Logion 112¶
Lecture rapide : « Misérable la chair qui dépend de l'âme, misérable l'âme qui dépend de la chair. » Dualisme radical, incompatible avec la foi : le Verbe s'est fait chair, et cette chair est le lieu de la Rédemption, non une malédiction.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Misérable est la chair qui dépend de l'âme ! Misérable est l'âme qui dépend de la chair !
Copte (translittéré)
peje IS je ouoei Ntsar3 taei eto¥e Nt2uyh ouoei Nt2uyh taei eto¥e Ntsar3
English (Lambdin)
Jesus said, "Woe to the flesh that depends on the soul; woe to the soul that depends on the flesh."
Notes de traduction
- Ce logion est le doublet du logion 87 (« Misérable est le corps qui dépend d'un corps, et misérable est l'âme qui dépend de ces deux »). Le logion 112 reformule avec « chair » (sarx) au lieu de « corps » (sōma).
- Le copte distingue ⲤⲀⲢⲜ (sarx, du grec sarx, la chair) et ⲮⲨⲬⲎ (psychē, du grec psychē, l'âme). La chair est la dimension matérielle inférieure ; l'âme est le principe vital intermédiaire.
- La double malédiction exprime le piège de l'interdépendance : la chair est misérable quand elle dépend de l'âme (elle est privée de sa propre consistance), et l'âme est misérable quand elle dépend de la chair (elle est prisonnière de la matière).
- Dans la gnose valentinienne, la tripartition pneumatique (esprit) / psychique (âme) / hylique (matière) est fondamentale. Ce logion se situe au niveau psychique-hylique, sans mentionner l'esprit (pneuma) qui est le principe libérateur.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 112 est un dit de malheur à structure chiasmatique, doublet du logion 87. Les deux logia dénoncent la dépendance réciproque de la chair et de l'âme comme source de misère. Le logion 87 disait : « Misérable est le corps qui dépend d'un corps, et misérable est l'âme qui dépend de ces deux. » Le logion 112 simplifie et radicalise : la chair dépendante de l'âme et l'âme dépendante de la chair sont également misérables.
Il est unique, sans parallèle canonique. La concordance l'identifie comme l'une des expressions les plus claires du dualisme radical de Thomas.
Analyse et interprétation¶
DeConick interprète ce logion comme l'expression d'un idéal d'autonomie absolue de l'âme par rapport au corps. La dépendance est une servitude, quelle qu'en soit la direction. La chair qui dépend de l'âme est « misérable » parce que le corps devrait être un instrument, non un parasite ; l'âme qui dépend de la chair est « misérable » parce que l'esprit devrait être libre, non enchaîné.
Gathercole y voit le dualisme thomasien dans sa forme la plus pure. Contrairement au logion 87 (qui est plus développé), le logion 112 énonce un principe symétrique : la dépendance elle-même est le problème, quelle que soit la direction.
Meyer note que la symétrie du logion empêche de le lire comme un simple mépris du corps. Si l'âme qui dépend de la chair est misérable, la chair qui dépend de l'âme l'est aussi, ce qui signifie que Thomas ne privilégie pas simplement l'âme sur le corps. Il dénonce la dépendance en tant que telle.
Regard catholique¶
Le dualisme de ce logion est incompatible avec l'anthropologie catholique. Le CEC 364-365 enseigne que « l'homme, en tant que créature corporelle, est capable de totaliser en soi les éléments du monde matériel » et que « l'unité de l'âme et du corps est si profonde que l'on doit considérer l'âme comme la forme du corps ». Pour la foi catholique, la chair et l'âme ne sont pas deux entités en relation de dépendance problématique, elles forment une unité substantielle voulue par Dieu.
Cependant, Paul lui-même connaît cette tension : « La chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair » (Ga 5,17). Le CEC 2516 reconnaît que « le combat de la chair et de l'esprit » est une réalité de la condition humaine déchue. Le logion 112, lu comme description de la condition post-lapsaire (après la chute), n'est pas entièrement étranger à l'expérience chrétienne, même si la solution thomasienne (la séparation) diffère radicalement de la solution catholique (la grâce qui restaure l'unité).
Résonances¶
La tension entre la chair et l'esprit est l'une des expériences les plus universelles de l'humanité. Platon, dans le Phédon, décrit le corps comme la « prison de l'âme ». Paul gémit : « Qui me délivrera de ce corps voué à la mort ? » (Rm 7,24). Mais la tradition chrétienne, à son meilleur, ne méprise pas le corps, elle espère sa transfiguration. La résurrection de la chair (CEC 988-1019) est la réponse catholique au dualisme : non pas la libération de l'âme hors du corps, mais la glorification du corps avec l'âme.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
Ce logion est un doublet du logion 87, avec une inversion : le logion 87 disait « misérable le corps qui dépend d'un corps, et misérable l'âme qui dépend de ces deux » ; le logion 112 dit « misérable la chair qui dépend de l'âme, misérable l'âme qui dépend de la chair ». La structure chiasmatique crée un piège : la chair est misérable si elle dépend de l'âme, et l'âme est misérable si elle dépend de la chair. Il n'y a pas d'issue, toute dépendance est malédiction.
Le dualisme est ici plus radical que chez Paul, qui oppose aussi la chair et l'esprit (Galates 5,17 : « la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair ») mais propose une résolution par l'Esprit (Galates 5,25 : « Si nous vivons par l'Esprit, marchons aussi selon l'Esprit »). Thomas ne propose aucune résolution, seulement le double constat de la misère. Pour Gathercole, ce dualisme sans issue est incompatible avec la théologie biblique de la résurrection de la chair (1 Corinthiens 15,44 : « il est semé corps psychique, il ressuscite corps spirituel »). Pour DeConick, le logion reflète un ascétisme radical qui vise non pas la destruction de la chair, mais la libération de la dépendance réciproque, l'accès à un état où ni la chair ni l'âme ne dépendent de l'autre, c'est-à-dire l'état d'unité originelle.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas et sans parallèle canonique. Paul connaît la tension chair/esprit (Ga 5,17 ; Rm 7,24 : « Qui me délivrera de ce corps voué à la mort ? »), mais il propose une résolution : « La loi de l'Esprit de vie t'a libéré de la loi du péché et de la mort » (Rm 8,2). Thomas ne propose aucune résolution, seulement un double constat de misère sans issue. Plus grave : la foi chrétienne confesse la résurrection de la chair (1 Co 15,44 ; CEC 988-1019), c'est-à-dire la glorification du corps avec l'âme. Thomas déclare la chair intrinsèquement misérable dans sa relation à l'âme. L'anthropologie thomasienne et l'anthropologie paulinienne partent du même diagnostic mais arrivent à des conclusions opposées.
Interprétation directe¶
Ce logion est l'expression la plus claire du dualisme radical de Thomas, et il est incompatible avec l'anthropologie catholique. Le CEC 364-365 enseigne que l'âme est la « forme du corps », une unité substantielle, non deux prisonniers enchaînés l'un à l'autre. Déclarer misérable toute dépendance entre chair et âme, c'est condamner la condition humaine telle que Dieu l'a voulue. L'Incarnation elle-même est la réfutation de ce logion : le Verbe s'est fait chair (Jn 1,14), et cette chair n'est pas une malédiction mais le lieu de la Rédemption. Thomas, ici, parle en platonicien, non en chrétien.
À retenir¶
- Expression la plus claire du dualisme thomasien, incompatible avec le CEC 364-365 (l'âme, forme du corps, unité substantielle).
- Déclarer misérable la dépendance chair-âme, c'est condamner la condition humaine voulue par Dieu.
- L'Incarnation réfute ce logion : le Verbe s'est fait chair (Jn 1,14), lieu de la Rédemption. Thomas parle ici en platonicien, non en chrétien.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.