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Logion 6

Lecture rapide : Les disciples demandent : jeûne, prière, aumône ? Jésus répond : ne mentez pas et ne faites pas ce que vous récusez. Tout est visible devant le ciel, rien de caché ne restera caché.


Le texte

Texte français

Ses disciples l'interrogèrent et lui dirent : Veux-tu que nous jeûnions ? Comment prierons-nous ? Comment donnerons-nous l'aumône ? Et qu'observerons-nous en matière de nourriture ? Jésus dit : Ne dites pas de mensonge, et, ce que vous récusez, ne le faites pas, parce que tout est dévoilé à la face du ciel. Il n'y a en effet rien de caché qui ne se manifestera, et il n'y a rien de recouvert qui restera sans être dévoilé.

Copte (translittéré)

aujnouf Nqi nefmachths pejau naf jekouw¥ etrNRnhsteue auw e¥ te ce ena¥lhl ena+ ele hmosunh auw enaRparathrei eou Nqiouwm peje IS je MpRje qol au w petetMmoste Mmof MpRaaf je seqolp throu ebol Mpemto ebol Ntpe mN laau gar efxhp efnaou wnx ebol an auw mN laau efxoBS eu naqw oue¥N qolpf

English (Lambdin)

(6) His disciples questioned him and said to him, "Do you want us to fast? How shall we pray? Shall we give alms? What diet shall we observe?" Jesus said, "Do not tell lies, and do not do what you hate, for all things are plain in the sight of heaven. For nothing hidden will not become manifest, and nothing covered will remain without being uncovered."

Notes de traduction

  • Les quatre questions des disciples (jeûne, prière, aumône, règles alimentaires) reflètent les préoccupations de la pratique juive. La réponse de Jésus les évacue au profit d'une éthique intérieure : ne pas mentir, ne pas agir contre sa conscience.
  • « Ce que vous récusez, ne le faites pas » : formulation négative de la Règle d'or, attestée aussi dans le Didachè (1, 2) et dans le Talmud (Shabbat 31a, Hillel).
  • Le P.Oxy 654 (lignes 32-39) est très fragmentaire pour ce logion. Le début des questions est lisible mais la réponse est largement perdue.
  • Ce logion forme une paire avec le logion 14, qui reprend les mêmes questions et y apporte des réponses plus radicales (rejet explicite du jeûne, de la prière et de l'aumône).
  • Mots clés coptes : nēsteue (jeûner, emprunt au grec nēsteuō), šlēl (prier), mntna (aumône), gol ebol (dévoiler)
  • Variantes textuelles : le P.Oxy 654 est trop lacunaire pour une comparaison complète. Les traces conservées sont compatibles avec le copte.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Ce logion est un dialogue d'enseignement (chreia) où les disciples posent une question pratique et reçoivent une réponse inattendue. La question porte sur les trois piliers de la piété juive, jeûne, prière, aumône, auxquels Thomas ajoute les observances alimentaires. C'est exactement le même programme que celui abordé par Jésus dans le Sermon sur la montagne (Mt 6,1-18).

Mais la réponse de Jésus dans Thomas est radicalement différente de celle de Matthieu. Au lieu de réformer ces pratiques (« quand tu jeûnes, parfume ta tête », Mt 6,17), Jésus les esquive entièrement et répond par deux principes éthiques : ne pas mentir et ne pas agir contre sa conscience. La Règle d'or est formulée ici sous sa forme négative (« ce que vous haïssez, ne le faites pas »), qui rappelle Tobie 4,15 et la Didachè 1,2.

Analyse et interprétation

La non-réponse de Jésus aux questions sur le jeûne, la prière et l'aumône est l'un des traits les plus distinctifs de Thomas. Le logion 14 y répondra plus directement, et de manière encore plus radicale, en déclarant que jeûner « causera une faute », prier « vous condamnera » et donner l'aumône « fera du mal à vos esprits ». Le logion 6 prépare le terrain de cette rupture.

DeConick situe ce logion dans la phase tardive du recueil, reflétant les tensions entre la communauté de Thomas et les communautés judéo-chrétiennes qui maintenaient les observances juives. Patterson voit ici un écho des débats pauliniens sur la Loi, mais sans la théologie de la justification par la foi qui accompagne la position de Paul.

La réponse de Jésus (« ne mentez pas, et ce que vous récusez, ne le faites pas ») est d'une simplicité désarmante. Toute la piété rituelle est ramenée à deux exigences éthiques fondamentales : la véracité et la cohérence intérieure. L'argument implicite est que Dieu voit tout (« tout est dévoilé à la face du ciel ») et qu'il importe donc peu de jeûner ou de prier selon les formes, pourvu que l'on soit vrai.

Regard catholique

La tension entre rituel et éthique est aussi ancienne que la religion elle-même. Les prophètes d'Israël avaient déjà formulé cette critique : « Que m'importent vos sacrifices ? dit le Seigneur… Apprenez à faire le bien, recherchez la justice » (Is 1,11-17). Le Christ canonique prolonge cette tradition en dénonçant l'hypocrisie des pharisiens (Mt 23).

Mais la position de Thomas va plus loin que la réforme prophétique : elle semble abolir les pratiques cultuelles plutôt que les purifier. La tradition catholique, tout en reconnaissant la primauté de l'amour sur le rite, maintient que les sacrements sont des moyens de grâce institués par le Christ (CEC 1131). Le jeûne, la prière et l'aumône restent les trois pratiques carémales recommandées par l'Église (CEC 1434). Thomas les relativise au point de les rendre superflues, ce que la doctrine catholique ne peut accepter.

Résonances

La Règle d'or sous forme négative (« ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse ») est l'un des rares principes éthiques véritablement universels, on la trouve chez Confucius, chez Hillel, dans le stoïcisme romain. En la plaçant au-dessus de toutes les observances rituelles, Thomas rejoint une intuition que le concile Vatican II a formulée autrement : « La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu » (Gaudium et Spes 16). Le logion 6, sous son apparente simplicité, pose une question que chaque croyant doit affronter : quel est le rapport entre mes rites et ma vérité intérieure ?


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 6,1-18 :

[Enseignement sur l'aumône, la prière et le jeûne dans le Sermon sur la montagne]

Matthieu 15,11 :

« Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l'homme impur, mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l'homme impur. »

Marc 7,15 :

« Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui, pénétrant en lui, puisse le rendre impur ; mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur. »

Analyse comparative

Le logion est composite. La question des disciples sur le jeûne, la prière et l'aumône fait écho aux trois pratiques de piété traitées dans Matthieu 6,1-18, mais la réponse de Thomas est radicalement différente : au lieu de régler ces pratiques, Jésus les esquive par un impératif éthique (« ne dites pas de mensonge, ne faites pas ce que vous récusez ») qui rappelle la Règle d'or en forme négative (Tobie 4,15 ; Didachè 1,2).

La seconde partie (rien de caché qui ne sera manifesté) reprend le logion 5, créant un doublet interne. Chez les synoptiques, Jésus ne rejette pas les pratiques de piété mais les purifie de l'hypocrisie. Thomas va plus loin : l'attitude intérieure remplace le rite extérieur. Ce trait sera développé en logion 14, où Jésus condamne explicitement le jeûne, la prière et l'aumône.


Tension avec les évangiles canoniques

Les trois piliers de la piété juive, jeûne, prière, aumône, sont traités par Jésus dans le Sermon sur la montagne (Mt 6,1-18), où il les réforme sans les abolir (« quand tu jeûnes, parfume ta tête », Mt 6,17). Thomas adopte une stratégie radicalement différente : Jésus esquive les questions rituelles et répond par deux principes éthiques (ne pas mentir, ne pas agir contre sa conscience). L'écart est majeur : Matthieu purifie les pratiques ; Thomas les rend superflues. Cette tension s'aggravera au logion 14, où le jeûne, la prière et l'aumône sont explicitement condamnés, une position sans aucun parallèle canonique.

Interprétation directe

Les deux principes éthiques du logion (véracité et cohérence intérieure) sont irréprochables et résonnent avec la Règle d'or attestée chez Hillel, dans le Didachè et en Tobie 4,15. Le problème n'est pas ce que Thomas dit, mais ce qu'il omet. En répondant par l'éthique seule, il installe une opposition artificielle entre intériorité et rituel que la tradition catholique refuse catégoriquement. Le jeûne, la prière et l'aumône ne sont pas des obstacles à la vie intérieure, ils en sont les instruments (CEC 1434). Thomas a raison de dénoncer le formalisme ; il a tort de jeter le bébé sacramentel avec l'eau du ritualisme.

À retenir

  • Thomas évacue les questions rituelles au profit de deux principes éthiques : véracité et cohérence intérieure
  • La Règle d'or en forme négative : ne pas faire ce qu'on récuse, formulation universelle attestée dans de nombreuses traditions
  • Ce logion prépare le logion 14, plus radical encore dans le rejet du culte

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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