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Logion 102

Lecture rapide : Les pharisiens sont comme le chien couché dans la mangeoire : il ne mange pas et empêche les bœufs de manger. Critique de l'obstruction religieuse, salutaire et sans danger doctrinal.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Pauvres d'eux, les pharisiens ! Ils ressemblent à un chien couché dans la mangeoire des boeufs : il ne mange ni ne laisse les boeufs manger.

Copte (translittéré)

peje IS [je o]uoei nau Mvarisaios je eueine [Nn]ououxor efNkotk xijN pou onef Nx[N]nexoou je oute fouwm an oute fk[w] an Nnexoou eouwm

English (Lambdin)

Jesus said, "Woe to the pharisees, for they are like a dog sleeping in the manger of oxen, for neither does he eat nor does he let the oxen eat."

Notes de traduction

  • Ce logion reprend la fable du « chien du jardiner » (ou « du chien dans la mangeoire »), bien connue dans l'Antiquité, notamment chez Ésope. Elle est appliquée ici aux pharisiens.
  • Le copte ⲞⲨⲞⲒ (ouoi) exprime la lamentation prophétique (« malheur à ! »). La traduction française « pauvres d'eux » est plus familière que le « malheur à eux » habituel.
  • Le parallèle le plus proche est Matthieu 23,13 (« Malheur à vous, scribes et pharisiens... vous fermez le royaume des cieux devant les hommes »), mais la métaphore animale est propre à Thomas.
  • Les pharisiens sont rarement mentionnés dans Thomas (logia 39, 89, 102). Ici, ils incarnent ceux qui empêchent l'accès à la gnose sans en bénéficier eux-mêmes.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 102 est un dit de malheur (ouoi) accompagné d'une comparaison animale. Il est partiellement unique, la fable du chien dans la mangeoire est bien connue dans l'Antiquité (elle est attribuée à Ésope), mais son application aux pharisiens dans un contexte évangélique est propre à Thomas. Les synoptiques contiennent des dénonciations comparables des pharisiens (Mt 23 ; Lc 11,37-52), mais pas cette image spécifique.

La forme est celle de l'invective prophétique, du même genre que les « malheur à vous » de Matthieu 23. L'image est d'une efficacité redoutable : le chien ne mange pas le fourrage (il n'en a pas besoin) mais empêche les bœufs d'y accéder. Le reproche vise ceux qui ne profitent pas d'un bien et empêchent les autres d'en profiter.

Analyse et interprétation

DeConick rapproche ce logion du logion 39 (« les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la connaissance et les ont cachées ») et du parallèle synoptique en Luc 11,52. Le reproche est le même dans les deux cas : les autorités religieuses ne possèdent pas la connaissance et empêchent les autres d'y accéder. La fable du chien dans la mangeoire est une illustration populaire de cette attitude.

Gathercole note que le recours à une fable d'Ésope est inhabituel dans la littérature chrétienne primitive. La fable du chien dans la mangeoire était proverbiale dans le monde gréco-romain, elle symbolisait l'envie et l'égoïsme. Thomas l'applique aux pharisiens avec un effet de reconnaissance immédiat pour un auditoire hellénisé.

Meyer souligne que le logion ne reproche pas aux pharisiens d'enseigner de fausses doctrines, il leur reproche de ne rien enseigner du tout. Le chien ne mange pas (les pharisiens ne pratiquent pas la connaissance) et ne laisse pas manger (ils empêchent les autres d'y accéder). L'obstacle n'est pas l'erreur active mais l'obstruction passive.

Patterson relie ce logion aux tensions entre la communauté de Thomas et le judaïsme pharisien, tensions qui reflètent un contexte historique de la fin du Ier ou du début du IIe siècle, après la destruction du Temple.

Regard catholique

La critique des pharisiens est abondante dans les Évangiles canoniques et la tradition catholique l'a reçue non comme une condamnation du judaïsme mais comme une mise en garde contre l'hypocrisie religieuse, qui peut se trouver aussi bien chez les chrétiens que chez les juifs. Le CEC 579 note que « Jésus n'a pas aboli la Loi du Sinaï, mais il l'a accomplie avec une telle perfection qu'il en révèle le sens ultime ». La critique de Thomas vise la même cible que celle des synoptiques : les gardiens de la tradition qui en étouffent l'esprit.

Le pape François, dans Evangelii Gaudium (2013), met en garde contre un « néo-pélagianisme » qui transforme la foi en un système de règles, un « chien dans la mangeoire » qui ne nourrit ni soi-même ni les autres.

Résonances

L'image du chien dans la mangeoire est passée en proverbe dans plusieurs langues européennes. La Fontaine l'utilise sous une forme différente mais avec le même message. Et l'Église elle-même, à différentes époques de son histoire, a mérité ce reproche, lorsque la bureaucratie ecclésiastique empêchait l'accès à la Parole de Dieu (interdiction de la lecture de la Bible en vernaculaire, par exemple). La Réforme protestante a été, en partie, une révolte contre ce « chien dans la mangeoire ». Le logion 102 reste d'une actualité mordante.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est partiellement propre à Thomas. La fable du chien dans la mangeoire est attestée chez Esope (fable 702 Perry) mais n'apparaît nulle part dans le Nouveau Testament.

Le plus proche parallèle canonique serait Matthieu 23,13 : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le Royaume des cieux. Vous-mêmes n'y entrez pas, et ceux qui voudraient entrer, vous ne les laissez pas entrer. » Et Luc 11,52 : « Malheur à vous, légistes, parce que vous avez enlevé la clé de la connaissance. Vous-mêmes n'êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés. »

Analyse comparative

Thomas reprend le thème des « malheur à vous » synoptiques (Matthieu 23 / Luc 11), les pharisiens qui empêchent l'accès au Royaume ou à la connaissance, mais l'exprime par une image littéraire empruntée à la fable grecque plutôt qu'à la tradition prophétique. Le chien dans la mangeoire ne mange pas le foin (qui ne lui convient pas) mais empêche les bœufs de manger, l'image de l'obstruction gratuite, de celui qui ne profite pas d'un bien mais interdit aux autres d'en profiter.

L'utilisation d'une fable ésopique dans un contexte évangélique est remarquable. Elle témoigne de la perméabilité entre la culture gréco-romaine et la tradition de Jésus dans les milieux où Thomas a été composé. Pour Koester, l'image du chien dans la mangeoire est une tradition populaire indépendante des synoptiques, que Thomas a substituée aux formules de « malheur » de Q. Pour Goodacre, Thomas a simplement remplacé le matériau synoptique par une fable connue de son public.


Tension avec les évangiles canoniques

Le reproche de fond est identique à celui de Matthieu 23,13 (« Vous fermez le Royaume des cieux devant les hommes ») et de Luc 11,52 (« Vous avez enlevé la clé de la connaissance »). La divergence est formelle, non doctrinale : Thomas emprunte une fable d'Ésope là où les synoptiques utilisent le registre prophétique. Cependant, la substitution est révélatrice : chez Thomas, ce que les pharisiens empêchent d'atteindre n'est pas le « Royaume des cieux » (Mt 23,13) ni la « connaissance » au sens de Luc 11,52, mais la gnose, un terme qui, dans le contexte thomasien, a une portée différente de la simple connaissance de la Loi. L'objet du reproche glisse subtilement du Royaume vers l'illumination intérieure.

Interprétation directe

Ce logion est théologiquement inoffensif et même salutaire. La critique de l'obstruction religieuse, ceux qui ne pratiquent pas et empêchent les autres de pratiquer, est pleinement canonique et d'une actualité permanente. L'image du chien dans la mangeoire est plus efficace que les « malheur à vous » synoptiques parce qu'elle est concrète, populaire et universelle. Aucun danger doctrinal ici ; seulement un miroir tendu à toute autorité religieuse qui confisque ce qu'elle ne comprend pas.

À retenir

  • Théologiquement inoffensif et même salutaire : critiquer qui ne pratique pas et empêche les autres est canonique.
  • L'image du chien dans la mangeoire, concrète et populaire, frappe plus que les « malheur à vous » synoptiques.
  • Miroir tendu à toute autorité religieuse qui confisque ce qu'elle ne comprend pas.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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