Logion 77¶
Lecture rapide : Jésus est la lumière sur tout, il est le Tout. Le Tout est sorti de lui et y revient. Et : fendez du bois, il est là ; levez la pierre, vous l'y trouverez.
Pourquoi ce logion est important - C'est la christologie cosmique la plus audacieuse du recueil, Jésus = la lumière = le Tout - « Fendez du bois, je suis là » est l'une des formules les plus connues et les plus belles de tout Thomas - Ce logion pose la question de la présence divine dans la matière, terrain commun entre Thomas et la sacramentalité catholique
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là.
Copte (translittéré)
peje IS je anok pe pouoein paei etxi jwou throu anok pe pthrf Nta pthrf ei ebol Nxht auw Nta pthrf pwx ¥aroei pwx Nnou¥e anok +Mmau fi Mpwne exrai auw tetna xe eroei Mmau
English (Lambdin)
Jesus said, "It is I who am the light which is above them all. It is I who am the all. From me did the all come forth, and unto me did the all extend. Split a piece of wood, and I am there. Lift up the stone, and you will find me there."
Notes de traduction
- Ce logion est l'un des plus célèbres de l'Évangile de Thomas. La seconde partie (« fendez du bois... ») se retrouve dans le Papyrus Oxyrhynque 1, l. 23-30, où elle est rattachée au logion 30, ce qui suggère une tradition textuelle fluide.
- Le terme copte ΠΤΗΡϤ (ptērf) traduit « le Tout » (grec to pan), concept central de la cosmologie gnostique désignant la totalité de l'être émanée du divin.
- L'affirmation « Je suis la lumière » rappelle Jean 8,12 mais la dimension cosmique (« le Tout est sorti de moi ») dépasse le cadre johannique pour rejoindre une christologie de type « hymne cosmique » (cf. Colossiens 1,15-17).
- La présence divine dans le bois et la pierre évoque une théologie de l'immanence radicale, proche du panenthéisme.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 77 est l'une des déclarations christologiques les plus radicales de tout le recueil. Il se compose de deux parties : une série de « Je suis » (anok pe) qui affirment l'identité de Jésus avec la lumière et le Tout, et une sentence sur la présence de Jésus dans la matière (le bois fendu, la pierre levée). La forme est celle de l'oracle de révélation à la première personne, comparable aux « Je suis » de l'Évangile de Jean (Jn 8,12 : « Je suis la lumière du monde » ; Jn 14,6 : « Je suis le chemin, la vérité et la vie »).
Le parallèle johannique est évident pour la première partie. La seconde partie (« Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là ») est attestée dans le P.Oxy. 1 (fragment grec d'Oxyrhynque), ce qui prouve son ancienneté, et est citée par Origène. Elle n'a pas de parallèle synoptique direct mais rappelle Colossiens 1,17 (« Tout subsiste en lui ») et la doctrine de l'omniprésence divine.
Analyse et interprétation¶
La première partie (« Je suis la lumière… Je suis le Tout ») pose un problème d'interprétation majeur. DeConick y voit une christologie cosmique : Jésus est le Tout, la totalité de l'existence. C'est une christologie qui dépasse même celle de Jean, elle s'approche du panchristisme, l'identification du Christ avec la totalité du réel.
Gathercole note que « Je suis le Tout » peut être lu comme du panthéisme (Dieu = le monde) plutôt que du panenthéisme (Dieu en tout). Mais des formulations pauliniennes s'en approchent (Col 3,11 : « Le Christ est tout et en tous »).
La seconde partie, « Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez », est la formule la plus belle et la plus accessible du recueil. Meyer l'interprète comme une affirmation de l'omniprésence divine dans le geste le plus humble du travail quotidien. Pagels la rapproche de la tradition sacramentelle : le divin qui se rend présent dans la matière ordinaire. Ces deux lectures ne s'excluent pas, elles se complètent.
Le logion 77 tient ensemble deux affirmations en tension : la christologie cosmique abstraite (le Tout) et la présence divine concrète (le bois, la pierre). La tradition catholique peut accueillir la seconde ; la première demande davantage de discernement.
Regard catholique¶
Ce logion est à la fois l'un des plus sublimes et des plus problématiques de Thomas. L'affirmation « Je suis la lumière qui est sur eux tous » est compatible avec Jean 8,12 et avec le CEC 748 : « Le Christ est la lumière des peuples. » L'affirmation que « le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi » rappelle Colossiens 1,16-17 : « Tout a été créé par lui et pour lui, et tout subsiste en lui. »
Mais « Je suis le Tout » est plus délicat. Le CEC 290-301 enseigne clairement la distinction entre le Créateur et la créature. Dieu n'est pas le monde, il le crée et le soutient dans l'être. Le panthéisme est explicitement rejeté (CEC 285). Cependant, le CEC admet aussi que « Dieu est infiniment plus grand que toutes ses œuvres » tout en étant « présent au plus intime de ses créatures » (CEC 300). La tradition mystique catholique, chez un Maître Eckhart ou un Nicolas de Cues, s'est aventurée sur ce terrain avec des formulations parfois aussi audacieuses que celle de Thomas.
La seconde partie (bois et pierre) est peut-être la plus compatible avec la tradition catholique : la présence de Dieu dans la matière est le fondement de la sacramentalité, l'idée que le divin peut se rendre présent à travers des éléments matériels (pain, vin, eau, huile). La tradition franciscaine en particulier a développé une spiritualité de la présence divine dans la création.
Il faut cependant trancher une ambiguïté que le texte ménage trop facilement. « Je suis le Tout » n'est pas du panenthéisme prudent, c'est une identification Jésus-cosmos qui dissout la transcendance divine. Si Jésus est le bois fendu et la pierre levée, l'Eucharistie devient redondante : pourquoi consacrer du pain si toute matière est déjà christique ? La sacramentalité catholique repose précisément sur le fait que le pain n'est pas le Christ avant la consécration, c'est la parole du prêtre et l'action de l'Esprit qui opèrent la transsubstantiation (CEC 1376). Thomas, en diluant la présence christique dans la totalité du réel, supprime la singularité du geste eucharistique.
Résonances¶
Le logion 77 est l'un des textes de Thomas les plus souvent cités dans la littérature spirituelle contemporaine. Gerard Manley Hopkins, poète jésuite, écrivait : « Le monde est chargé de la grandeur de Dieu » (God's Grandeur). Pierre Teilhard de Chardin, dans Le Milieu divin, développe une vision « panchristique » où le Christ est présent dans toute la matière. Et la tradition zen enseigne que l'illumination se trouve dans les gestes les plus ordinaires, porter de l'eau, couper du bois. « Fendez du bois, je suis là » : cette phrase, à elle seule, pourrait fonder toute une spiritualité du quotidien.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Jean 8,12 :
« De nouveau, Jésus leur parla : "Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie." »
Jean 1,3-4 :
« Tout a été fait par lui, et sans lui rien n'a été fait de ce qui a été fait. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. »
Colossiens 1,16-17 :
« Car en lui ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles... Tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses, et tout subsiste en lui. »
Analyse comparative¶
Ce logion est l'un des plus célèbres et des plus commentés de l'Évangile de Thomas. Il se compose de deux parties radicalement différentes : une déclaration christologique majestueuse (77a : « Je suis la lumière... Je suis le Tout ») et une formule de présence cosmique (77b : « Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là »).
La première partie rappelle les déclarations « Je suis » (egô eimi) de l'Evangile de Jean (8,12 : « Je suis la lumière du monde » ; 14,6 : « Je suis le chemin, la vérité et la vie »). Mais Thomas va bien au-delà de Jean : Jésus ne dit pas seulement qu'il est la lumière, mais qu'il est « la lumière qui est sur eux tous » et surtout qu'il est « le Tout », une affirmation d'identité cosmique qui n'a aucun parallèle canonique exact. Colossiens 1,16-17 (« tout a été créé par lui... tout subsiste en lui ») exprime une christologie cosmique comparable, mais dans un cadre trinitaire que Thomas n'explicite pas. La formulation de Thomas (« de moi le Tout est sorti, et vers moi le Tout est parvenu ») a été lue par certains commentateurs comme une expression de panchristisme ou même de panthéisme, Jésus comme substance même de la réalité. Epiphane de Salamine cite un passage similaire de l'Evangile d'Eve (un texte gnostique perdu) : « En toutes choses je suis dispersé, et de quelque côté que tu veuilles, tu me rassembles. »
La seconde partie (77b) est l'une des formules les plus mémorables de Thomas. « Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là » exprime une présence divine dans le monde matériel, dans les gestes les plus ordinaires du travail quotidien (couper du bois, soulever des pierres). Cette formule est connue d'Origène, qui la cite comme un agraphon (parole de Jésus non canonique). Elle apparaît aussi dans le P.Oxy. 1 (fragment grec d'Oxyrhynque), ce qui confirme sa large diffusion dès le IIe siècle.
La tension entre les deux parties du logion est théologiquement fascinante. La première est cosmique et abstraite (Jésus comme Tout, comme Lumière universelle) ; la seconde est concrète et incarnée (Jésus dans le bois, sous la pierre). Pour DeConick, cette combinaison reflète une mystique juive de la Shekhinah, la présence divine qui habite le monde sans s'y réduire. Pour Gathercole, c'est une construction gnostique tardive qui mêle une christologie haute à un immanentisme incompatible avec la transcendance divine du Nouveau Testament.
Du point de vue catholique, le logion pose un problème et offre une richesse. Le problème est l'identification apparente de Jésus avec « le Tout », qui brouille la distinction Créateur/créature fondamentale en théologie catholique. La richesse est l'intuition d'une présence christique dans la matière, qui résonne avec la théologie sacramentelle (le Christ présent dans le pain et le vin) et avec la vision cosmique de Teilhard de Chardin. Le Catéchisme de l'Église catholique (n. 338) affirme que « rien n'existe qui ne doive son existence à Dieu créateur », une formule qui, sans aller jusqu'au panchristisme, reconnaît la dépendance radicale de toute réalité vis-à-vis du divin.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Jean affirme que Jésus est la lumière et que tout est créé par lui (Jn 1,3-4 ; 8,12). Colossiens dit que tout subsiste en lui (Col 1,17). Mais ni Jean ni Paul ne disent « je suis le Tout » au sens où Thomas semble le formuler, une identité totale entre Jésus et la création. La christologie johannique maintient la distinction Créateur/créature ; Thomas brouille cette frontière. C'est une divergence théologique réelle, même si elle est de degré plutôt que de nature.
Interprétation directe¶
« Fendez du bois, je suis là » est l'une des plus belles phrases de tout Thomas. Elle dit que le sacré n'est pas réservé aux temples et aux rites, il est dans la matière la plus ordinaire, dans le geste le plus humble. La tradition franciscaine, la spiritualité du travail de Jean-Paul II, le mystère eucharistique lui-même, tout cela est en harmonie avec cette intuition. Là où Thomas va trop loin, c'est en disant « je suis le Tout », car si tout est Jésus, rien n'est Jésus distinctivement. La présence universelle du Christ dans la création ne supprime pas la singularité de l'Incarnation.
Implication : « Fendez du bois, je suis là » n'est pas seulement une belle métaphore. C'est une spiritualité du travail : Dieu est présent dans le labeur quotidien. Thomas anticipe ici ce que la doctrine catholique affirme sur la valeur du travail humain (Laborem Exercens, Jean-Paul II, 1981).
À retenir¶
- Deux parties : la christologie cosmique (« Je suis le Tout ») et la présence dans la matière (bois, pierre)
- « Fendez du bois, je suis là » est l'affirmation la plus forte de l'immanence divine dans la matière quotidienne
- Ce logion est le point de convergence le plus naturel entre Thomas et la théologie sacramentelle catholique
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.