ne rend pas seulement le corps méprisable, elle rend les sacrements corporels absurdes. Si le corps est un piège pour l'âme, pourquoi Dieu passerait-il par le pain et le vin de l'Eucharistie (CEC 1333), par l'eau du baptême (CEC 1213), par l'huile de l'onction (CEC 1499) ? La logique sacramentelle catholique repose tout entière sur la bonté de la matière : Dieu sauve par le corps, dans le corps, avec le corps. Thomas la nie, et en la niant, il supprime non seulement les sacrements mais le principe même de l'économie du salut.
Résonances¶
Paul lui-même, malgré sa théologie de la résurrection des corps, connaît cette tension : « Qui me délivrera de ce corps voué à la mort ? » (Rm 7,24). Les Pères du désert pratiquaient un ascétisme corporel parfois extrême, jeûnes prolongés, veilles nocturnes, mortifications, non par mépris du corps mais pour libérer l'âme de sa dépendance excessive au corporel. Et Simone Weil, au XXe siècle, a vécu dans sa chair cette intuition que la pesanteur du corps est un obstacle à l'ascension de l'âme, sans jamais renier la beauté du monde créé.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
Le dualisme de ce logion est radical. Un corps qui dépend d'un corps : la chair liée à la chair, la matière enchaînée à la matière. Une âme qui dépend de ces deux corps : l'esprit prisonnier de la matière. Cette triple malédiction (corps, corps, âme) n'a pas d'équivalent dans le Nouveau Testament canonique.
Paul approche ce thème en Romains 7,24 (« Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? »), mais il s'empresse d'ajouter la réponse christique (7,25 : « Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur ! »). Thomas ne fournit aucune échappatoire, le logion est un constat sans solution, un cri de déréliction. Le logion 112, presque identique dans sa structure (« Misérable est la chair qui dépend de l'âme ! Misérable est l'âme qui dépend de la chair ! »), forme un doublet qui encadre la fin du recueil dans une tonalité anti-somatique.
Pour Gathercole, ce dualisme est incompatible avec la théologie biblique de la bonté de la création (Genèse 1,31) et trahit une influence gnostique. Pour DeConick, il reflète un ascétisme radical, commun dans les milieux syriens du IIe siècle, qui n'est pas nécessairement gnostique au sens technique du terme.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion est sans parallèle canonique. Le dualisme corps/âme qu'il exprime contredit frontalement la théologie biblique de la création (Gn 1,31 : « Dieu vit que cela était très bon ») et du corps (1 Co 6,19 : « votre corps est un temple du Saint-Esprit »). Les canoniques ne présentent jamais le corps comme intrinsèquement « misérable » ni la dépendance corporelle comme une malédiction. Paul connaît la tension entre chair et esprit (Rm 7,24 ; Ga 5,17), mais il l'inscrit dans un cadre de rédemption (Rm 7,25 : « Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ ! ») et affirme la résurrection des corps (1 Co 15,42-44). Thomas, lui, pose un constat sans issue, une lamentation sans rédemption.
Interprétation directe¶
Ce logion est l'un des plus nettement dualistes du recueil et, en tant que tel, incompatible avec l'anthropologie catholique. Le CEC 364-365 enseigne que l'âme est la forme du corps, non son ennemie ni sa prisonnière. Qualifier le corps de « misérable » parce qu'il dépend d'un autre corps revient à condamner la condition incarnée elle-même : la nourriture, le contact, la relation. C'est une vision qui, poussée à sa logique, condamne le mariage, la famille, la communauté humaine. La tradition ascétique catholique connaît la maîtrise du corps, non son mépris. Ce logion exprime une souffrance réelle face à la finitude corporelle, mais la réponse chrétienne n'est pas la déploration, c'est l'Incarnation.
À retenir¶
- Logion nettement dualiste, incompatible avec le CEC 364-365 (l'âme est la forme du corps, non sa prisonnière).
- Condamner la dépendance corporelle revient à condamner la nourriture, le contact, la relation.
- L'ascèse catholique maîtrise le corps sans le mépriser : la réponse à la finitude est l'Incarnation.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.