Aller au contenu

Logion 19

Lecture rapide : Heureux celui qui existait avant d'exister. Si vous êtes mes disciples, les pierres vous serviront. Et dans le paradis, cinq arbres aux feuilles immortelles : les connaître, c'est ne pas mourir.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Heureux celui qui était déjà avant d'exister. Si vous êtes mes disciples et entendez les paroles, ces pierres vous serviront. Vous avez en effet cinq arbres dans le paradis qui ne bougent ni été ni hiver et leurs feuilles ne tombent pas. Celui qui les connaîtra ne goûtera pas de la mort.

Copte (translittéré)

peje IS je oumakarios pe Ntax¥wpe xa texh empatef¥w pe etetN¥an¥wpe naei Mmach ths NtetNswtM ana¥aje neeiw ne naRdiakonei nhtN ouNthtN gar Mmau N+ou N¥hn xM para disos esekim an N¥wm Mprw auw mare nouqwbe xe ebol pet nasouwnou fnaji +pe an Mmou

English (Lambdin)

(19) Jesus said, "Blessed is he who came into being before he came into being. If you become my disciples and listen to my words, these stones will minister to you. For there are five trees for you in Paradise which remain undisturbed summer and winter and whose leaves do not fall. Whoever becomes acquainted with them will not experience death."

Notes de traduction

  • « Celui qui était déjà avant d'exister » : paradoxe de la préexistence. Le bienheureux est celui qui possède une existence antérieure à sa naissance terrestre, thème de l'âme préexistante, courant dans le platonisme et la gnose.
  • « Ces pierres vous serviront » : rappelle Mt 4, 3 (la tentation : « ordonne que ces pierres deviennent des pains ») et Mt 3, 9 / Lc 3, 8 (« Dieu peut, de ces pierres, faire surgir des enfants d'Abraham »). Ici, les pierres ne sont pas transformées mais servent le disciple, image de la soumission de la matière à celui qui a atteint la gnose.
  • « Cinq arbres dans le paradis » : motif gnostique attesté dans plusieurs textes de Nag Hammadi (l'Apocalypse de Paul, le Livre des secrets de Jean) et dans la littérature manichéenne. Les cinq arbres représentent peut-être les cinq éons, les cinq sens spirituels, ou les cinq éléments de lumière. Leur identification précise reste débattue.
  • « Leurs feuilles ne tombent pas » : image d'éternité et d'immutabilité, à rapprocher de l'arbre de vie de Gn 2-3 et de Ap 22, 2.
  • Mots clés coptes : paradeisos (paradis, emprunt au grec), šōhn (arbre), ōne (pierre), ϯou (cinq)
  • Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 19 est un dit composite qui enchaîne une béatitude (« heureux celui qui était déjà avant d'exister »), une promesse conditionnelle (« ces pierres vous serviront ») et une image ésotérique (les cinq arbres du paradis). Il est largement unique, sans parallèle canonique direct, bien que des échos partiels existent.

La béatitude initiale évoque le thème de la préexistence de l'âme, une doctrine familière du platonisme et attestée chez certains auteurs juifs (la Sagesse de Salomon, Philon d'Alexandrie) mais étrangère au courant principal du judaïsme et du christianisme. « Être avant d'exister » signifie que l'âme avait une existence antérieure à son incarnation dans le corps.

La promesse « ces pierres vous serviront » rappelle Matthieu 4,3 (la tentation au désert : « ordonne que ces pierres deviennent du pain ») et Luc 19,40 (« si ceux-ci se taisent, les pierres crieront »), mais le sens est différent. Dans Thomas, les pierres servent les disciples : elles deviennent des instruments, non des obstacles.

Analyse et interprétation

Les « cinq arbres du paradis » sont l'un des motifs les plus mystérieux de Thomas. Ils apparaissent aussi dans d'autres textes de Nag Hammadi (L'Apocalypse de Paul, Le Livre de Thomas) et dans la littérature manichéenne, où ils symbolisent les cinq éléments lumineux ou les cinq facultés spirituelles. DeConick les identifie comme un motif cosmogonique lié à la tradition syrienne : les cinq arbres représenteraient les cinq mondes ou les cinq puissances célestes.

Meyer, plus prudemment, note que le chiffre cinq revient dans Thomas (logion 19 : cinq arbres ; logion 16 : cinq dans une maison) et pourrait avoir une valeur symbolique liée aux cinq sens, aux cinq doigts, ou à une autre symbolique numérique dont nous avons perdu la clé.

Gathercole avoue que le sens précis des cinq arbres « reste obscur » et qu'aucune interprétation proposée ne fait consensus. Ce qui est clair, c'est que leur connaissance (« celui qui les connaîtra ») donne accès à l'immortalité, conformément au schéma gnostique du salut par la connaissance qui traverse tout le recueil.

La notion que « les pierres vous serviront » suggère un pouvoir sur la matière, une maîtrise du monde physique qui découle de la condition de disciple. Patterson y voit un écho de la tradition Q sur la foi qui déplace les montagnes (Mt 17,20) et de l'autorité cosmique promise aux disciples (logion 2 : « régner sur le Tout »).

Regard catholique

La préexistence de l'âme, implicite dans la béatitude initiale, est incompatible avec la doctrine catholique. Le CEC 366 enseigne que « l'âme spirituelle ne vient pas des parents mais est créée immédiatement par Dieu ». Le deuxième concile de Constantinople (553) a condamné l'origénisme et la doctrine de la préexistence des âmes. Pour la foi catholique, chaque âme est une création nouvelle, elle n'existait pas avant sa conception.

L'image des cinq arbres du paradis, quant à elle, n'a pas d'écho direct dans la tradition catholique. L'arbre de vie du paradis (Gn 2,9 ; Ap 22,2) est bien attesté, mais au singulier. Les cinq arbres relèvent d'une mythologie gnostique que l'Église n'a pas reçue.

En revanche, l'idée que la création matérielle est au service du disciple (« ces pierres vous serviront ») trouve un écho dans la tradition franciscaine. François d'Assise voyait dans la création entière une fraternité au service de Dieu, et le CEC 2415-2418 enseigne que les créatures sont confiées à l'homme pour qu'il en use avec sagesse.

Mais la conséquence sotériologique est décisive : si l'âme préexiste au corps, la Rédemption n'est plus un sauvetage mais un ressouvenir, l'anamnèse platonicienne, pas le salut chrétien. La Croix devient inutile : on ne meurt pas pour racheter des âmes qui n'ont qu'à se rappeler d'où elles viennent. C'est le cœur de la divergence avec la sotériologie paulinienne : « le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5,8). Si nous existions déjà avant d'exister, la grâce n'est plus un don gratuit, c'est un réveil. Et l'Évangile n'est plus une bonne nouvelle, c'est un aide-mémoire.

Résonances

Le thème de la préexistence, le sentiment d'avoir été « quelque part » avant cette vie, est l'un des motifs les plus persistants de l'expérience spirituelle humaine. Wordsworth, dans l'Ode sur les pressentiments d'immortalité, écrit : « Notre naissance n'est qu'un sommeil et un oubli : / L'âme qui se lève avec nous, l'étoile de notre vie, / A eu ailleurs son coucher. » Platon, dans le Phèdre, décrit l'âme comme ayant contemplé les Idées avant de s'incarner. La mystique juive de la kabbale enseigne que chaque âme préexiste en Dieu avant de descendre dans un corps. Thomas s'inscrit dans cette grande tradition, même si la théologie catholique a choisi un autre chemin.


Concordance

Parallèles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.

Le thème de la préexistence de l'âme est absent du Nouveau Testament canonique (à l'exception possible de Jean 1,1-2 pour le Logos, et de Jean 8,58 : « Avant qu'Abraham fût, je suis »). Mais ces textes johanniques parlent de la préexistence du Christ, pas de celle du croyant. Thomas applique la béatitude à quiconque « était déjà avant d'exister », une notion qui trouve des échos dans la pensée platonicienne (préexistence de l'âme) et dans certaines spéculations juives (les âmes créées avant le monde, cf. Jubilés 2,2).

Les « cinq arbres dans le paradis » sont une image énigmatique, attestée aussi dans l'Apocalypse de Paul et les Actes de Thomas. Leur identification est disputée : cinq sens ? cinq éléments ? cinq éons ? Aucune explication ne fait consensus. Pour DeConick, ce logion appartient au noyau le plus ancien de Thomas, reflétant une mystique juive de la restauration paradisiaque. Pour Perrin, la mention des cinq arbres est un marqueur syriaque qui rattache Thomas aux traditions de la Syrie orientale.


Tension avec les évangiles canoniques

Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct. La béatitude (« heureux celui qui était déjà avant d'exister ») implique la préexistence de l'âme, une doctrine absente du Nouveau Testament canonique. Jean 8,58 (« Avant qu'Abraham fût, je suis ») parle de la préexistence du Christ, pas du croyant. Le deuxième concile de Constantinople (553) a condamné explicitement la doctrine de la préexistence des âmes. Les « cinq arbres dans le paradis » n'ont aucun équivalent canonique, l'arbre de vie existe (Gn 2,9 ; Ap 22,2), mais au singulier. Ce motif relève d'une cosmogonie gnostique attestée dans les textes de Nag Hammadi et la littérature manichéenne, étrangère à la révélation biblique.

Interprétation directe

Ce logion est théologiquement incompatible avec la foi catholique sur au moins deux points. La préexistence de l'âme est une doctrine condamnée : le CEC 366 enseigne que chaque âme est créée immédiatement par Dieu au moment de la conception, elle n'existait pas avant. Les cinq arbres du paradis relèvent d'une mythologie ésotérique que l'Église n'a jamais reçue et dont le sens même reste indéchiffrable. La promesse « ces pierres vous serviront » suggère un pouvoir gnostique sur la matière qui frôle la magie. En revanche, l'image des arbres aux feuilles immortelles a une beauté symbolique réelle, et l'idée d'une vocation à connaître les réalités du paradis n'est pas en soi étrangère à l'espérance chrétienne, c'est l'emballage doctrinal qui pose problème, pas la soif qu'il exprime.

À retenir

  • La préexistence de l'âme (« existait avant d'exister ») est une doctrine platonicienne incompatible avec la foi catholique, mais profondément ancrée dans le monde où Thomas a été écrit
  • Les cinq arbres du paradis aux feuilles immortelles : symbole gnostique non identifié avec certitude, l'obscurité elle-même est peut-être intentionnelle
  • Ce logion offre l'une des images les plus ésotériques de Thomas : c'est à dessein qu'elle résiste à l'interprétation univoque

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

Acheter sur Amazon Retour au sommaire du livre