Logion 4¶
Lecture rapide : Un vieillard interrogera un enfant de sept jours sur le lieu de la Vie. Car les premiers deviendront les derniers, et ils seront Un.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : L'homme vieux dans ses jours n'hésitera pas à interroger un tout petit enfant de sept jours au sujet du lieu de la Vie, et il vivra, parce que beaucoup de premiers se feront derniers, et ils seront Un.
Copte (translittéré)
peje IS fnajnau an Nqi prwme NxLlo xN nefxoou ejne oukouei N¥hre ¥hm efxN sa¥F Nxoou etbe ptopos Mpwnx auw fnawnx je ouN xax N¥orp naR xa e auw Nse¥wpe oua ouwt
English (Lambdin)
(4) Jesus said, "The man old in days will not hesitate to ask a small child seven days old about the place of life, and he will live. For many who are first will become last, and they will become one and the same."
Notes de traduction
- « Un enfant de sept jours » : le nombre sept a une portée symbolique. Un enfant de sept jours est celui qui vient d'être circoncis (selon la Loi juive, la circoncision a lieu le huitième jour ; à sept jours, l'enfant est encore dans l'état antérieur à l'alliance). Certains y voient un symbole de l'innocence précédant toute socialisation religieuse.
- « Le lieu de la Vie » (p̄topos m̄pōnḥ) : le copte utilise le mot grec topos (lieu). Ce « lieu » de la Vie renvoie au Royaume intérieur du logion 3.
- « Ils seront Un » (senar̄ oua ouwt) : le thème de l'unité est central dans l'Évangile de Thomas. L'inversion premiers/derniers est partagée avec les Synoptiques (Mt 19, 30 ; Mc 10, 31), mais Thomas y ajoute la dimension de l'unification.
- Le P.Oxy 654 (lignes 21-27) est fragmentaire pour ce logion. Le texte grec conservé porte « ...et il vivra » et « ...les premiers seront les derniers, et un seul... ».
- Mots clés coptes : šēre šēm (petit enfant), pōnḥ (vie), oua ouwt (un seul)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 654 est très lacunaire ici. La leçon « et ils seront un seul et même » du copte n'est pas entièrement vérifiable dans le grec.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 4 appartient au genre de la sentence paradoxale, où un renversement des hiérarchies habituelles est présenté comme une vérité spirituelle. L'image d'un vieillard interrogeant un nourrisson de sept jours est volontairement choquante : elle inverse le rapport naturel entre sagesse et âge, entre maître et disciple.
La seconde partie (« les premiers se feront derniers ») a un parallèle synoptique clair en Matthieu 19,30 et 20,16 (« les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers »), ainsi qu'en Luc 13,30. Mais Thomas ajoute une clause absente des synoptiques : « et ils seront Un » (oua ouwt). Ce passage de la dualité à l'unité est un thème récurrent de Thomas (logia 11, 22, 106) et constitue l'une de ses signatures théologiques.
Hippolyte de Rome, dans la Refutatio (V.7.20), cite ce logion et l'attribue aux Naassènes, une secte gnostique du IIe siècle, ce qui constitue l'un des plus anciens témoignages patristiques sur le texte de Thomas.
Analyse et interprétation¶
L'enfant de sept jours est une image qui a suscité de nombreuses interprétations. Sept jours après la naissance, dans la tradition juive, l'enfant n'a pas encore été circoncis (la circoncision a lieu le huitième jour). DeConick y voit un symbole de l'état pré-social, antérieur à toute initiation culturelle ou religieuse, un état de pureté originelle que le vieillard a perdu sous les strates de son expérience.
Patterson relie ce logion à la tradition sapientielle de la Sagesse enfantine, l'idée que la vérité se révèle aux « petits » plutôt qu'aux « sages et aux intelligents » (Mt 11,25 / Lc 10,21). Mais Thomas radicalise cette idée : il ne s'agit plus seulement d'humilité intellectuelle, mais d'un retour à un état antérieur à la division, antérieur même à la conscience séparée.
Gathercole note que la finale (« ils seront Un ») déplace le logion du terrain moral (l'humilité) vers le terrain ontologique (l'unification). Le but n'est pas simplement que le vieux devienne humble comme un enfant, mais que la distinction même entre vieux et jeune, premier et dernier, soit abolie dans une unité qui transcende les contraires.
Regard catholique¶
Le renversement des premiers et des derniers est un thème central de la prédication de Jésus dans les Évangiles canoniques. Le Magnificat de Marie proclame que Dieu « renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles » (Lc 1,52). Le CEC 544 rappelle que Jésus a fait des pauvres et des petits les « destinataires privilégiés » de la Bonne Nouvelle.
Cependant, la finale « ils seront Un » oriente le logion dans une direction qui dépasse, et parfois contredit, la vision catholique. L'unité dont parle Thomas n'est pas la communion des saints (CEC 946-948), qui maintient la distinction des personnes dans l'amour ; c'est une fusion ontologique, un retour à l'indifférencié. Pour la théologie catholique, la création est bonne (Gn 1,31 ; CEC 299), et la diversité des êtres est voulue par Dieu, non pas un défaut à corriger.
Résonances¶
L'idée que l'enfant possède une sagesse que l'adulte a perdue traverse les siècles. Maître Eckhart, dans son sermon « Beati pauperes spiritu », enseigne que l'âme doit revenir à un état de nudité et de simplicité antérieur à toute acquisition, un « néant » fécond qui ressemble beaucoup à l'innocence du nourrisson de Thomas. Les Pères du désert valorisaient l'amerimnia (l'absence de souci) comme une vertu spirituelle proche de la spontanéité enfantine. Et le Christ canonique lui-même n'a-t-il pas dit : « Si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 18,3) ?
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 11,25 :
« En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits." »
Matthieu 19,30 :
« Beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers seront premiers. »
Matthieu 20,16 :
« Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »
Luc 13,30 :
« Et voici : il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »
Analyse comparative¶
Le logion combine deux thèmes attestés dans les synoptiques : la supériorité paradoxale des petits (Matthieu 11,25) et l'inversion des premiers et des derniers (Matthieu 19,30 ; 20,16 ; Luc 13,30). Mais Thomas les fusionne en une image originale, un vieillard qui interroge un nouveau-né de sept jours, absente des canoniques.
L'élément le plus distinctif est la conclusion : « et ils seront Un ». Ce thème de l'unité, central dans Thomas (cf. logia 22, 23, 106), n'a pas d'équivalent synoptique direct. Il pourrait refléter une théologie de la restauration de l'unité primordiale, avant la division en dualités (mâle/femelle, intérieur/extérieur). Le chiffre de sept jours renvoie peut-être à la circoncision, suggérant un enfant encore dans l'état d'avant l'Alliance, c'est-à-dire dans l'innocence originelle.
Tension avec les évangiles canoniques¶
L'inversion des premiers et des derniers est pleinement synoptique (Mt 19,30 ; 20,16 ; Mc 10,31 ; Lc 13,30). La tension surgit avec la finale : « et ils seront Un » (oua ouwt). Les canoniques n'envisagent jamais l'abolition des distinctions entre les personnes comme horizon du salut. Le Royaume selon Matthieu ou Luc est une communion, chacun y garde son identité dans l'amour. Thomas propose au contraire une fusion ontologique qui dissout les différences (vieux/jeune, premier/dernier) dans une unité indifférenciée. Cette conception contredit directement la bonté de la diversité créée affirmée en Genèse 1,31 et rappelée par le CEC 299.
Interprétation directe¶
Le logion contient une vérité canonique authentique, la supériorité paradoxale des petits (Mt 18,3), mais la dénature en l'orientant vers une métaphysique de la fusion. L'enfant de sept jours comme détenteur de sagesse est une image puissante et théologiquement recevable ; la conclusion « ils seront Un » déplace le propos du terrain de l'humilité vers celui d'une ontologie moniste étrangère à la foi chrétienne. Le danger est subtil : on commence par l'humilité évangélique et on finit par l'abolition de la personne. La théologie catholique distingue rigoureusement union et fusion, la communion trinitaire elle-même maintient la distinction des personnes dans l'unité de nature.
À retenir¶
- L'enfant de sept jours symbolise l'innocence originelle, avant toute socialisation, il connaît le lieu de la Vie
- L'inversion des premiers et des derniers est synoptique, Thomas y ajoute sa conclusion : « ils seront Un »
- L'unité (oua ouwt) est le but sotériologique ultime de Thomas
Frise chronologique
L'édition imprimée présente ici une frise chronologique des attestations anciennes de ce logion (témoins patristiques, fragments grecs, manuscrit copte).
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.