Logion 61¶
Lecture rapide : Deux sur un lit : l'un mourra, l'autre vivra. Salomé interpelle Jésus : qui es-tu pour monter sur mon lit ? Il répond : je suis issu de l'Indivisé. Quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière, quand il est partagé, de ténèbres.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Deux se reposeront sur un lit : l'un mourra, l'autre vivra. Salomé dit : Qui es-tu homme ? Est-ce en tant qu'issu de l'Un que tu es monté sur mon lit et que tu as mangé à ma table ? Jésus dit : Je suis Celui qui est, issu de Celui qui est égal ; il m'a été donné ce qui vient de mon Père., Je suis ta disciple., À cause de cela je dis : Quand le disciple est désert il sera rempli de lumière ; mais quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres.
Copte (translittéré)
peje IS ouN snau naM ton Mmau xi ouqloq poua namou pou a nawnx peje salwmh Ntak nim prwme xws ebol xN oua aktelo ejM paqloq auw akouwm ebol xN ta trapeza peje IS nas je anok pe pet¥oop ebol xM pet¥h¥ au+ naei ebol xN na paeiwt anok tek machths etbe paei +jw Mmos je xotan ef¥a¥wpe ef¥h¥ fnamoux ouoein xotan de ef¥an¥wpe ef ph¥ fnamoux Nkake
English (Lambdin)
Jesus said, "Two will rest on a bed: the one will die, and the other will live." Salome said, "Who are you, man, that you ... have come up on my couch and eaten from my table?" Jesus said to her, "I am he who exists from the undivided. I was given some of the things of my father." <...> "I am your disciple." <...> "Therefore I say, if he is destroyed, he will be filled with light, but if he is divided, he will be filled with darkness."
Notes de traduction
- Dialogue avec Salomé, l'une des rares interlocutrices nommées dans Thomas (cf. logion 22). Salomé apparaît aussi en Mc 15, 40 et Mc 16, 1.
- « Deux sur un lit » : parallèle avec Lc 17, 34 (contexte eschatologique). Thomas réinterprète la scène en termes de connaissance et d'ignorance.
- « Issu de Celui qui est égal » / « from the undivided » : déclaration christologique majeure. L'« indivisé » (homoios) renvoie à l'unité du Père, thème central de Thomas.
- « Désert » (eremos) vs « partagé » (posh) : l'opposition entre vide intérieur (disponibilité) et division (dispersion) est fondamentale. Le disciple « désert » est celui qui s'est vidé de lui-même, écho de la kenosis paulinienne (Ph 2, 7).
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 61 est un texte composite qui juxtapose une sentence prophétique (deux sur un lit, l'un mourra) et un dialogue avec Salomé, l'une des rares femmes nommées dans Thomas (avec Marie au logion 21 et Marie-Madeleine au logion 114). La première partie a un parallèle synoptique en Matthieu 24,40-41 et Luc 17,34-35 (source Q) : « Deux seront sur un lit, l'un sera pris et l'autre laissé. » Mais le dialogue avec Salomé est propre à Thomas.
La scène est intime, Jésus « monté sur mon lit », mangeant « à ma table », ce qui suggère un repas partagé, peut-être un contexte de commensalité. Salomé est une figure attestée dans le Nouveau Testament (Mc 15,40 ; 16,1) comme l'une des femmes présentes à la crucifixion et au tombeau. Elle apparaît aussi dans l'Évangile des Égyptiens, cité par Clément d'Alexandrie (Stromates III.9.63), dans un dialogue similaire sur le mariage et la procréation.
Le texte copte est probablement corrompu en certains endroits, ce qui rend la traduction incertaine. La phrase « issu de Celui qui est égal » (ebol hm petshoushou) est particulièrement difficile.
Analyse et interprétation¶
La première partie (deux sur un lit, l'un mourra) est eschatologique dans les synoptiques, elle décrit le jugement qui sépare les élus des réprouvés. Mais dans Thomas, le contexte change : la « mort » et la « vie » ne sont pas des événements futurs mais des états présents. Deux personnes peuvent partager le même lit et l'une est « vivante » (éveillée, consciente de sa nature divine) tandis que l'autre est « morte » (endormie, ignorante).
DeConick note que le dialogue avec Salomé introduit un thème christologique dense : Jésus se présente comme « Celui qui est, issu de Celui qui est égal ». La formule rappelle Exode 3,14 (« Je suis celui qui suis ») et Jean 8,58 (« Avant qu'Abraham fût, je suis »). L'expression « issu de Celui qui est égal » suggère une relation d'origine entre Jésus et le Père qui n'est pas celle de la subordination mais de l'égalité.
Gathercole voit dans ce logion une christologie haute, où Jésus revendique une origine divine et une égalité avec le Père. La réponse de Salomé (« Je suis ta disciple ») est une confession de foi, la reconnaissance de l'identité divine de Jésus.
La conclusion (« quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres ») est fondamentale. « Désert » (shouēt) peut signifier « vide », « unifié », « simple ». « Partagé » (pōsh) signifie « divisé ». Le logion oppose deux états : l'unité intérieure (qui ouvre à la lumière) et la division intérieure (qui plonge dans les ténèbres). Ce thème est central dans Thomas (logia 4, 11, 22, 106).
Meyer interprète le « désert » comme un état de dépouillement radical, le disciple doit être vidé de tout contenu étranger pour être rempli de lumière. C'est une formulation de la kenosis mystique : le vide est la condition de la plénitude.
Regard catholique¶
La christologie implicite de ce logion, Jésus « issu de Celui qui est égal », est remarquablement proche du dogme de Nicée : le Fils est « de même substance » (homoousios) que le Père. Le CEC 242 enseigne que « le Fils est consubstantiel au Père, c'est-à-dire un seul Dieu avec lui ». Si la formulation de Thomas est obscure, l'intuition théologique qu'elle porte n'est pas étrangère à l'orthodoxie.
L'opposition entre unité intérieure (lumière) et division intérieure (ténèbres) trouve un écho dans la tradition mystique catholique. Le CEC 368 rappelle que « la tradition spirituelle de l'Église insiste sur le cœur, au sens biblique de "fond de l'être" ». Quand le cœur est « simple » (haplous, Mt 6,22 : « si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux »), l'être entier est illuminé ; quand il est divisé, les ténèbres s'installent.
Mais il ne faut pas manquer ce que le cadre narratif révèle. Le Christ des canoniques enseigne dans le Temple (Jn 7,14), sur la montagne (Mt 5,1), au bord du lac (Mc 4,1), des lieux publics où la Parole s'adresse à tous. Ici, Jésus est « monté sur le lit » de Salomé, mangeant « à sa table », un repas intime, une scène domestique qui place la révélation dans le secret d'un dialogue privé avec une disciple privilégiée. Ce choix de cadre est théologiquement orienté : il réduit la souveraineté universelle du Christ à une gnose partagée entre initiés. La révélation chrétienne est publique, proclamée sur les toits (Mt 10,27), offerte à toutes les nations (Mt 28,19). Thomas la confine dans une chambre.
Résonances¶
L'opposition entre le « désert » intérieur et la division est l'un des thèmes majeurs de la psychologie spirituelle. Kierkegaard, dans La pureté du cœur, enseigne que « la pureté du cœur, c'est de vouloir une seule chose ». Les Pères du désert ont quitté le monde précisément pour trouver cette simplicité intérieure, cette unité du cœur que le « monde » divise et fragmente. Et la psychanalyse contemporaine, à sa manière, confirme que l'être humain divisé contre lui-même (conflit intérieur, ambivalence, refoulement) vit dans une forme de ténèbre, tandis que l'intégration psychique produit une clarté qui ressemble à ce que Thomas appelle « lumière ».
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 24,40-41 :
« Alors, de deux hommes qui seront dans un champ, l'un sera pris et l'autre laissé. De deux femmes qui seront en train de moudre à la meule, l'une sera prise et l'autre laissée. »
Luc 17,34-35 :
« Je vous le dis, cette nuit-là, de deux personnes qui seront dans un même lit, l'une sera prise et l'autre laissée. De deux femmes qui seront en train de moudre ensemble, l'une sera prise et l'autre laissée. »
Source Q : Q 17,34-35
Analyse comparative¶
La première partie du logion (61a) est un parallèle clair de Q 17,34-35 / Luc 17,34 : deux personnes dans un même lit, l'une prise et l'autre laissée. Chez les synoptiques, le contexte est eschatologique, il s'agit de la venue du Fils de l'homme. Thomas reformule en termes de vie et de mort (« l'un mourra, l'autre vivra ») sans référence eschatologique.
La seconde partie (61b) est entièrement propre à Thomas : un dialogue avec Salomé, personnage qui n'apparaît qu'en Marc 15,40 et 16,1 (comme témoin de la crucifixion et du tombeau vide), jamais comme interlocutrice de Jésus dans les canoniques. Thomas en fait une disciple à qui Jésus révèle son identité : « Je suis Celui qui est, issu de Celui qui est égal. » Cette formule rappelle Jean 8,58 (« Avant qu'Abraham fût, je suis ») mais va plus loin en affirmant une origine dans l'Indivisé.
La conclusion, « quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres », reprend le thème de l'unité comme condition de la lumière, central dans Thomas (cf. logia 4, 11, 22). Koester considère que le dialogue avec Salomé circulait dans les traditions syriennes indépendamment des synoptiques.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La première partie (deux sur un lit, l'un mourra) a un parallèle en Luc 17,34-35 et Matthieu 24,40-41, mais le contexte change radicalement. Les synoptiques décrivent le jugement eschatologique à la venue du Fils de l'homme, un événement futur. Thomas transforme la scène en diagnostic présent : la mort et la vie sont des états actuels de conscience, pas des verdicts à venir. La christologie (« issu de Celui qui est égal ») évoque Jean 8,58 et préfigure Nicée, mais la formulation reste obscure et n'a pas d'équivalent canonique exact. Le dialogue avec Salomé est entièrement propre à Thomas, les canoniques ne font jamais de Salomé une interlocutrice théologique de Jésus. L'opposition désert/partagé (lumière/ténèbres) rejoint Matthieu 6,22 (« si ton œil est simple, ton corps sera lumineux ») mais pousse la logique vers une anthropologie dualiste plus radicale.
Interprétation directe¶
Ce logion est remarquable par sa christologie : « issu de Celui qui est égal » est une formule qu'un Père de Nicée n'aurait pas reniée. La confession de Salomé (« je suis ta disciple ») est un acte de foi en la divinité de Jésus, chose rare dans Thomas. L'opposition entre unité intérieure et division est profondément juste et résonne avec toute la tradition mystique catholique, de Cassien à Jean de la Croix. Le logion est théologiquement riche et largement compatible avec l'orthodoxie. La seule réserve concerne la transformation de l'eschatologie synoptique en gnose présente : le jugement n'est plus un événement mais un état, ce qui évacue la dimension historique du salut.
À retenir¶
- « Issu de Celui qui est égal » / « from the undivided » : christologie proto-nicéenne, le Fils procède de l'Indivisé, formule proche de l'homoousios de Nicée, remarquablement orthodoxe
- Salomé, interlocutrice nommée et disciple confessante, montre que Thomas intègre des femmes comme réceptrices directes de la révélation, unique dans les logia
- Désert (vide, unifié) vs partagé (divisé) : l'anthropologie fondamentale de Thomas, l'unité intérieure ouvre à la lumière, la division intérieure produit les ténèbres
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.