Logion 17¶
Lecture rapide : Je vous donnerai ce que l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, la main n'a pas touché, et ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Je vous donnerai ce que l'œil n'a pas vu, et ce que l'oreille n'a pas entendu, et ce que la main n'a pas touché, et ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme.
Copte (translittéré)
peje IS je +na+ nhtN Mpete Mpe bal nau erof auw pete Mpe ma aje sotmef auw pete Mpe qij qM qwmF auw Mpefei exrai xi vht Rrwme
English (Lambdin)
(17) Jesus said, "I shall give you what no eye has seen and what no ear has heard and what no hand has touched and what has never occurred to the human mind."
Notes de traduction
- Parallèle célèbre avec 1 Co 2, 9, lui-même dérivé d'Is 64, 3 (LXX 64, 4). Paul cite ce passage comme une prophétie accomplie ; Thomas le met dans la bouche de Jésus comme une promesse directe.
- « Ce que la main n'a pas touché » : cette troisième clause est absente de 1 Co 2, 9 et d'Isaïe. Elle est propre à Thomas et à certains textes gnostiques (l'Acte de Pierre, la Prière de l'apôtre Paul). L'ajout du toucher complète la série des sens : vue, ouïe, toucher, pensée.
- « Ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme » : le « cœur » (ḥēt) désigne ici l'intellect au sens sémitique, le siège de la pensée et de la volonté, pas seulement des émotions.
- Mots clés coptes : bal (œil), maaje (oreille), ḥēt (cœur/esprit), čij (main)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion. La citation apparaît dans de nombreux textes patristiques et gnostiques, avec des variantes mineures.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 17 est un dit de promesse à la première personne, où Jésus annonce un don qui transcende toute expérience sensorielle et intellectuelle. La forme est celle de l'oracle prophétique, et le parallèle le plus frappant se trouve non pas dans les Évangiles mais chez Paul, 1 Corinthiens 2,9 : « Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. »
Paul lui-même cite une source qu'il ne nomme pas (il dit simplement « il est écrit »). L'origine de la citation est débattue : Isaïe 64,3 est un candidat partiel, mais la formulation exacte ne se trouve dans aucun texte de l'Ancien Testament. Thomas et Paul puisent manifestement dans une même tradition, la question est de savoir si Thomas cite Paul, si Paul cite Thomas, ou si tous deux citent indépendamment une source antérieure.
Thomas ajoute un élément absent de la version paulinienne : « ce que la main n'a pas touché », un sens supplémentaire (le toucher) qui complète la série (vue, ouïe, toucher, cœur/intelligence) et renforce l'idée que le don promis transcende toute forme de perception humaine.
Analyse et interprétation¶
Koester considère que Thomas et Paul attestent indépendamment d'une tradition pré-paulinienne, peut-être un agraphon (parole de Jésus non canonisée) circulant dans les communautés les plus anciennes. La formulation de Thomas (à la première personne : « je vous donnerai ») est christologique, c'est Jésus lui-même qui est la source du don, tandis que chez Paul, c'est « Dieu qui a préparé ». Ce déplacement est significatif : Thomas met Jésus à la place de Dieu comme donateur.
DeConick rattache ce logion au noyau ancien du recueil et y voit une promesse eschatologique : ce que Jésus donnera, c'est l'entrée dans le Royaume, une réalité qui dépasse toute imagination humaine. Gathercole note sobrement que le logion est « une promesse de révélation totale », le don suprême que l'ensemble du recueil cherche à dévoiler.
Leloup propose une lecture contemplative : les quatre négations (pas vu, pas entendu, pas touché, pas conçu) décrivent un dépassement progressif de toutes les facultés humaines, une ascension qui mène au-delà du sensible et du conceptuel, vers une expérience directe et non médiatisée du divin.
Regard catholique¶
Ce logion est, avec le logion 15, l'un des plus aisément intégrables dans la théologie catholique. La citation paulinienne de 1 Corinthiens 2,9 est l'un des textes les plus utilisés dans la liturgie funéraire catholique pour décrire la vie éternelle. Le CEC 1027 l'utilise pour évoquer le mystère de la béatitude céleste : « Cette vie mystérieuse avec la Très Sainte Trinité, cette communion de vie et d'amour avec Elle, avec la Vierge Marie, les anges et tous les bienheureux est appelée "le ciel". »
La tradition catholique reconnaît pleinement que le don de Dieu transcende l'expérience humaine ordinaire. Le CEC 163 enseigne que « la foi nous fait goûter comme par avance, la lumière de la vision béatifique, but de notre cheminement ici-bas ». Et le CEC 2005 rappelle que « la vie éternelle dépasse nos capacités naturelles de connaissance et même nos propres forces ».
La seule nuance à apporter concerne le vecteur du don : chez Thomas, Jésus donne directement à ses disciples ; dans la tradition catholique, le don passe aussi par les sacrements, la Parole proclamée dans la liturgie, et la médiation de l'Église.
Résonances¶
La formule « ce que l'œil n'a pas vu » est devenue un lieu commun de la spiritualité, mais elle reste vertigineuse si on la prend au sérieux. Jean de la Croix, dans la Montée du Carmel, décrit systématiquement le chemin mystique comme un dépouillement de toutes les facultés : les sens, la mémoire, l'intelligence, la volonté, tout doit être traversé et dépassé pour accéder à l'union divine. Grégoire de Nysse, dans la Vie de Moïse, décrit l'entrée de Moïse dans la « ténèbre divine », l'obscurité lumineuse où Dieu se révèle précisément en se dérobant à toute perception. Le logion 17, dans sa simplicité, est une porte ouverte sur l'infini.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Paul, 1 Corinthiens 2,9 :
« Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec Paul est frappant et pose un problème de tradition littéraire. Paul cite cette formule comme provenant d'une source qu'il ne précise pas (« selon qu'il est écrit », mais la citation ne correspond exactement à aucun texte de l'Ancien Testament, bien qu'elle rappelle Isaïe 64,3). Thomas attribue la même parole directement à Jésus et y ajoute « ce que la main n'a pas touché » (absent de Paul).
La direction d'influence est débattue. Pour Koester, Thomas et Paul puisent indépendamment dans une tradition orale commune, peut-être un agraphon (parole de Jésus non écrite) qui circulait dans les premières communautés. Pour Gathercole, Thomas dépend de Paul ou d'une tradition paulinienne. La Prière de l'apôtre Paul (Nag Hammadi I,1) contient aussi une version de cette formule, ce qui confirme sa large diffusion dans les milieux chrétiens primitifs.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le parallèle principal est 1 Corinthiens 2,9, qui cite une source non identifiée (probablement liée à Isaïe 64,3). Thomas et Paul partagent la même formule, mais avec deux écarts significatifs. Premier écart : Thomas ajoute « ce que la main n'a pas touché », un sens supplémentaire absent de Paul et d'Isaïe, qui complète la série (vue, ouïe, toucher, pensée). Second écart : chez Paul, c'est Dieu qui a préparé ces merveilles ; chez Thomas, c'est Jésus qui les donnera directement (« je vous donnerai »). Ce déplacement christologique est remarquable, il met Jésus à la place de Dieu comme source directe du don, sans passer par la médiation de l'Église ni des sacrements.
Interprétation directe¶
Ce logion est pleinement compatible avec la foi catholique et constitue l'un des textes les plus utilisés dans la liturgie funéraire (CEC 1027). La promesse d'un don transcendant toute expérience humaine est au cœur de l'espérance chrétienne. La seule nuance, et elle n'est pas négligeable, tient au vecteur du don : chez Thomas, Jésus donne directement à ses disciples, sans médiation ecclésiale ni sacramentelle. Pour la tradition catholique, le don divin passe aussi par les sacrements, la Parole proclamée et la communion de l'Église. Mais la nuance est secondaire ; l'essentiel du logion est orthodoxe et même lumineux.
À retenir¶
- Thomas ajoute « ce que la main n'a pas touché », absent de Paul (1 Co 2,9), en complétant la série des quatre facultés humaines dépassées
- La formule est mise dans la bouche de Jésus, non de Dieu (comme chez Paul) : Thomas élève Jésus au rang de donateur divin direct
- Ce logion est pleinement compatible avec la théologie catholique, et l'un des plus utilisés dans la liturgie funèbre
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.