Logion 23¶
Lecture rapide : Je vous choisirai : un entre mille, deux entre dix mille. Et, debout, ils seront Un.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Je vous choisirai entre mille et deux entre dix mille et, debout, ils seront Un.
Copte (translittéré)
peje IS je +nasetp thne oua ebol xN ¥o auw snau ebol xN tba auw senawxe eratou euo oua ouwt
English (Lambdin)
(23) Jesus said, "I shall choose you, one out of a thousand, and two out of ten thousand, and they shall stand as a single one."
Notes de traduction
- « Entre mille... et deux entre dix mille » : écho possible à Dt 32, 30 (« Comment un seul en poursuivrait-il mille, et deux en mettraient-ils dix mille en fuite ? ») et Ps 91 (90), 7 (« Mille tomberont à ton côté, et dix mille à ta droite »).
- L'élitisme apparent de ce logion (un sur mille, deux sur dix mille) est caractéristique de la spiritualité de Thomas : la gnose n'est pas pour la masse mais pour les rares élus qui cherchent véritablement.
- « Debout, ils seront Un » : reprise de la formule du logion 16 (monakhos) et du logion 4 (« ils seront Un »). La posture debout et l'unité sont les deux signes de l'élu.
- Mots clés coptes : sotpthuytn̄ (vous choisir), šo (mille), tba (dix mille), oua ouwt (un seul)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 23 est bref, percutant, et unique, sans parallèle canonique. La forme est celle de l'oracle prophétique à la première personne : Jésus parle en majesté de son pouvoir de sélection. La progression « un entre mille, deux entre dix mille » est une figure rhétorique de gradation numérique attestée dans la littérature biblique (Dt 32,30 : « Comment un seul en poursuivrait-il mille, et deux en mettraient-ils dix mille en fuite ? »).
La finale (« debout, ils seront Un ») reprend les deux motifs caractéristiques de Thomas : se tenir debout (logia 16, 18, 28) et devenir Un (logia 4, 11, 22, 106). Le terme monachos n'apparaît pas ici, mais l'idée est identique : l'unité comme aboutissement de l'élection.
Analyse et interprétation¶
L'élection radicale décrite dans ce logion (un sur mille, deux sur dix mille) a troublé les commentateurs. DeConick y voit un écho de la sotériologie élitiste de certains courants gnostiques : le salut n'est pas pour tous, mais pour une infime minorité d'élus qui possèdent en eux l'étincelle divine. La plupart des êtres humains sont « ivres » (logion 28) ou « morts » (logion 11), seuls quelques-uns s'éveillent.
Patterson nuance cette lecture en rappelant que l'élection, dans le judaïsme, n'est pas un privilège mais une responsabilité. Israël est « élu » parmi les nations, non pas parce qu'il est supérieur, mais parce qu'il est appelé. Le logion 23 pourrait refléter cette théologie de l'appel plutôt qu'une gnose élitiste.
Gathercole note que la proportion (0,1 % à 0,02 %) est extraordinairement restrictive et qu'elle contredit la tendance universaliste des synoptiques. Matthieu 22,14 dit bien « beaucoup sont appelés, peu sont élus », mais pas à ce point. Thomas radicalise la rareté du salut.
Regard catholique¶
L'idée que le salut serait réservé à un nombre infime d'élus contredit la volonté salvifique universelle de Dieu affirmée par la doctrine catholique. Le CEC 851 enseigne que « Dieu veut le salut de tous les hommes » (1 Tm 2,4) et que « l'Église est le sacrement universel du salut ». Le concile Vatican II (Lumen Gentium 16) reconnaît même la possibilité du salut pour ceux qui, sans faute de leur part, ne connaissent pas l'Évangile.
L'élitisme du logion 23 reflète une vision incompatible avec la catholicité de l'Église, cette ouverture à tous qui est inscrite dans le mot même de « catholique » (kat'holon, « selon le tout »). Cependant, l'Église n'a jamais nié que le chemin soit étroit (Mt 7,14) ni que l'appel exige une réponse exigeante. La différence est que, pour la foi catholique, l'étroitesse du chemin ne limite pas la proposition du salut, elle décrit la rigueur de la réponse.
Résonances¶
La tension entre universalisme et élitisme traverse toute l'histoire du christianisme. Le jansénisme (XVIIe siècle) enseignait une grâce efficace réservée à un petit nombre, une doctrine que l'Église a condamnée. Le calvinisme, avec sa doctrine de la double prédestination, a longtemps entretenu une vision restrictive du salut. À l'inverse, les théologiens de l'apokatastasis (Origène, Grégoire de Nysse, et plus récemment Hans Urs von Balthasar dans Oser espérer que tous soient sauvés) ont défendu l'espérance d'un salut universel. Le logion 23 se tient du côté le plus restrictif de ce spectre, et c'est l'une des raisons pour lesquelles l'Église ne l'a pas retenu.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
Le thème de l'élection radicale, un sur mille, deux sur dix mille, n'a pas d'équivalent dans le Nouveau Testament. Matthieu 22,14 (« beaucoup sont appelés, peu sont élus ») exprime une idée voisine, mais avec une proportion moins extrême. La formule de Thomas rappelle plutôt Deutéronome 32,30 (« Comment un seul en poursuivrait-il mille ? ») et Ecclésiastique 6,6 (« Que tes familiers soient nombreux, mais ton conseiller, un entre mille »). La conclusion, « debout, ils seront Un », reprend le thème caractéristique de Thomas : l'unité comme aboutissement de l'élection. Le monachos (solitaire) des logia 16, 49 et 75 est ici décrit non plus par un terme mais par une image : se tenir debout, seul, Un.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct. Matthieu 22,14 (« beaucoup sont appelés, peu sont élus ») exprime une idée voisine, mais la proportion thomasienne (un sur mille, deux sur dix mille, soit 0,1 % à 0,02 %) est d'une radicalité sans équivalent dans le Nouveau Testament. Les canoniques affirment la volonté salvifique universelle de Dieu (1 Tm 2,4 : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ») et l'ouverture du salut à toutes les nations (Mt 28,19 ; Ac 1,8). Thomas restreint le salut à une élite infime, ce qui contredit non seulement les synoptiques mais le sens même du mot « catholique » (kat'holon : selon le tout, pour tous).
Interprétation directe¶
L'élitisme de ce logion est le trait le plus incompatible avec la catholicité de l'Église. Le CEC 851 enseigne que « Dieu veut le salut de tous les hommes » ; Vatican II (Lumen Gentium 16) reconnaît même la possibilité du salut pour ceux qui ne connaissent pas l'Évangile. Thomas inverse cette ouverture : la gnose est pour l'infime minorité qui cherche véritablement. Cette sotériologie élitiste a des conséquences pastorales désastreuses, elle conduit au mépris de la masse, à la formation de cercles d'initiés fermés, et à une spiritualité de la distinction qui est l'exact contraire de l'Évangile des béatitudes. Le chemin est étroit (Mt 7,14), l'Église ne le nie pas, mais il est offert à tous.
À retenir¶
- Thomas est élitiste : un sur mille, deux sur dix mille, ce chiffre contredit la volonté salvifique universelle de Dieu affirmée par la doctrine catholique
- La conclusion « debout, ils seront Un » : élection et unité sont liées, les élus ne forment pas une communauté, ils deviennent Un
- Tension directe avec Mt 22,14 (« beaucoup sont appelés, peu sont élus »), Thomas radicalise la rareté jusqu'au vertige
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.