Aller au contenu

Logion 111

Lecture rapide : Les cieux s'enrouleront, mais le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur. Thomas fonde cette assurance sur la connaissance de soi, non sur la grâce du Christ : une autosotériologie qui contredit Éphésiens 2,8-9.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Les cieux s'enrouleront ainsi que la terre devant vous, et le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur, parce que Jésus dit : Celui qui se trouve lui-même, le monde n'est pas digne de lui.

Copte (translittéré)

peje IS je Mphue naqwl auw pkax MpetNMto ebol auw petonx ebol xN petonx fnanau an emou ouy xoti eIS jw Mmos je petaxe erof ouaaf pkos mos Mp¥a Mmof an

English (Lambdin)

Jesus said, "The heavens and the earth will be rolled up in your presence. And the one who lives from the living one will not see death." Does not Jesus say, "Whoever finds himself is superior to the world?"

Notes de traduction

  • La première partie rappelle Isaïe 34,4 (« Les cieux s'enrouleront comme un livre ») et Apocalypse 6,14. L'imagerie cosmique est eschatologique.
  • « Le Vivant issu du Vivant » (copte ⲠⲈⲦⲞⲚϨ ⲈⲂⲞⲖ ϨⲘ̄ ⲠⲈⲦⲞⲚϨ, petonh ebol hm petonh) : expression qui renvoie au Prologue (« Jésus le Vivant ») et au logion 50 (« Nous sommes issus de la Lumière »). Le Vivant est celui qui participe à la Vie divine.
  • La seconde partie (« Celui qui se trouve lui-même... ») est une auto-citation de Jésus, procédé unique dans Thomas. Elle reprend la substance des logia 56 et 80.
  • Lambdin traduit la seconde partie comme une question rhétorique (« Does not Jesus say... ? »), ce qui suggère que cette phrase est un commentaire éditorial du rédacteur, non une parole directe de Jésus.
  • L'ensemble du logion articule trois thèmes : la fin du cosmos, la victoire sur la mort, et la supériorité de la connaissance de soi.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 111 est un dit eschatologique et anthropologique composite. La première partie (les cieux et la terre s'enrouleront) a un parallèle en Marc 13,31, Matthieu 24,35 et Luc 21,33, le discours eschatologique de Jésus. L'image des cieux qui « s'enroulent » (koolf) rappelle Isaïe 34,4 et Apocalypse 6,14. La seconde partie (le Vivant issu du Vivant) fait écho aux logia 1, 18, 85. La troisième partie (celui qui se trouve lui-même) est un écho du logion 67 et du logion 80.

La particularité de ce logion est qu'il contient une auto-citation : « parce que Jésus dit », une formule de renvoi interne qui est unique dans Thomas. Ce « Jésus dit » pourrait être une glose rédactionnelle.

Analyse et interprétation

DeConick voit dans ce logion un résumé des principaux thèmes de Thomas : la fin du cosmos, la transcendance de la mort par la connaissance, et la découverte de soi comme voie de salut. Le « Vivant issu du Vivant » est celui qui tire sa vie de la source divine (le « Vivant » du prologue), et cette vie est indestructible.

Gathercole souligne que la promesse « ne verra ni mort ni peur » ajoute la peur comme un état à transcender, un ajout significatif par rapport aux logia précédents qui ne mentionnaient que la mort. La peur est, dans Thomas, un corollaire de l'ignorance : celui qui ne sait pas qui il est a peur ; celui qui se connaît est libéré de la peur.

Meyer note que la formule « le monde n'est pas digne de lui » est attestée dans Hébreux 11,38 (à propos des héros de la foi) et constitue l'un des rares parallèles entre Thomas et les épîtres du Nouveau Testament.

Regard catholique

La fin des cieux et de la terre est un article de foi catholique. Le CEC 1042-1043 enseigne que « la forme de ce monde passera » et que « Dieu fera des cieux nouveaux et une terre nouvelle ». L'espérance chrétienne n'est pas la conservation du monde actuel mais sa transformation.

La formule « le monde n'est pas digne de lui » est canonique (He 11,38) et n'appelle aucune réserve. L'idée que « celui qui se trouve lui-même » transcende le monde est compatible avec la doctrine de la théosis, pourvu que ce « se trouver » soit compris comme une découverte de l'image de Dieu en soi, par la grâce, et non comme une gnose autosuffisante.

Ce « pourvu que » mérite d'être tranché. Chez Thomas, « se trouver soi-même » est une gnose autonome, le disciple se sauve par sa propre connaissance intérieure, sans médiation sacramentelle, sans grâce, sans Christ rédempteur. C'est du pélagianisme radical. Le CEC 2001 enseigne que « la préparation de l'homme à l'accueil de la grâce est déjà une œuvre de la grâce », autrement dit, même le premier pas vers Dieu est un don de Dieu. Thomas ignore cette circularité de la grâce et fait du disciple l'artisan solitaire de son propre salut. Éphésiens 2,8-9 ferme la porte : « C'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. »

Résonances

L'image des cieux qui s'enroulent comme un parchemin est l'une des plus puissantes de la littérature apocalyptique, et l'une des plus terrifiantes. Mais le logion 111 transforme cette terreur en promesse : pour le Vivant, la fin du monde n'est pas une catastrophe mais une révélation. Quand les décors tombent, quand les apparences se dissipent, reste ce qui est réel, et ce qui est réel, c'est le Vivant. Les mystiques de toutes traditions connaissent cette expérience : le moment où le monde « tombe » et où ne reste que la Présence.


Concordance

Parallèles canoniques

Marc 13,31 :

« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Matthieu 24,35 :

« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Luc 21,33 :

« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Isaïe 34,4 :

« Toute l'armée des cieux se dissoudra et les cieux seront roulés comme un livre. »

Analyse comparative

La première partie du logion (les cieux et la terre passeront) fait écho aux synoptiques (Marc 13,31 et parallèles), eux-mêmes enracinés dans Isaïe 34,4. Mais la conclusion est entièrement propre à Thomas : « le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur ». Chez les synoptiques, la permanence des paroles de Jésus est opposée à la disparition du monde. Chez Thomas, c'est la condition du Vivant qui est mise en avant : celui qui vit « du Vivant » (issu de la source de vie) ne sera pas affecté par l'effondrement cosmique.

La seconde moitié du logion (« celui qui se trouve lui-même, le monde n'est pas digne de lui ») reprend le thème des logia 56 et 80 (le monde n'est pas digne de celui qui le connaît). L'ajout est la gnose de soi : « se trouver soi-même » est la condition pour transcender le monde. Ce logion récapitule plusieurs thèmes centraux de Thomas : la dissolution cosmique, la connaissance de soi, la vie dans le Vivant, la supériorité sur le monde. Pour DeConick, il appartient à la couche la plus ancienne du texte, comme un résumé de la sagesse thomasienne.


Tension avec les évangiles canoniques

La première partie (« Les cieux et la terre passeront ») est conforme aux synoptiques (Mc 13,31 ; Mt 24,35 ; Lc 21,33). Mais les synoptiques ajoutent : « mes paroles ne passeront pas », la permanence est dans la Parole du Christ. Thomas remplace cette promesse par une autre : « le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur », la permanence est dans la condition du gnostique qui se connaît. La seconde partie (« celui qui se trouve lui-même ») n'a de parallèle qu'en Hébreux 11,38 (« le monde n'était pas digne d'eux »), mais Hébreux parle des héros de la foi, non de la connaissance de soi. Thomas substitue systématiquement la gnose à la foi, et l'auto-découverte à l'adhésion au Christ.

Interprétation directe

Ce logion est un condensé de la sotériologie thomasienne : la fin du monde ne menace pas celui qui vit « du Vivant » et qui s'est trouvé lui-même. L'intuition est partiellement recevable, le chrétien qui vit dans le Christ ne craint pas la mort (Rm 8,38-39). Mais Thomas fonde cette assurance sur la gnose de soi, non sur la grâce du Christ. « Se trouver soi-même » remplace « croire au Seigneur Jésus ». C'est une autosotériologie, le salut par la connaissance de soi, qui contredit frontalement Éphésiens 2,8-9 : « C'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous. » Le logion est beau ; il est aussi dangereux.

À retenir

  • Intuition en partie recevable : qui vit dans le Christ ne craint pas la mort (Rm 8,38-39).
  • Mais l'assurance se fonde sur la gnose de soi : « se trouver soi-même » remplace « croire au Seigneur Jésus ».
  • Autosotériologie contraire à Ep 2,8-9 : « c'est par la grâce que vous êtes sauvés, cela ne vient pas de vous ».

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

Acheter sur Amazon Retour au sommaire du livre