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Introduction

« Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et que Didyme Judas Thomas a écrites. Et il a dit : Celui qui trouvera l'interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort. »

Évangile de Thomas, Prologue et Logion 1


Un texte qui n'aurait pas dû survivre

Il y a un texte que vous n'étiez pas supposé lire.

Pas parce qu'il est dangereux. Pas parce qu'il renverserait votre foi. Mais parce que, pendant seize siècles, il a failli disparaître plusieurs fois, brûlé, fragmenté, utilisé pour allumer un four à pain, perdu dans les méandres d'une vendetta paysanne en Haute-Égypte. Par une série de hasards extraordinaires, ou de coïncidences providentielles, selon votre sensibilité, il a survécu.

Ce texte s'appelle l'Évangile selon Thomas. Il ne ressemble à aucun autre. Pas de naissance à Bethléem. Pas de miracles. Pas de croix. Pas de résurrection. Rien qu'une liste de 114 paroles attribuées à Jésus, introduites par la formule « Jésus a dit ». Comme si quelqu'un, très tôt dans l'histoire du christianisme, avait voulu préserver non pas ce que Jésus a fait, mais l'essentiel de ce qu'il a dit.

La question que ce texte pose est simple et dérangeante à la fois : que se passe-t-il si des paroles authentiques de Jésus ont circulé en dehors des évangiles canoniques ? Que se passe-t-il si la tradition que nous connaissons n'est qu'une des nombreuses traditions qui existaient, et que les autres ont été perdues, cachées ou détruites ?

Ce livre ne tranche pas cette question. Il vous donne les outils pour l'affronter honnêtement.


La jarre, le désert, et ce qui a failli disparaître

Décembre 1945. Haute-Égypte, au pied du Jabal al-Tarif, une falaise de calcaire criblée de grottes funéraires. Muhammad Ali al-Samman et son frère creusent le sabakh, cet engrais naturel que les paysans extraient du sol depuis des siècles. La pioche heurte quelque chose de dur.

Une jarre en céramique rouge, soixante centimètres de haut, scellée de bitume.

Muhammad Ali hésite. Dans la tradition populaire égyptienne, une jarre enterrée peut contenir un djinn, un esprit mauvais. Mais elle peut aussi contenir de l'or. Il brise la jarre. Il trouve des feuillets de papyrus jaunis, reliés en cuir. Treize codices. Cinquante-deux textes. Il ne sait pas lire. Il ramène tout chez lui.

Ce qui se passe ensuite est presque incroyable. La famille al-Samman est prise dans une vendetta : le père de Muhammad Ali a été assassiné. Quelques semaines après la découverte, les frères retrouvent le meurtrier endormi au bord de la route et le tuent à coups de pioche. La police enquête. Muhammad Ali disperse les codices dans le village par précaution. Sa mère, qui ne voit dans ces vieux papiers qu'une nuisance, en brûle une partie pour allumer le four. Des feuilles du Codex XII, sans doute irremplaçables, partent en fumée.

Le reste, par miracle, survit.

Les codices passent d'un antiquaire à l'autre, de Nag Hammadi au Caire, du Caire à Zurich, de Zurich aux vitrines du Musée copte. Il faudra attendre 1959 pour la première traduction de l'Évangile de Thomas, et 1977 pour que le grand public puisse enfin lire l'ensemble de la bibliothèque de Nag Hammadi.

Seize siècles d'oubli. Trente ans de tractations, de querelles d'experts et de nationalisme post-colonial. Et à la fin, ces 114 paroles que personne n'avait lues depuis le IVe siècle.


Ce qui a failli les détruire la première fois

Les codices de Nag Hammadi n'ont pas été perdus par accident. Ils ont été cachés.

En 367 ap. J.-C., Athanase d'Alexandrie, le patriarche d'Égypte, l'homme qui a fixé la liste définitive des 27 livres du Nouveau Testament, envoie aux monastères de sa province une lettre ferme : détruisez les livres apocryphes et hérétiques. Cette lettre, connue sous le nom de 39e Lettre festale, est l'un des actes fondateurs du canon chrétien.

Non loin de Nag Hammadi se trouvait un monastère pachômien. Les moines possédaient ces textes, pour les étudier, peut-être, ou simplement parce que les frontières entre orthodoxie et hérésie étaient encore floues au IVe siècle. Face à l'ordre d'Athanase, plutôt que de détruire ces livres, quelqu'un les a glissés dans une jarre, l'a scellée, et l'a enterrée au pied de la falaise.

C'est un acte de désobéissance. Ou de préservation. Les deux ne s'excluent pas.

Ce moine anonyme a fait un pari : que ces textes méritaient de survivre, même si son époque ne voulait plus d'eux. Seize siècles plus tard, ce pari nous est revenu entre les mains.


Pourquoi Thomas dérange, et ce qu'il change vraiment

L'Évangile de Thomas ne dérange pas parce qu'il est hérétique. Il dérange parce qu'il pose des questions que le christianisme institutionnel a eu tendance à éviter.

Il dérange parce qu'il suggère que le salut est une affaire de compréhension plutôt que de foi, de chercher plutôt que d'obéir. Il dérange parce qu'il place le Royaume non pas dans un futur eschatologique ni dans une institution visible, mais ici, maintenant, en vous : « Le Royaume du Père est répandu sur la terre, et les hommes ne le voient pas » (Logion 113).

Il dérange parce qu'il représente un christianisme qui existait avant que les grandes institutions chrétiennes ne se constituent, un christianisme de paroles, de quête, de transformation intérieure, sans prêtres, sans sacrements, sans hiérarchie. Et surtout : un christianisme sans Croix. C'est le silence le plus assourdissant de Thomas. Pas un mot sur la mort de Jésus. Pas un mot sur la Résurrection. Pas un mot sur le pardon des péchés. Le kérygme pascal, le cœur battant de la foi chrétienne depuis Paul, n'existe tout simplement pas dans ce texte. Ce n'est pas un oubli. C'est une théologie.

Et il dérange parce que certains de ses logia sont d'une beauté et d'une profondeur que même un lecteur catholique convaincu ne peut pas ignorer :

« Fends le bois, je suis là. Soulève la pierre, tu m'y trouveras. » (Logion 77)

« Si tu amènes au dehors ce qui est en toi, ce que tu amènes au dehors te sauvera. Si tu n'as pas en toi ce que tu amènes au dehors, ce que tu n'amènes pas au dehors te tuera. » (Logion 70)

Ce livre ne vous demande pas de croire à l'Évangile de Thomas. Il vous demande de le lire sérieusement.


Ce que ce livre va vous permettre de voir

Ce livre propose trois choses rarement réunies en un seul ouvrage.

Le texte lui-même. Les 114 logia dans leur version copte originale (translittérée en caractères latins) avec une traduction française soignée. Le lecteur peut ainsi voir le texte tel qu'il a traversé les siècles, et mesurer ce que toute traduction ajoute ou retire.

Un commentaire. Chaque logion est analysé dans son contexte historique, avec ses enjeux linguistiques et sa portée théologique. Ce commentaire est écrit depuis un regard catholique, non pas pour condamner Thomas, mais pour le situer honnêtement : qu'est-ce qui converge avec la tradition de l'Église, qu'est-ce qui diverge, et pourquoi cette divergence a-t-elle un sens ?

Une concordance. Chaque parole est placée en regard des versets correspondants dans les évangiles canoniques, Matthieu, Marc, Luc, Jean, et dans d'autres textes de l'Antiquité chrétienne. Logion par logion, le lecteur peut voir ce que Thomas partage avec le Nouveau Testament et ce qu'il dit de radicalement différent.

Ce que vous allez voir, au fil de ces 114 paroles, c'est que Thomas n'est pas l'ennemi du christianisme canonique. C'est son cousin difficile, celui qui pose les questions embarrassantes lors des réunions de famille, celui qu'on a préféré ne pas inviter pendant seize siècles, et qui a quelque chose d'important à dire.

La suite de ce livre présente l'histoire de la découverte, puis une présentation détaillée de l'Évangile de Thomas, son auteur présumé, sa datation, son genre littéraire, et les grandes questions qui continuent de diviser les spécialistes.

Ensuite, les 114 logia. Un par un.

Bonne lecture.


Ce livre se lit de plusieurs façons. Un guide de lecture pratique est disponible au chapitre 0b.


Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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