Logion 65¶
Lecture rapide : Un homme riche loue sa vigne. Il envoie un serviteur recevoir le fruit, on le bat. Puis un second, même sort. Puis son fils. Les vignerons, sachant qu'il est l'héritier, le tuent. Que celui qui a des oreilles entende.
Le texte¶
Texte français
Il a dit : Un homme fortuné avait une vigne. Il la donna à des cultivateurs pour la travailler et pour en recevoir le fruit de leurs mains. Il envoya son serviteur pour recevoir des cultivateurs le fruit de la vigne. Ils s'emparèrent de son serviteur, ils le frappèrent ; un peu plus, ils l'auraient tué. Le serviteur s'en alla. Il le dit à son maître. Son maître dit : Peut-être ne les a-t-il pas connus. Il envoya un autre serviteur ; les cultivateurs le frappèrent aussi. Alors le maître envoya son fils ; il dit : Peut-être le respecteront-ils, mon fils. Comme ces cultivateurs-là connaissaient que c'était lui l'héritier de la vigne, ils se saisirent de lui et le tuèrent. Que celui qui a des oreilles entende !
Copte (translittéré)
pejaf je ourwme Nyrh[sto]s neuNt[af] Nouma Neloole aftaaf NxNouoeie ¥ina eunaR xwb erof Nfji Mpefkar pos Ntootou afjoou MpefxmXAL je kaas enouoeie na+ naf Mpkarpos M pma Neloole auemaxte MpefxMXAL auxioue erof ne kekouei pe Nsemooutf apxmXAL bwk afjoos epefjoeis pe je pefjoeis je me¥ak Mpefsouw nou afjoou NkexmXAL anouoeie xi oue epkeouatote apjoeis joou M pef¥hre pejaf je me¥ak sena¥ipe xhtf Mpa¥hre anouoeie etMmau epei sesooun je Ntof pe peklhronomos Mpma Neloole auqopf aumooutf peteuM maaje Mmof marefswtM
English (Lambdin)
He said, "There was a good man who owned a vineyard. He leased it to tenant farmers so that they might work it and he might collect the produce from them. He sent his servant so that the tenants might give him the produce of the vineyard. They seized his servant and beat him, all but killing him. The servant went back and told his master. The master said, 'Perhaps he did not recognize them.' He sent another servant. The tenants beat this one as well. Then the owner sent his son and said, 'Perhaps they will show respect to my son.' Because the tenants knew that it was he who was the heir to the vineyard, they seized him and killed him. Let him who has ears hear."
Notes de traduction
- Parallèle avec Mc 12, 1-9 ; Mt 21, 33-41 ; Lc 20, 9-16 (parabole des vignerons homicides). Thomas présente une version plus courte : deux serviteurs (au lieu de trois ou plus) et pas de référence à Isaïe 5 (le chant de la vigne).
- « Peut-être ne les a-t-il pas connus » : excuse naïve du maître, absente des synoptiques, qui humanise le personnage et accentue le caractère tragique de l'histoire.
- L'absence de châtiment final (destruction des vignerons, don de la vigne à d'autres) est significative : Thomas laisse la parabole ouverte, sans conclusion allégorique.
- Nombreux exégètes (Crossan, Patterson) considèrent la version de Thomas comme la plus ancienne, antérieure à l'allégorisation christologique des synoptiques.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 65 est la parabole des vignerons homicides, attestée dans les trois synoptiques (Mt 21,33-41 ; Mc 12,1-9 ; Lc 20,9-16). Thomas donne la version la plus courte : pas de citation d'Isaïe 5 (la chanson de la vigne), pas de référence à la « pierre d'angle » (séparée au logion 66), et un récit dépouillé de tout appareil allégorique. Le propriétaire envoie un serviteur, puis un second, puis son fils, et le fils est tué.
La version de Thomas est considérée par Koester et Crossan comme la plus primitive, antérieure aux développements christologiques des synoptiques, qui ont lu dans la parabole une allégorie de l'envoi des prophètes par Dieu et du meurtre du Fils (Jésus) par les autorités juives.
Analyse et interprétation¶
Le détail le plus frappant de la version thomasienne est la réaction du maître après le premier serviteur : « Peut-être ne les a-t-il pas connus. » Cette phrase, absente des synoptiques, introduit un motif de bienveillance naïve : le maître ne croit pas à la méchanceté de ses vignerons. DeConick y voit un trait de réalisme narratif qui rend la parabole plus humaine et plus tragique, le maître est trahi précisément parce qu'il fait confiance.
Gathercole note que l'absence de l'allégorie christologique dans Thomas peut s'expliquer de deux manières : soit Thomas a préservé une version pré-allégorique (Koester), soit il a supprimé l'allégorie pour des raisons théologiques, puisque Thomas ne contient pas de théologie de la Passion ni de la résurrection. La parabole, chez Thomas, n'est pas une allégorie du salut, c'est un récit sur la violence et la cupidité humaines.
Meyer interprète la parabole dans le contexte de Thomas comme une illustration du conflit entre les « vivants » et les « morts » : les vignerons sont « morts » (ignorants, aveugles) et tuent le fils (le porteur de la connaissance) parce qu'ils ne reconnaissent pas ce qu'il est. Patterson y voit un écho du conflit historique entre la communauté de Jésus et les autorités religieuses de son temps.
La conclusion, « Que celui qui a des oreilles entende ! », laisse au lecteur le soin de tirer la leçon. Thomas, fidèle à sa méthode, ne dit pas le sens, il le suggère.
Regard catholique¶
La parabole des vignerons homicides est un texte clé de la christologie catholique. Le CEC 443 y voit une annonce de la Passion : « La parabole des vignerons homicides dit clairement l'intention de tuer le Fils. » La tradition patristique a lu dans les serviteurs envoyés les prophètes de l'Ancien Testament, et dans le fils tué le Christ crucifié.
La version de Thomas, dépouillée de cette allégorie, ne contredit pas la lecture christologique, elle la précède. On peut lire la parabole thomasienne comme le récit brut dont les synoptiques ont tiré l'interprétation théologique. Le fait que Thomas sépare la parabole de la citation de la « pierre d'angle » (logion 66) pourrait indiquer que ces deux éléments circulaient indépendamment avant d'être combinés par les synoptiques.
Résonances¶
La parabole des vignerons homicides est, au fond, l'histoire de toute institution qui finit par tuer ce qui l'a fondée. L'Église elle-même, comme Dostoïevski l'a montré dans la parabole du Grand Inquisiteur (Les Frères Karamazov), peut devenir un système qui rejette le Christ vivant au nom de l'ordre établi. Ivan Illich, le prêtre et penseur catholique, a consacré sa vie à dénoncer les institutions qui trahissent leur mission fondatrice. Et Péguy, dans Notre jeunesse, a écrit : « Tout commence en mystique et finit en politique. » La vigne a été confiée à des vignerons, et les vignerons ont oublié le maître.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 21,33-41 :
« Ecoutez une autre parabole. Il y avait un propriétaire qui planta une vigne, l'entoura d'une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour ; puis il la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage... »
Marc 12,1-9 :
« Il se mit à leur parler en paraboles : "Un homme planta une vigne, l'entoura d'une clôture, creusa un pressoir et bâtit une tour de garde ; puis il la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage..." »
Luc 20,9-16 :
« Il se mit à dire au peuple cette parabole : "Un homme planta une vigne, la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage pour longtemps..." »
Analyse comparative¶
La parabole des vignerons homicides est l'un des cas les plus débattus dans la question de la relation entre Thomas et les synoptiques. Thomas offre une version considérablement plus courte : pas de citation d'Isaïe 5 (la vigne comme image d'Israël), pas de description détaillée de la plantation (clôture, pressoir, tour), pas de châtiment final annoncé contre les vignerons, pas de citation du Psaume 118,22 (la pierre d'angle, séparée en logion 66).
Koester et Crossan considèrent la version de Thomas comme antérieure aux synoptiques, préservant une parabole de sagesse économique avant qu'elle ne soit allégorisée en histoire du salut (les vignerons = Israël, les serviteurs = les prophètes, le fils = le Christ). Le maître de Thomas est un simple propriétaire terrien, pas une figure divine. Pour Goodacre, au contraire, Thomas a dépoétisé les synoptiques, retirant les éléments christologiques reconnaissables par son lecteur.
L'argument le plus fort en faveur de l'indépendance est la structure narrative : Thomas présente un seul serviteur battu, puis un second, puis le fils, une progression simple. Marc multiplie les envois (trois serviteurs, puis « beaucoup d'autres ») dans un crescendo allégorique. La sobriété de Thomas pourrait refléter un stade antérieur de la tradition.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La parabole des vignerons homicides est l'un des textes les plus christologiques des synoptiques (Mt 21,33-41 ; Mc 12,1-9 ; Lc 20,9-16). Marc et Matthieu y ajoutent la citation d'Isaïe 5 (le chant de la vigne = Israël), la multiplication des serviteurs envoyés (= les prophètes), et un châtiment final (la vigne sera donnée à d'autres = le salut passe aux nations). Thomas supprime tout cet appareil allégorique. Il n'y a pas de citation d'Isaïe, pas de châtiment, pas de lecture typologique de l'histoire du salut. La parabole devient un récit de violence humaine sans horizon théologique explicite. La séparation d'avec la « pierre d'angle » (logion 66, qui suit immédiatement chez les synoptiques) achève de briser le lien avec la résurrection. Thomas livre le récit brut, mais en le privant de sa signification pascale.
Interprétation directe¶
La version thomasienne est probablement plus proche de la parabole originale de Jésus, avant l'allégorisation christologique des communautés post-pascales. En ce sens, elle a une valeur historique considérable. Le détail du maître naïf (« Peut-être ne les a-t-il pas connus ») est un trait narratif remarquable, absent des synoptiques, qui rend la trahison plus tragique. Mais l'absence de toute perspective de rédemption, pas de châtiment juste, pas de « pierre d'angle » victorieuse, laisse la parabole dans un pessimisme nu. Pour un catholique, cette version est un premier acte dont les synoptiques donnent le dénouement. La lire sans la suite, c'est contempler le Vendredi saint sans Pâques.
À retenir¶
- Absence de tout châtiment final et de toute allégorie christologique : Thomas livre la parabole comme un récit humain, pas comme une prophétie de la Passion
- « Peut-être ne les a-t-il pas connus » : détail propre à Thomas, la bienveillance naïve du maître le rend plus humain et la trahison plus tragique
- La séparation d'avec la « pierre d'angle » (logion 66) suggère que ces deux traditions ont circulé indépendamment avant d'être combinées par les synoptiques
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.