Logion 74¶
Lecture rapide : Maître, il y en a beaucoup autour du puits, mais personne dans le puits.
Le texte¶
Texte français
Il a dit : Maître, il y en a beaucoup autour du puits, mais personne dans le puits.
Copte (translittéré)
pejaf je pjoeis ouN xax Mpkwte Ntjwte mN laau de xN t¥w
e
English (Lambdin)
He said, "O Lord, there are many around the drinking trough, but there is nothing in the cistern."
Notes de traduction
- Logion sans parallèle synoptique. Parole d'un disciple (ou d'un interlocuteur anonyme), non de Jésus, cas rare dans Thomas.
- Le puits (shote) et la citerne (lakko) : images de la source de vie spirituelle. Beaucoup s'en approchent, mais la source est vide, ou plutôt, personne ne s'y plonge réellement.
- L'interprétation oscille entre deux lectures : (a) les chercheurs spirituels sont nombreux mais superficiels ; (b) les enseignants sont nombreux mais sans substance.
- Lambdin traduit différemment (« drinking trough » / « cistern »), soulignant la distinction entre le point d'accès et la réserve profonde.
- Ce logion pourrait être un fragment de dialogue dont le contexte a été perdu dans la transmission.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 74 est une sentence brève et énigmatique, probablement prononcée par un disciple (« Maître ») plutôt que par Jésus, ce qui est inhabituel dans Thomas. La forme est celle de l'observation paradoxale : beaucoup sont autour du puits, mais personne n'est dans le puits. Ce logion est unique, sans parallèle canonique.
L'image du puits (shoot) évoque la tradition sapientielle juive (Proverbes 5,15 : « Bois l'eau de ta citerne, les eaux de ton puits ») et la scène de la Samaritaine au puits de Jacob (Jean 4,7-15). Le puits est un symbole de la source intérieure, l'accès à l'eau vive, à la connaissance, à la vie.
Analyse et interprétation¶
DeConick interprète ce logion comme un constat d'échec spirituel : les gens se rassemblent autour de la source (ils s'intéressent à la vérité, ils écoutent l'enseignement) mais aucun ne descend dans le puits (personne ne fait le travail intérieur nécessaire pour atteindre l'eau). Le puits est la connaissance de soi, la gnose véritable, et la foule qui l'entoure se contente de la surface.
Meyer note l'ironie de l'image : le puits est vide, ou plutôt, personne n'y est descendu pour en tirer l'eau. La vérité est accessible, mais elle exige un effort que personne ne veut fournir. C'est un thème récurrent dans Thomas : la connaissance est là, devant les yeux (logion 5), mais les gens refusent de la voir.
Gathercole admet que ce logion « résiste à toute interprétation définitive » et que son sens exact est peut-être irrémédiablement perdu. La brièveté extrême du texte et l'absence de contexte rendent toute lecture spéculative.
Patterson rapproche ce logion du logion 28 (« Je me suis tenu au milieu du monde… et je les ai tous trouvés ivres ») : dans les deux cas, la réalité spirituelle est disponible mais les êtres humains sont incapables de l'atteindre, par ivresse, par distraction, par paresse.
Regard catholique¶
L'image du puits comme source de vie spirituelle est bien attestée dans la tradition catholique. Le CEC 694 rappelle que l'eau est un symbole de l'Esprit Saint et que « l'eau vive qui jaillit du Christ crucifié est source de notre prière et source de vie éternelle ». La scène de la Samaritaine (Jn 4) est l'un des textes les plus commentés de la tradition : l'eau du puits est l'eau de la vie éternelle offerte par le Christ.
Le constat du logion 74, beaucoup autour du puits, personne dedans, peut se lire comme un avertissement contre la religion de surface : être « autour » de la source (fréquenter l'église, connaître la doctrine, respecter les rites) sans jamais descendre jusqu'à l'eau vive. C'est un avertissement que la tradition mystique catholique a toujours formulé.
Résonances¶
L'image de la foule autour du puits vide est une métaphore puissante de la condition spirituelle contemporaine. Des millions de personnes s'intéressent à la « spiritualité », elles lisent des livres, suivent des cours, pratiquent des exercices, mais combien descendent dans le puits ? Combien font le travail intérieur radical que Thomas appelle la « connaissance de soi » ? Kierkegaard distinguait les « admirateurs » du Christ (qui le respectent de loin) et les « disciples » (qui le suivent jusqu'au bout). Le logion 74 fait la même distinction : ceux qui sont autour du puits admirent la source ; ceux qui sont dans le puits ont trouvé l'eau.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
L'image du puits (ou de la citerne) est présente dans l'Ancien Testament (Jérémie 2,13 : « Ils m'ont abandonné, moi, la source d'eau vive, pour se creuser des citernes fissurées ») et dans le Nouveau Testament (Jean 4,6-14 : le puits de Jacob et l'eau vive). Mais la formulation de Thomas est unique : beaucoup autour du puits, personne dedans. L'image exprime une proximité sans engagement, on entoure la source sans y puiser, on s'approche de la vérité sans s'y plonger.
La brièveté du logion (une seule phrase) le rapproche du logion 42 (« Soyez passants »). C'est un aphorisme pur, sans contexte narratif ni explication. Pour DeConick, l'image du puits vide renvoie à la tradition mystique juive du Merkavah, l'accès au divin nécessite une descente, non une simple contemplation extérieure. Le puits vide pourrait aussi évoquer la citerne sèche où Joseph fut jeté (Genèse 37,24), image de l'abandon qui précède l'élévation.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas et n'a aucun parallèle canonique direct. L'image du puits évoque Jean 4,7-15 (la Samaritaine), mais dans un registre totalement différent. Chez Jean, le puits est un lieu de rencontre : Jésus offre l'eau vive, et la femme la reçoit. Chez Thomas, le puits est vide, ou du moins, personne n'y descend. La critique implicite (beaucoup s'approchent de la vérité sans s'y plonger) n'a pas d'équivalent canonique aussi concentré, bien que le thème de la superficialité religieuse soit présent chez les prophètes (Is 29,13 : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi », repris en Mt 15,8). La tension n'est pas doctrinale mais existentielle : Thomas pose un diagnostic que les canoniques posent aussi, mais avec une brutalité qui leur est étrangère.
Interprétation directe¶
Le constat est lucide et universellement applicable : la religion de surface est le mal endémique de toutes les traditions spirituelles. La tradition mystique catholique l'a toujours dénoncé, de Maître Eckhart (« beaucoup de gens portent le manteau mais n'ont rien dessous ») à Thérèse d'Ávila (les premières demeures du Château intérieur sont peuplées de gens qui n'entrent jamais plus avant). Ce logion n'est ni dangereux ni hétérodoxe, il est simplement exigeant. Son obscurité même (texte probablement corrompu, sens incertain) interdit d'en tirer une doctrine précise. On peut le recevoir comme un aiguillon pastoral : la proximité avec la source ne remplace pas la descente dans la source.
À retenir¶
- Prononcée par un disciple, non par Jésus, cas rare dans Thomas, ce qui lui donne un caractère de confidence ou de constat désabusé
- L'image concentre l'enseignement de Thomas : la vérité est là, accessible, mais la foule reste à la surface, la descente dans le puits est le travail que personne ne veut faire
- Aucun parallèle canonique, l'un des logia les plus énigmatiques et les plus courts du recueil, résistant à toute interprétation définitive
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.