Logion 83¶
Lecture rapide : Les images visibles portent une lumière divine cachée. Thomas y voit une résorption finale de la forme dans la lumière, là où la foi catholique attend une transfiguration, non une dissolution.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Les images se manifestent à l'homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l'image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière.
Copte (translittéré)
peje IS je nxikwn seouonx ebol Mprw me auw pouoein etNxhtou fxhp xN cikwn Mpouoein Mpeiwt fna qwlp ebol auw tefxikwn xhp ebol xitN pefouoein
English (Lambdin)
Jesus said, "The images are manifest to man, but the light in them remains concealed in the image of the light of the father. He will become manifest, but his image will remain concealed by his light."
Notes de traduction
- Ce logion appartient à la série des logia sur les « images » (copte ⲈⲒⲔⲰⲚ, eikōn, du grec eikōn), un thème central dans Thomas (voir aussi logia 22, 50, 84).
- Le jeu entre « image », « lumière », « manifestation » et « dissimulation » est complexe et relève d'une ontologie platonicienne filtrée par la gnose : les images visibles cachent la lumière divine ; quand la lumière du Père se manifeste, c'est l'image elle-même qui disparaît dans l'éclat.
- Le texte copte est grammaticalement ambigu sur le sujet du verbe « se dévoilera » : s'agit-il de la lumière, du Père, ou de l'homme ? Les traducteurs divergent.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 83 appartient à un diptyque sur le thème de l'image (avec le logion 84). Il est unique, sans parallèle canonique direct. La forme est celle du dit de révélation, mais la syntaxe est particulièrement dense et difficile, ce qui a engendré des traductions divergentes. Le texte copte est complexe et les rapports entre « image » (heikonē), « lumière » et « Père » ne sont pas immédiatement transparents.
Le vocabulaire de l'image renvoie à Genèse 1,26-27 (l'homme créé « à l'image de Dieu ») et à la théologie paulinienne de l'image (2 Co 3,18 ; 4,4 ; Col 1,15). Mais Thomas pousse la réflexion dans une direction propre, en distinguant les images visibles (qui « se manifestent ») et la lumière invisible qui est en elles.
Analyse et interprétation¶
Le logion pose une dialectique entre le visible et l'invisible. Les « images » (eikones) sont ce qui se montre, le monde perceptible, les formes, les apparences. La « lumière » est ce qui se cache dans ces images. Le monde visible est porteur d'une lumière invisible, mais cette lumière ne se révèle que dans l'« image de la lumière du Père ».
DeConick interprète ce logion dans le cadre de la théologie de l'image propre à Thomas : chaque être humain est une image qui contient une parcelle de lumière divine. Mais cette lumière est cachée, voilée par la matérialité, l'ignorance, la « pauvreté » du logion 3. La révélation finale consistera en un renversement : la lumière deviendra manifeste et l'image (la forme extérieure) sera absorbée par elle.
Gathercole note que la deuxième partie du logion (« son image sera cachée par sa lumière ») décrit un état eschatologique où la lumière divine sera si éclatante que les formes individuelles, les « images », disparaîtront en elle. C'est une vision de la transfiguration finale, où le contenant (l'image) est dépassé par le contenu (la lumière).
Pagels rapproche ce logion de la théologie valentinienne du plérome, la plénitude lumineuse où toutes les formes individuelles sont résorbées dans la lumière originelle. Meyer, plus sobrement, y voit une méditation sur le rapport entre l'apparence et la réalité, un thème platonicien transposé en langage chrétien.
Regard catholique¶
La théologie de l'image est un pilier de l'anthropologie catholique. Le CEC 356 enseigne que « de toutes les créatures visibles, seul l'homme est capable de connaître et d'aimer son Créateur » parce qu'il est créé « à l'image de Dieu ». La tradition patristique (Irénée, Athanase, Basile) a longuement médité sur la distinction entre image et ressemblance, l'image étant le donné ontologique, la ressemblance étant la vocation spirituelle à réaliser.
L'idée que la lumière divine est « cachée » dans les images correspond à la doctrine catholique de la présence de Dieu dans la création. Le CEC 295 affirme que « la création est le fondement de tous les desseins de Dieu ». Mais la foi catholique maintient que cette lumière ne se révèle pleinement que dans le Christ, « image du Dieu invisible » (Col 1,15), et non par une gnose intérieure.
Or c'est précisément là que Thomas dérape. Si la lumière est déjà dans toute image, si chaque être humain porte en lui la lumière du Père, alors le Christ n'est qu'un révélateur parmi d'autres, pas le médiateur unique (1 Tm 2, 5 : « Il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus »). La section précédente affirme que « la lumière ne se révèle que dans le Christ », mais Thomas rend le Christ optionnel : ce qui compte, c'est la lumière intérieure, et n'importe quel maître pourrait en théorie la dévoiler. C'est la suppression de la médiation christique, et avec elle, de la nécessité de l'Incarnation.
Résonances¶
La mystique chrétienne a toujours su que le visible cache l'invisible. Grégoire de Nysse, dans ses Homélies sur le Cantique des Cantiques, décrit l'ascension spirituelle comme un passage progressif des images sensibles à la lumière divine qui les habite. Thomas d'Aquin enseigne que les créatures sont des vestigia Dei, des traces de Dieu, qui pointent vers leur Créateur sans pouvoir le contenir. Et l'icône dans la tradition orientale est précisément cela : une image dont la fonction est de rendre visible l'invisible, de laisser transparaître la lumière à travers la forme.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
Le vocabulaire de l'image (eikôn) et de la lumière est central dans Thomas (cf. logia 22, 24, 50, 77, 84). Ce logion développe une théologie complexe de la manifestation et du voilement : les images (le monde visible) montrent leur surface mais cachent la lumière qui les habite. Quand la lumière du Père se révélera, le rapport sera inversé : la lumière sera manifeste et l'image cachée.
Le parallèle le plus proche serait 2 Corinthiens 3,18 : « Nous tous, le visage dévoilé, nous réfléchissons la gloire du Seigneur comme en un miroir, et nous sommes transformés en cette même image. » Paul parle aussi d'image et de lumière, mais dans un cadre de transformation progressive (la « gloire » croissante), là où Thomas pose une dialectique binaire entre manifestation et voilement. Le thème rappelle aussi la théologie de l'icône dans la tradition orientale, l'icône comme fenêtre sur le divin, qui montre en cachant et cache en montrant.
Pour DeConick, ce logion appartient à une couche mystique de Thomas, influencée par les spéculations juives sur la lumière primordiale (or ha-ganuz) cachée depuis la création. Pour Gathercole, le vocabulaire de l'image et de la lumière est trop technique pour ne pas refléter une rédaction gnostique tardive.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion n'a pas de parallèle canonique direct. La dialectique entre image et lumière rappelle 2 Co 3,18 (« nous réfléchissons la gloire du Seigneur ») et Col 1,15 (le Christ, « image du Dieu invisible »), mais Thomas pousse dans une direction étrangère aux canoniques : l'idée que les « images » visibles seront absorbées par la lumière divine évoque une dissolution des individualités dans la lumière originelle, une vision qui flirte avec le plérôme valentinien. Les canoniques maintiennent toujours la distinction entre le Créateur et la créature (Rm 1,25) ; l'image paulinienne est celle de la transformation progressive (2 Co 3,18 : « de gloire en gloire »), non d'une résorption binaire où l'image disparaît. Le vocabulaire technique (eikōn, lumière cachée/manifestée) trahit une spéculation gnostique absente du kérygme apostolique.
Interprétation directe¶
Ce logion est théologiquement séduisant mais dangereux. L'intuition que le visible cache l'invisible et que la lumière divine habite les formes créées est authentiquement chrétienne, c'est le fondement de la théologie de l'icône et de la sacramentalité catholique. Mais la conclusion (« son image sera cachée par sa lumière ») suggère un anéantissement de la forme individuelle qui contredit la doctrine de la résurrection des corps et de la permanence des personnes dans la gloire. La mystique catholique connaît l'éblouissement, Grégoire de Nysse, la ténèbre lumineuse, mais jamais la dissolution. Ce logion dit quelque chose de vrai sur la transcendance de Dieu, mais le dit d'une manière qui efface la créature au lieu de la transfigurer.
À retenir¶
- Le visible cache l'invisible : intuition juste, au fondement de la théologie de l'icône et de la sacramentalité.
- Mais « l'image cachée par la lumière » suggère un effacement de la créature, contraire à la résurrection des corps.
- La mystique catholique connaît l'éblouissement (Grégoire de Nysse), jamais la dissolution de la personne.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.