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Logion 57

Lecture rapide : Le Royaume ressemble à un homme qui avait de bonne semence. Son ennemi vint la nuit, sema de l'ivraie. Ne l'arrachez pas, au jour de la moisson, on l'arrachera et on la brûlera.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Le royaume du Père est comparable à un homme qui avait une bonne semence. Son ennemi vint la nuit, il sema de l'ivraie parmi la bonne semence. L'homme ne les laissa pas arracher l'ivraie, de peur, leur dit-il, que vous n'alliez en disant : nous arracherons l'ivraie, et que vous n'arrachiez le blé avec elle. En effet, au jour de la moisson, l'ivraie apparaîtra ; on l'arrachera et on la brûlera.

Copte (translittéré)

pe je IS je tmNtero Mpeiwt estNtwn aurwme euNtaf Mmau Nnouqroq en[ano]uf apefjaje ei Ntou¥h afsite Nouzizani[o]n ejN peqro[q e] tnanouf Mpe prwme koou exwle Mpzizanion pejaf nau je mhpws NtetNbwk je enaxwle Mpzizanion NtetNxwle Mpsouo nMmaf xM vo ou gar MpwXS Nzizanion naouwnx ebol sexolou Nserokxou

English (Lambdin)

Jesus said, "The kingdom of the father is like a man who had good seed. His enemy came by night and sowed weeds among the good seed. The man did not allow them to pull up the weeds; he said to them, 'I am afraid that you will go intending to pull up the weeds and pull up the wheat along with them.' For on the day of the harvest the weeds will be plainly visible, and they will be pulled up and burned."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Mt 13, 24-30 (parabole de l'ivraie). Thomas présente une version plus courte, sans l'allégorie eschatologique développée de Matthieu (Mt 13, 36-43).
  • L'absence d'explication allégorique est considérée par de nombreux exégètes comme un signe d'ancienneté : la parabole circulerait ici sous une forme plus proche de l'original.
  • « Le royaume du Père » : formulation typique de Thomas (plutôt que « le Royaume des cieux » chez Matthieu ou « le Royaume de Dieu » chez Marc et Luc).
  • Le message est celui de la patience et du discernement : ne pas séparer prématurément le bon du mauvais.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 57 est la parabole de l'ivraie, attestée dans Matthieu 13,24-30 mais absente de Marc et de Luc. Thomas donne une version plus courte que Matthieu, sans l'allégorie explicative de Matthieu 13,36-43, qui identifie le semeur au Fils de l'homme, le champ au monde, la bonne semence aux fils du Royaume, et l'ivraie aux fils du Mauvais.

La forme est celle de la parabole agricole classique, avec un scénario réaliste (le sabotage des récoltes par un ennemi était une pratique connue dans l'Antiquité) et une conclusion qui fonctionne comme une leçon.

Analyse et interprétation

Koester considère que la version de Thomas, dépourvue de l'allégorisation matthéenne, pourrait être plus primitive. Matthieu aurait ajouté l'explication allégorique pour adapter la parabole à la situation de sa communauté, préoccupée par la présence de « faux frères » dans l'Église. Thomas, lui, laisse la parabole parler d'elle-même.

DeConick note que la parabole, dans Thomas, garde un sens eschatologique : « au jour de la moisson, l'ivraie apparaîtra. » C'est l'un des rares moments où Thomas semble admettre un jugement futur, ce qui est en tension avec l'eschatologie réalisée des logia 51 et 113. DeConick y voit un vestige du noyau apocalyptique primitif, non encore réinterprété.

Gathercole argue au contraire que Thomas dépend de Matthieu et a simplement supprimé l'allégorèse, conformément à sa tendance à éliminer les couches rédactionnelles synoptiques. Le débat reste ouvert.

Le message de la parabole est la patience : ne pas arracher l'ivraie avant le temps, de peur de détruire le blé. Meyer y voit un enseignement sur la coexistence du bien et du mal, dans le monde, dans la communauté, dans le cœur humain, et sur la nécessité de supporter cette coexistence jusqu'au temps du discernement final.

Regard catholique

La parabole de l'ivraie est l'un des textes fondateurs de l'ecclésiologie catholique. Augustin l'a utilisée contre les donatistes, qui voulaient une Église de « purs ». Le CEC 827 enseigne que l'Église est « à la fois sainte et toujours besoin de purification », c'est-à-dire qu'elle contient du blé et de l'ivraie, et que le tri n'appartient pas aux hommes mais à Dieu. Cette parabole fonde la patience ecclésiale, le refus de l'exclusion précipitée, la confiance dans le jugement de Dieu.

La version de Thomas, dans sa brièveté, ne contredit en rien l'enseignement canonique. Elle le confirme même avec une économie admirable.

Résonances

La tentation de l'arrachage, de la purification violente, du tri immédiat entre les bons et les mauvais, est l'une des tentations les plus constantes de l'histoire humaine. Les Inquisitions, les purges politiques, les « camps de rééducation » procèdent tous de cette logique : arracher l'ivraie maintenant. La parabole de Jésus dit le contraire : attends. Laisse pousser. Le jugement viendra, mais ce n'est pas à toi de l'exercer. Cette sagesse, que Thomas partage avec Matthieu, est peut-être l'une des leçons les plus nécessaires de tout l'Évangile.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 13,24-30 :

« Le Royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l'ivraie au milieu du blé, et s'en alla. Quand l'herbe eut poussé et produit l'épi, alors l'ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : "Seigneur, n'as-tu pas semé du bon grain dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y a de l'ivraie ?" Il leur dit : "C'est un ennemi qui a fait cela." Les serviteurs lui dirent : "Veux-tu que nous allions la ramasser ?", "Non, dit-il, de peur qu'en ramassant l'ivraie, vous ne déraciniez le blé en même temps. Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson." »

Analyse comparative

La parabole de l'ivraie est propre à Matthieu parmi les synoptiques (ni Marc ni Luc ne la contiennent). Thomas en offre une version plus courte, qui conserve le noyau narratif, bon grain, ennemi nocturne, ivraie, patience jusqu'à la moisson, mais omet l'explication allégorique que Matthieu fournit en 13,36-43 (le champ est le monde, la bonne semence les fils du Royaume, l'ivraie les fils du Mauvais, la moisson la fin du monde, les moissonneurs les anges).

Pour Koester et Crossan, la version de Thomas est plus primitive : c'est la parabole dans sa forme originale, avant que Matthieu ne l'ait transformée en allégorie du jugement dernier. L'absence d'interprétation eschatologique est cohérente avec la théologie de Thomas. Pour Goodacre, Thomas a simplement supprimé l'allégorie matthéenne, qu'il jugeait incompatible avec son eschatologie réalisée.

Un argument en faveur de l'indépendance est que Thomas utilise « le royaume du Père » (formulation rare dans les synoptiques mais fréquente dans Thomas) au lieu du « Royaume des cieux » de Matthieu. Ce détail suggère que Thomas ne copie pas mécaniquement le texte matthéen.


Tension avec les évangiles canoniques

La tension est de degré, non de nature. Thomas et Matthieu 13,24-30 racontent la même parabole avec le même message : ne pas arracher l'ivraie avant la moisson. La divergence porte sur l'interprétation. Matthieu 13,36-43 fournit une explication allégorique détaillée, le semeur est le Fils de l'homme, le champ est le monde, la moisson est la fin des temps, les moissonneurs sont les anges. Thomas omet toute cette allégorèse. L'absence est significative : elle supprime la dimension eschatologique et christologique que Matthieu donne à la parabole. Cependant, la parabole elle-même est fidèle au noyau synoptique. Thomas admet même un jugement futur (« au jour de la moisson »), ce qui est rare et en tension avec son propre programme d'eschatologie réalisée (logia 51, 113).

Interprétation directe

Ce logion est théologiquement sain. La parabole de l'ivraie, dans sa version thomasienne, enseigne la patience et le refus de la purification violente, un enseignement qu'Augustin a utilisé contre les donatistes et que l'Église maintient comme fondement de son ecclésiologie réaliste (CEC 827). L'absence de l'allégorie matthéenne n'est pas une erreur mais peut-être un état plus primitif de la tradition. Le logion 57 est l'un des cas où Thomas confirme l'enseignement canonique sans le déformer. La seule réserve est que, privée de l'interprétation christologique, la parabole perd sa profondeur théologique, elle reste une sagesse de la patience, mais sans le cadre du jugement dernier.

À retenir

  • Thomas livre la parabole sans l'allégorie eschatologique de Matthieu (Mt 13,36-43), plus court, potentiellement plus primitif
  • L'un des rares logia où Thomas semble admettre un jugement futur (« au jour de la moisson »), vestige d'eschatologie apocalyptique non encore réinterprétée
  • Message central : la patience, ne pas arracher prématurément, ne pas purifier de force, faire confiance au temps du discernement

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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