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Logion 30

Lecture rapide : Là où il y a trois, ils sont « dieux » (sans vrai Dieu). Là où il y a un seul, Jésus est présent. L'authenticité spirituelle se trouve dans la solitude intérieure, pas dans le groupe.

Pourquoi ce logion est important - Il inverse délibérément Matthieu 18,20, là où les canoniques valorisent la communauté, Thomas valorise la solitude - Le texte copte est probablement corrompu, la version grecque (P.Oxy. 1) est plus claire et plus cohérente - Il révèle l'anti-ecclésiologie de Thomas : la présence de Jésus n'est pas liée à l'assemblée


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Là où il y a trois dieux, ce sont des dieux ; là où il y a deux ou un, moi, je suis avec lui.

Copte (translittéré)

peje IS je pma euN ¥omt Nnoute Mmau xN noute ne pma euN snau h oua anok +¥oop nmmaf

English (Lambdin)

(30) Jesus said, "Where there are three gods, they are gods. Where there are two or one, I am with him."

Notes de traduction

  • L'un des logia les plus controversés textuellement. Le texte copte est difficile et probablement corrompu. Le P.Oxy 1 (lignes 23-30) porte une version significativement différente : « Là où ils sont trois, ils sont sans Dieu ; et là où il n'y en a qu'un seul, je dis : je suis avec lui. »
  • La version copte (« trois dieux, ce sont des dieux ») semble être une corruption du texte. La version grecque est plus cohérente théologiquement : trois personnes sans Dieu (polythéisme ou division) vs. la solitude où Jésus est présent.
  • Le P.Oxy 1 combine ce logion avec le logion 77b (« Fends le bois, je suis là ; lève la pierre, tu me trouveras »), une combinaison absente du copte, où les deux passages sont séparés.
  • Écho possible à Mt 18, 20 : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Mais Thomas inverse la logique : c'est la solitude, non le rassemblement, qui garantit la présence de Jésus.
  • Mots clés coptes : noute (dieu/Dieu), šomn̄t (trois), snau (deux), oua (un)
  • Variantes textuelles : c'est l'un des cas où la divergence entre le P.Oxy 1 et le copte est la plus significative. Le grec atheos (sans Dieu) devient noute (dieux) dans le copte, probablement par erreur de copiste ou mauvaise compréhension du texte grec source.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 30 est l'un des plus obscurs de Thomas, et l'un de ceux où le texte copte est probablement corrompu. Le parallèle canonique le plus proche est Matthieu 18,20 : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Mais la version de Thomas est profondément différente : elle parle de « trois dieux » (shomnt ennoute) au lieu de « deux ou trois » personnes, et la structure logique est inversée.

La version grecque du P.Oxy. 1 est légèrement différente et plus claire : « Là où il y en a [trois], ils sont sans dieu ; et là où il y en a un seul, je dis que je suis avec lui. » Cette version oppose le groupe (trois) à l'individu solitaire (un), et Jésus se range du côté du solitaire. La version copte, avec ses « trois dieux », semble corrompue ou mal traduite.

Analyse et interprétation

Le texte copte, tel qu'il nous est parvenu, résiste à l'interprétation cohérente. La plupart des commentateurs se réfèrent à la version grecque du P.Oxy. 1 pour reconstruire le sens originel. DeConick propose que le logion originel enseignait la présence de Jésus auprès du solitaire, du monachos, par opposition au groupe ou à la foule. C'est une inversion de Matthieu 18,20, qui valorise le rassemblement communautaire.

Patterson y voit un reflet de l'idéal d'isolement de la communauté thomasienne : la présence divine ne se trouve pas dans l'assemblée liturgique mais dans la solitude intérieure. Meyer note que la formule « je suis avec lui » (anok ṯi nmaf) est une formule d'immanence, Jésus n'est pas un maître éloigné mais une présence intime, accessible dans le retrait intérieur.

Gathercole, pragmatiquement, reconnaît que ce logion est l'un des plus difficiles du recueil et que « toute interprétation repose sur une reconstruction textuelle contestable ».

Regard catholique

Si le logion originel oppose la solitude à la communauté et valorise la première, il se trouve en tension avec l'ecclésiologie catholique. Le CEC 752 enseigne que l'Église est le lieu de la présence du Christ : « Là où est l'Église, là est aussi l'Esprit de Dieu. » La liturgie, les sacrements, la vie communautaire sont les voies ordinaires de la rencontre avec le Christ. La version matthéenne (« là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom ») est l'un des fondements de la théologie de la prière communautaire.

Cependant, la tradition catholique reconnaît aussi la valeur de la solitude. Les ermites, les chartreux, les carmes déchaux pratiquent une solitude intense, et la tradition patristique enseigne que Dieu se révèle dans le silence et le retrait (1 R 19,12 : la « voix d'un fin silence » que Dieu adresse à Élie). Le logion 30, si on le lit dans sa version grecque, ne contredit pas tant la tradition catholique qu'il en privilégie un aspect, la dimension contemplative et solitaire, au détriment de l'autre, la dimension communautaire et liturgique.

Résonances

La question de savoir si Dieu se trouve dans la foule ou dans la solitude est l'un des grands débats de la vie spirituelle. Le monachisme, tant chrétien que bouddhiste, a toujours privilégié le retrait : Antoine du désert, dans la Vita Antonii d'Athanase, fuit littéralement vers le désert pour trouver Dieu. Les Pères du désert enseignaient que « la cellule t'apprendra tout ». À l'inverse, la tradition prophétique juive et l'engagement social chrétien insistent sur la présence de Dieu au cœur de la cité, au milieu des hommes. Le logion 30, dans son obscurité textuelle, pose cette question fondamentale sans la résoudre, et c'est peut-être sa sagesse.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 18,20 :

« Car là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. »

Analyse comparative

Le parallèle avec Matthieu 18,20 est structurel (présence de Jésus là où des personnes sont rassemblées), mais le contenu est profondément différent et le texte copte est probablement corrompu. La version grecque du P.Oxy. 1 est plus claire : « Là où ils sont trois, ils sont sans Dieu ; et là où il n'y en a qu'un seul, je dis : je suis avec lui. »

Chez Matthieu, la présence du Christ est liée à la communauté (deux ou trois réunis en son nom). Chez Thomas (dans la version grecque), la présence du Christ est liée à la solitude : Jésus est avec celui qui est seul. Cette inversion est cohérente avec la valorisation du monakhos (solitaire) dans Thomas. Le texte copte, en mentionnant « trois dieux », est obscur et a suscité de multiples corrections textuelles. Pour Koester, la version grecque est préférable et reflète l'originalité de Thomas face à l'ecclésiologie matthéenne.


Tension avec les évangiles canoniques

Matthieu 18,20 fonde la prière communautaire sur la promesse de la présence du Christ. Thomas l'inverse : la présence du Christ est garantie pour le solitaire, pas pour le groupe. C'est une inversion ecclésiologique majeure, et c'est délibéré. Thomas valorise systématiquement la dimension individuelle et intérieure de la rencontre avec Dieu, là où les synoptiques la placent aussi dans la communauté rassemblée.

Interprétation directe

La tradition catholique reconnaît la valeur de la solitude et de la contemplation, chartreux, carmes, ermites. Mais elle ne les oppose pas à la communauté : la solitude contemplative est toujours au service de la communauté, nourrie par la liturgie commune. Thomas pose une alternative là où la tradition catholique place une complémentarité. Ce logion, dans sa version grecque probable, n'est pas faux, mais il est incomplet.

Frise chronologique

L'édition imprimée présente ici une frise chronologique des attestations anciennes de ce logion (témoins patristiques, fragments grecs, manuscrit copte).

À retenir

  • La version grecque (P.Oxy. 1) est plus fiable : trois personnes ensemble = sans Dieu ; un seul = Jésus est avec lui
  • Ce logion est une inversion directe de Mt 18,20, Thomas se positionne contre la théologie de l'assemblée
  • Le monakhos (solitaire) est la figure idéale de Thomas, confirmée ici christologiquement

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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