Logion 73¶
Lecture rapide : La moisson est abondante, mais les ouvriers sont rares. Demandez au maître d'en envoyer.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : La moisson, certes, est abondante, mais les ouvriers sont rares. Demandez donc au maître d'envoyer des ouvriers à la moisson.
Copte (translittéré)
peje IS je pwxs men na¥wf Nergaths de sobk sopS de Mpjoeis ¥ina efnanej ergaths ebol epwXS
English (Lambdin)
Jesus said, "The harvest is great but the laborers are few. Beseech the Lord, therefore, to send out laborers to the harvest."
Notes de traduction
- Parallèle quasi exact avec Mt 9, 37-38 et Lc 10, 2. L'une des paroles de Thomas les plus fidèles à la tradition synoptique.
- « Le maître » : le copte utilise pjoeis (le Seigneur), qui peut désigner Dieu ou le maître de la moisson. L'ambiguïté est la même que dans les synoptiques.
- La métaphore de la moisson est eschatologique dans les synoptiques (collecte des élus), mais peut être lue ici dans le cadre de Thomas comme un appel à la diffusion de la connaissance spirituelle.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 73 est un dit missionnaire presque identique à Matthieu 9,37-38 et Luc 10,2 (source Q). La forme est celle de la sentence sapientielle appliquée à la situation missionnaire : une observation (la moisson est grande, les ouvriers peu nombreux) suivie d'une exhortation (priez le maître de la moisson). La métaphore agricole est typique de l'enseignement de Jésus dans les synoptiques.
Thomas reproduit le logion sans modification notable. C'est l'un des rares cas où Thomas et les synoptiques sont en accord quasi littéral.
Analyse et interprétation¶
Le consensus académique est que ce logion provient de la source Q et reflète une situation missionnaire concrète : les premières communautés chrétiennes manquaient de prédicateurs itinérants pour annoncer le Royaume. Patterson rapproche ce logion du mode de vie des « charismatiques itinérants » décrits par Theissen, des prédicateurs sans domicile fixe qui allaient de village en village.
DeConick considère ce logion comme un vestige du noyau primitif, antérieur à la réorientation mystique de la communauté. L'appel à la mission est un thème actif, il suppose une communauté tournée vers l'extérieur, vers l'annonce, ce qui contraste avec l'intériorité contemplative des logia plus tardifs.
Gathercole note que le logion présuppose un « maître de la moisson » (pjoeis ntōhs) distinct de Jésus, ce qui implique une théologie trinitaire implicite où le Père envoie les ouvriers et le Fils exhorte les disciples à prier pour cet envoi.
Meyer observe que l'image de la « moisson » a une connotation eschatologique : dans les synoptiques (Mt 13,39 : « La moisson, c'est la fin du monde »), la moisson est le jugement dernier. Dans Thomas, cette connotation est peut-être atténuée, la moisson pourrait désigner plus simplement le travail de réveil des âmes endormies.
Regard catholique¶
Ce logion est pleinement canonique et au cœur de la mission de l'Église. Le CEC 849 enseigne que « l'Église est envoyée par le Christ pour annoncer l'Évangile à toutes les nations ». Le CEC 2611 rappelle que la prière pour les vocations missionnaires est un devoir permanent de la communauté chrétienne. Le pape François a fait de la « Chiesa in uscita » (l'Église en sortie) l'un des thèmes centraux de son pontificat.
Ce logion ne pose aucune difficulté doctrinale. Il est, au contraire, l'un des textes de Thomas qui s'intègrent le plus naturellement dans la tradition ecclésiale.
Résonances¶
Le manque d'ouvriers pour la moisson est une réalité permanente de l'histoire chrétienne, et de toute entreprise spirituelle. Les monastères ont toujours eu besoin de vocations. Les missions ont toujours manqué de bras. Et dans le monde contemporain, la « moisson », les millions de personnes en quête de sens, est peut-être plus abondante que jamais, tandis que les « ouvriers », ceux qui peuvent articuler une parole de vérité, semblent toujours insuffisants. Le logion 73 est un appel qui traverse les siècles sans perdre son urgence.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 9,37-38 :
« Alors il dit à ses disciples : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson." »
Luc 10,2 :
« Il leur dit : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson." »
Source Q : Q 10,2
Analyse comparative¶
Ce logion est quasi identique à Q / Matthieu / Luc. La proximité est telle qu'il est difficile d'y déceler des différences significatives. Thomas dit « demandez » là où les synoptiques disent « priez », une variation minime qui pourrait refléter un choix de traduction copte plutôt qu'une tradition différente.
Ce logion est souvent cité comme exemple de la proximité entre Thomas et Q. Il fait partie du discours d'envoi en mission (Q 10,2-16), dont Thomas conserve aussi d'autres éléments (logion 14b : « mangez ce que l'on mettra devant vous »). Pour Patterson, le fait que Thomas conserve des fragments épars du discours missionnaire, dans un ordre différent de Q, suggère un accès indépendant à la même tradition orale. Pour Goodacre, Thomas a simplement extrait des logia isolés du contexte synoptique qu'il connaissait.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Il n'y en a pratiquement pas. Le logion 73 est quasi identique à Matthieu 9,37-38 et Luc 10,2 (source Q). La seule variation est lexicale : Thomas dit « demandez » (sops) là où les synoptiques disent « priez » (deēthēte), une différence qui peut relever de la traduction copte plutôt que d'une tradition distincte. Le contenu est le même : la moisson est grande, les ouvriers peu nombreux, il faut prier le maître d'en envoyer. C'est l'un des rares logia où Thomas et les synoptiques parlent d'une seule voix, sans divergence détectable.
Interprétation directe¶
Ce logion est intégralement canonique et ne nécessite aucune réserve. Il est même remarquablement compatible avec la mission de l'Église telle que la définit le CEC 849 et avec l'exhortation permanente à prier pour les vocations (CEC 2611). Sa présence dans Thomas confirme que le recueil conserve des matériaux apostoliques authentiques, antérieurs à toute réorientation gnostique. Le logion 73 est la preuve que Thomas n'est pas un texte uniformément hétérodoxe, il contient des perles parfaitement orthodoxes, et celle-ci en est l'exemple le plus net.
À retenir¶
- L'un des logia les plus fidèles aux synoptiques (Q 10,2), quasi identique à Matthieu 9,37-38 et Luc 10,2, aucune tension théologique
- Vestige probable du noyau missionnaire primitif, antérieur à l'orientation contemplative de Thomas
- Compatible avec la mission de l'Église (CEC 849) : la prière pour les vocations est un devoir permanent de la communauté chrétienne
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.