Logion 63¶
Lecture rapide : Un homme riche projette d'agrandir ses greniers pour ne manquer de rien. La nuit même, il meurt. Que celui qui a des oreilles entende.
Pourquoi ce logion est important - Parallèle canonique clair avec Luc 12, mais Thomas le présente sans morale explicite, plus percutant - Il illustre la doctrine thomasienne du monde comme piège : l'accumulation matérielle est une illusion - C'est l'un des logia les plus accessibles et les plus universels du recueil
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Il y avait un homme riche qui avait une grande fortune. Il dit : J'emploierai ma fortune à semer, moissonner, planter, remplir mes greniers de grains afin que je ne manque de rien. Voilà ce qu'il pensait dans son cœur ; et la nuit même il mourut. Que celui qui a des oreilles entende !
Copte (translittéré)
peje IS je neuN ourwme Mplousios euNtaf M mau Nxax Nyrhma pejaf je +naRyrw N nayrhma jekaas eeinajo Ntawsx Ntatwqe Ntamoux Nnaexwr Nkar pos ¥ina je niR qrwx Llaau naei ne nefmeeue eroou xM pefxht auw xN tou¥h etMmau afmou peteuM maje Mmof marefswtM
English (Lambdin)
Jesus said, "There was a rich man who had much money. He said, 'I shall put my money to use so that I may sow, reap, plant, and fill my storehouse with produce, with the result that I shall lack nothing.' Such were his intentions, but that same night he died. Let him who has ears hear."
Notes de traduction
- Parallèle avec Lc 12, 16-21 (parabole du riche insensé). Thomas présente une version plus concise, sans le commentaire final de Luc (« Ainsi en est-il de celui qui amasse pour lui-même et n'est pas riche en vue de Dieu »).
- L'absence de morale explicite est typique de Thomas : le lecteur doit tirer lui-même la conclusion.
- « Que celui qui a des oreilles entende ! » : formule d'appel à l'attention, commune aux synoptiques (Mc 4, 9 ; Mt 11, 15 ; Lc 8, 8) et fréquente dans Thomas.
- La parabole illustre la vanité de l'accumulation matérielle face à l'imminence de la mort, thème universel qui traverse toutes les traditions sagesses.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 63 est la parabole du riche insensé, très proche de Luc 12,16-21 : « L'un de la foule lui dit : Maître, dis à mon frère de partager avec moi l'héritage… Il leur dit cette parabole : La terre d'un homme riche avait beaucoup rapporté… » La forme est celle de la parabole-exemple (Beispielerzählung), où un personnage illustre une attitude à ne pas suivre. La conclusion par la formule « Que celui qui a des oreilles entende ! » est un appel à l'attention, fréquent dans les synoptiques (Mc 4,9 ; Mt 11,15) et dans Thomas (logia 8, 21, 24, 63, 65, 96).
La version de Thomas est plus brève que celle de Luc : elle ne mentionne pas le monologue intérieur développé du riche (« Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve… ») ni la sentence finale de Dieu (« Insensé ! Cette nuit même, on te redemandera ton âme »). Thomas laisse les faits parler : le riche pensait dans son cœur, et la nuit même il mourut.
Analyse et interprétation¶
Koester considère que la version de Thomas pourrait être antérieure à celle de Luc, qui a développé la parabole en ajoutant le monologue et la sentence divine. La brièveté de Thomas, son absence de commentaire moralisateur, et la simplicité du récit plaident en faveur d'une forme plus primitive. Gathercole conteste cette lecture et argue que Thomas a simplement abrégé Luc.
Le message est clair : l'accumulation matérielle est dérisoire face à la mort. Le riche « pensait dans son cœur », il avait un plan, une stratégie, une vision de l'avenir. Mais la mort a balayé tout cela en une nuit. DeConick y voit une illustration du thème thomasien du « monde comme cadavre » (logion 56) : s'attacher au monde, c'est s'attacher à ce qui est déjà mort.
Meyer note que la parabole ne condamne pas la richesse en soi mais l'illusion de sécurité qu'elle procure. Le riche est insensé non parce qu'il est riche, mais parce qu'il croit que sa richesse le protégera de la mort. C'est une illusion que Thomas dénonce systématiquement : le monde matériel ne peut pas sauver.
Patterson rapproche ce logion du logion 110 (« Que celui qui a trouvé le monde et est devenu riche, qu'il renonce au monde ») : la richesse matérielle, loin d'être un signe de bénédiction, est un piège qui détourne de la quête du Royaume.
Regard catholique¶
La parabole du riche insensé est un texte canonique abondamment commenté par la tradition catholique. Le CEC 2424 enseigne que « les biens créés sont destinés à tout le genre humain » et que l'accumulation égoïste est contraire à la justice. Le CEC 2536 met en garde contre la cupidité : « Le dixième commandement interdit l'avidité et le désir d'appropriation sans mesure des biens terrestres. »
La doctrine sociale de l'Église (DSE), de Rerum Novarum (1891) à Fratelli Tutti (2020), insiste sur la destination universelle des biens et sur le danger de l'idolâtrie de la richesse. Ce logion de Thomas, dans sa version dépouillée, est en parfaite harmonie avec l'enseignement catholique.
Résonances¶
La mort qui interrompt les projets du riche est l'une des images les plus saisissantes de la vanité humaine. Qohélet 2,18-19 : « J'ai haï toute ma peine que je prends sous le soleil : car je dois le laisser à l'homme qui viendra après moi. » Horace, dans les Odes (I.4) : « La pâle mort frappe du même pied les chaumières des pauvres et les palais des rois. » Et Tolstoï, dans la nouvelle Combien de terre faut-il à un homme ?, raconte l'histoire d'un paysan qui meurt d'épuisement en essayant d'acquérir le plus de terre possible, pour être finalement enterré dans les deux mètres qu'il a toujours eus. Le logion 63, comme ces grands textes, est un memento mori : tes greniers seront pleins et tu seras mort.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Luc 12,16-21 :
« Il leur dit cette parabole : "Il y avait un homme riche dont la terre avait beaucoup rapporté. Et il se demandait en lui-même : 'Que vais-je faire ? Car je n'ai pas où recueillir ma récolte.' Puis il se dit : 'Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j'en bâtirai de plus grands et j'y recueillerai tout mon blé et mes biens. Et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais la fête.' Mais Dieu lui dit : 'Insensé ! cette nuit même, on te redemande ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l'aura ?' Voilà ce qui arrive à celui qui thésaurise pour lui-même au lieu de s'enrichir en vue de Dieu." »
Analyse comparative¶
La parabole du riche insensé est un parallèle très étroit avec Luc 12,16-21. La structure est identique : un homme riche projette de sécuriser sa fortune, mais meurt la nuit même. Thomas est cependant plus bref : il n'y a pas d'interpellation par Dieu (« Insensé ! »), pas de morale explicite sur l'enrichissement « en vue de Dieu ». La parabole se termine simplement par la formule d'appel : « Que celui qui a des oreilles entende ! »
Cette sobriété est caractéristique de Thomas. Pour Koester, l'absence de la morale lucanienne indique une forme plus primitive de la parabole, avant que Luc ne l'ait encadrée par un commentaire théologique. Pour Goodacre, Thomas a simplement abrégé Luc en supprimant les éléments qui ne servaient pas son propos. La parabole est placée chez Thomas dans un contexte anti-matérialiste radical (cf. logia 56, 80, 110) qui dépasse la prudence économique de Luc : ce n'est pas seulement la cupidité qui est dénoncée, mais l'investissement même dans le monde.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La version de Luc est plus développée et plus didactique : Dieu parle, condamne, formule une leçon. Thomas laisse les faits parler. C'est peut-être une forme plus ancienne, ou simplement une technique narrative différente. La morale est identique : l'accumulation matérielle ne protège pas de la mort. Ce logion est l'un de ceux où Thomas et les canoniques disent la même chose avec des styles différents.
Interprétation directe¶
Ce logion est pleinement compatible avec l'enseignement social catholique sur la destination universelle des biens et le danger de l'idolâtrie de la richesse. Il est aussi l'un des plus universels, indépendamment de toute théologie, la mort est l'argument définitif contre la cupidité. Thomas n'a pas besoin de théorie gnostique pour porter ce message : il suffit d'observer que les hommes meurent, même ceux qui ont rempli leurs greniers.
Point clé : Ce logion illustre une règle stylistique de Thomas : supprimer la morale explicite et laisser le lecteur conclure. C'est plus efficace que de le dire, et c'est cohérent avec le programme du logion 1 : trouver l'interprétation soi-même.
À retenir¶
- Thomas présente la parabole sans commentaire ni morale explicite, la mort seule suffit à conclure
- Différence avec Luc : pas de sentence divine (« Insensé ! »), pas de morale sur l'enrichissement « en vue de Dieu »
- Le riche est condamné non par l'accumulation mais par l'illusion de sécurité qu'elle procure
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.